Tetiana Andrushchuk : « Notre guerre pour la liberté a commencé il y a 400 ans. »

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Tetiana Andrushchuk : « Il y a toute sorte d’avantages à nier l’existence d’un peuple quand on veut le dominer ».
Affirmer que l’Ukraine a une culture, un passé, une histoire, et le droit à part entière à une existence indépendante, c’est tout l’enjeu de ce Dictionnaire amoureux de l’Ukraine publié par les éditions Plon.

Elodie Fondacci s’est entretenue avec ses deux auteures, la violoniste ukrainienne Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget, rédactrice en chef adjointe de Paris Match.

 

Elodie Fondacci : Tetiana Andrushchuk, Danièle Georget bonjour.
Vous venez d’écrire à 4 mains un Dictionnaire amoureux de l’Ukraine. Un livre entamé depuis longtemps mais dont l’actualité tragique a rendu urgente la publication.

 

Danièle Georget : Nous l’avions commencé depuis longtemps, mais c’était un projet qui avait beaucoup de mal à voir le jour parce qu’on se heurtait au mur de l’indifférence.
Je le comprends : quand Tetiana m’a demandé de l’aider à concrétiser ce livre, j’étais moi-même la première à penser que l’Ukraine était une province de la Russie. J’ai été très surprise de découvrir que l’Ukraine comptait 50 millions d’habitants et qu’elle faisait au moins la taille de la France ! Pour une province c’est quand même assez considérable !
Comme une sorte de « Candide », il a fallu que je révise tout ce que j’imaginais de l’Ukraine. C’est ce qui a rendu ce travail en commun si intéressant.

 

Tetiana Andrushchuk : Jusqu’à présent, l’Ukraine n’était pas présente dans l’esprit des Français. Maintenant qu’elle est sur le devant de la scène, tout le monde veut connaitre ce pays et son histoire. Tout le monde cherche à comprendre qui est cette nation qui en 2014 s’est révoltée parce qu’on lui refusait de s’associer à l’Europe !
Il faut avoir à l’esprit que l’Europe (que nous Français critiquons si facilement), représente pour le peuple ukrainien, l’idée démocratique, les valeurs que l’Ukraine veut dans son pays.
Nous ne voulons pas l’Etat que nous avons eu et nous ne voulons pas être la colonie de l’Empire russe. Pourquoi la Russie veut-elle nous barrer la route pour cela ?
Pour l’Ukraine, défendre la liberté c’est l’essentiel. C’est notre combat. Et ce combat ne dure pas depuis le 24 février 2022, il ne dure pas depuis 2014 : il a commencé il y 400 ans, dès que notre Etat a été incorporé dans l’empire russe. A partir de là, notre bataille pour la liberté et l’indépendance n’a pas cessé.

 

E. F : Tout l’enjeu de ce Dictionnaire était pour vous de démontrer que l’Ukraine a une histoire propre qui ne peut se dissoudre dans celle de la Russie. Qu’elle n’est pas qu’ « une province russe » comme vous le disiez mais que son désir d’être indépendante et de se lier avec l’Europe remonte au Moyen-Âge.

 

D. G : Tout à fait. On dirait que le rideau de fer qui s’est abattue sur l’Europe nous a occulté une grande partie de l’histoire de cette Europe. Les liens qui unissent l’Ukraine à l’Europe ne datent pas des pourparlers pour entrer dans l’Union européenne ! C’est quelque chose que nous, européens de l’Ouest, nous avons tendance à oublier. Tetiana me rappelait que De Gaulle avait dit que l’Europe allait de l’Atlantique à l’Oural : tracez une ligne entre l’Atlantique et l’Oural, il y a Kiev au milieu !

 

T. A : La notion de nation Ukrainienne n’est bien sûr née qu’au XIXe siècle. Mais le premier état qui était à la base de l’actuelle l’Ukraine, était l’Etat de Kiev au Moyen âge. C’était un état florissant, qui a donné des reines à la France et à plusieurs pays. Cela représente en quelque sorte la première unité européenne !
Autre étape marquante dans la naissance de l’état ukrainien : l’Etat Cosaque au XVIIè siècle.
C’est là qu’est né l’héroïsme de la nation ukrainienne qui nous frappe aujourd’hui.

 

( NB : Entre les XVIe et XVIIe siècles, les Cosaques zaporogues luttant contre la tutelle polonaise s’organisent politiquement pour fonder l’Hetmanat. Un régime, aujourd’hui considéré par historiens comme le premier État ukrainien. La figure mythique du cosaque est au cœur du sentiment d’identité nationale ukrainien.)

 

D. G : Au milieu du Dniepr, il y avait une île sur laquelle les Cosaques zaporogues se réunissaient et sur laquelle ils élisaient de façon démocratique leur chef. Ces Cosaques zaporogues étaient des guerriers redoutable et redoutés qui combattaient farouchement pour leur liberté. Lorsque la guerre était terminée, ils retournaient à leurs champs et à leurs familles. Puis, dès qu’il y avait à nouveau besoin de leurs bras et de leur courage, ils repartaient au combat. Il n’était pas nécessaire qu’on leur envoie les gendarmes pour rallier la Sitch qui était sur cette île.
Si on ne connaît pas ce passé, on ne comprend pas la résistance acharnée des combattants ukrainiens d’aujourd’hui. Par exemple, la présence des militaires dans des souterrains d’une usine à Marioupol. Ces soldats de l’usine de Marioupol sont les descendants de ces Cosaques. Ces Cosaques ont beau avoir disparu depuis de nombreuses années, il y a quelque chose d’eux qui demeure dans les âmes des Ukrainiens.

