TEDI PAPAVRAMI RÉVÈLE UN YSAŸE SECRET ET TOURMENTÉ

Tedi Papavrami délivre un disque éblouissant, marqué par une liberté totale, faisant oublier les pyrotechnies nichées au creux de chaque mesure

Il a fallu du temps pour que les Sonates pour violon seul d’Eugène Ysaÿe s’imposent au disque, non seulement par le nombre de versions proposées aux mélomanes que par leur qualité d’interprétation. Fort heureusement, ce n’est plus du tout le cas et l’on assiste depuis les années 2000 à un incroyable regain d’intérêt pour ces œuvres redoutables quant à la virtuosité requise, certains violonistes n’hésitant pas à débuter avec elles leur carrière discographique. Longtemps dominée par l’exubérant et fantasque Gidon Kremer, la discographie de ces six sonates dédiées chacune à un grand violoniste (Szigeti, Thibaud, Enesco, Kreisler, Crickboom et Quiroga) avait trouvé sous les doigts de Frank Peter Zimmermann (EMI) la version qui alliait tout à la fois sensibilité, intelligence musicale et technique sans faille.
Tedi Papavrami s’inscrit dans cette ligne où l’expression ne prend jamais le pas sur le respect de la rigueur formelle, qui laisse la polyphonie discursive de l’écriture prendre toute son amplitude. Tout l’art est là : rendre la polyphonie intelligible sans négliger la sensualité immédiate et le raffinement du détail (cf. Malinconia, de la Deuxième Sonate), porter son attention aux moindres nuances sans rompre la continuité de la phrase (cf. la sublime Aurore de la Cinquième Sonate). Là où le violoniste albanais nous saisit d’emblée, c’est dans sa capacité à réussir la synthèse des éléments hétéroclites de ces œuvres, entre leur inspiration néo-classique déclarée (Sonates et Partitas de Johann Sebastian Bach) et le langage instrumental et technique résolument ancré dans le XXe siècle. Tedi Papavrami nous délivre un art du discours et du phrasé marqué par une liberté totale, faisant fi des difficultés (monstrueuses !) des acrobaties et autres pyrotechnies (cf. les Furies de la Deuxième Sonate). La Ballade (Troisième Sonate), seule sonate écrite en un mouvement, est à ce titre exemplaire de clarté. Il règne là un sentiment de sérénité et de plénitude, rendu par la projection et la générosité du son (obtenu également par un fin vibrato), enfin par la grande exactitude d’intonation. En captant l’énergie interne, la souplesse et l’incroyable imbrication rythmique, le soliste saisit l’auditeur et ne le lâche plus… pour son plus grand bonheur ! En complément, Tedi Papavrami et Svetlin Roussev proposent la Sonate pour deux violons en la mineur, connue sous le nom de " Sonate à la Reine ", qui fut créée par Leonid Kogan et Elisabeth Guilels dans les années 1960 seulement, mais avec de nombreuses coupures. La version intégrale paraît ici pour la première fois. Les difficultés techniques abondent mais elles sont ici transcendées par deux violonistes dont le plaisir de jouer rayonne de toute évidence. Un disque éblouissant qui révèle un autre Ysaÿe, plus secret, plus lyrique et sans doute davantage tourmenté.