 

T. A : L’âme ukrainienne est quelque chose de très complexe : c’est un peu comme cette petite chose qui se trouve à l’intérieur des violons. Ce petit bout de bois qu’on appelle âme et qui donne toute la voix à l’instrument. Elle est toute petite et parait invisible mais sans elle, les violons ne chanteraient pas. L’âme ukrainienne c’est à la fois l’esprit Cosaque, l’amour pour la musique, la langue : le lyrisme, le pittoresque et l’héroïsme.

 

E. F : Votre dictionnaire commence par ces mots : « Il y a toute sorte d’avantages à nier l’existence d’un peuple quand on veut le dominer ». Il était essentiel pour vous d’affirmer que l’Ukraine a une culture propre et qu’elle est une véritable nation. Vous cherchez à lui rendre ce qu’on croit appartenir à la Russie. Notamment ses artistes : j’ignorais que Malevitch, Gogol, Boulgakov, ou Horowitz étaient nés en Ukraine.

 

T. A : Avec Danièle, un de nos objectifs était de montrer que la culture russe a beaucoup utilisé les richesses ukrainiennes : les compositeurs, les philosophes, la littérature…
Par exemple Malévitch, à la fin de sa vie, se souvenait de son enfance en Ukraine : les coloris, les paysannes qui marquent son œuvre, c’est en Ukraine qu’il les a vus pendant sa jeunesse…

 

D. G : De même, Gogol a essayé de réunir dans son oeuvre tout son passé ukrainien : ses ancêtres ukrainiens et ses ancêtres Cosaques. Certes, il a adapté l’esprit ukrainien à la Russie. Au XIXème siècle, la russophilie était obligatoire pour un jeune homme qui voulait réussir à Saint-Pétersbourg. Mais ce qu’il a de plus précieux, de plus brillant, de plus drôle et de plus profond, c’est dans l’histoire ukrainienne qu’il l’a puisé. L’Ukraine n’était pas une idée vague pour lui. Ses récits sont alimentés de détails pittoresques. Dans les travaux de Gogol, il y’a quelque chose qui me fait penser à ceux de Céline. On dit toujours que Céline réinvente la langue parlée. Cette langue qu’on a l’impression de lire dans Céline est en fait une langue totalement littéraire. Gogol, dans son œuvre, écrit en russe, une langue qui n’est pas le russe. Il écrit en russe une langue qui reste la langue ukrainienne. Grâce à ses œuvres, Gogol a permis de faire connaitre la langue ukrainienne dans le monde entier. Les dialogues qu’il imaginait entre ses personnages étaient en ukrainien.

 

« Nous n’oublierons jamais toute l’aide que la France a pu nous apporter durant ce malheur. »

 

E. F : Votre livre est le fruit d’une alliance franco-ukrainienne. C’est pour vous un symbole ?

 

T. A : Un symbole et une forme d’espérance pour le développement des relations entre l’Ukraine et la France. Nous sommes très reconnaissants envers la France et le président Macron de nous avoir soutenus sans ambiguïté. La France a pris nos enfants, nos femmes, nos malades et elle nous a donné des armes. J’ai vu que certains Ukrainiens disaient que l’arme Caesar fournie par la France est l’une des meilleures. Nous n’oublierons jamais toute l’aide que la France a pu nous apporter durant ce malheur.
Personnellement j’ai voté contre Zelenski. Je ne l’aimais pas car je n’ai pas vu en lui quelque chose de politique. Et je suis très étonnée mais très heureuse de le trouver comme il est. Quelle révélation ! Quelle force, quelle énergie, quel sens de persuasion il a envers tous les politiques et présidents qu’il voit ! On peut sûrement imaginer qu’il ne dort pas parce qu’il doit téléphoner pendant la nuit ou le matin tôt. Il est toujours là. Il n’a pas abandonné l’Ukraine. C’est le symbole de l’Ukraine du futur.

Un jour, l’Ukraine aura son Etat, mais pas un Etat comme nous avons eu avant. Un état sans corruption, qui appartiendra à 100% à la famille européenne et aura ses valeurs démocratiques. Et j’espère que la France nous aidera à le construire. Si notre duo franco-ukrainien participe à cela, ce sera mon plus grand bonheur.

 

Dictionnaire amoureux de l’Ukraine
Tetiana Andrushchuk, Danièle Georget
Éditeur : PLON

 

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A l’occasion de la sortie du Dictionnaire amoureux de l’Ukraine, l’auteure Tetiana Andrushchuk nous partage un chant émouvant interprété par plusieurs ukrainiens, porte-étendard dans le combat populaire actuel.

Cette chanson est née au temps des Cosaques au XVIIème siècle puis a été reprise au milieu du XIXème siècle, au temps de la Renaissance nationale en Ukraine. Elle était alors chantée par les Bataillons de Sitch et l’Armée lors des batailles de la République populaire d’Ukraine dans les années 1920. Aujourd’hui, elle est devenue le symbole de la résistance contre la guerre déclenchée par Poutine. Chantée par le soliste du groupe Boombox, Andriy Khlyvnyuk, elle a acquis une renommée internationale depuis l’invasion.