Symphonie n° 3 « Héroïque » de Beethoven

Parmi les versions récentes tirées des intégrales des symphonies de Beethoven, quelles « Héroïques » s’imposent ? Cette écoute confirme des jugements antérieurs… et donne aussi lieu à de nombreuses surprises !

Impossible de lister l’intégralité des versions de la Symphonie n° 3 : on arriverait facilement à la centaine. Nous avons donc choisi, comme ce fut le cas récemment avec notre écoute Brahms (lire le n° 132), de restreindre notre choix aux enregistrements de ces vingt dernières années extraits d’intégrales. Et il y avait malgré tout pléthore…

Baroques

On s’en doute, les versions sur instruments anciens se sont multipliées depuis la version pionnière du Collegium Aureum en 1976… On oubliera les tentatives fébriles du Hanover Band (Nimbus), de Roger Norrington et des London Classical Players (EMI), d’Emmanuel Krivine et de La Chambre philharmonique (Naïve) ou même de Frans Brüggen et son Orchestre du xviiie siècle (Philips). Seuls Christopher Hogwood et l’Academy of Ancient Music (Decca, 1985 déjà !) tiennent la rampe, mais cette version, indisponible depuis longtemps, ne peut être retenue pour la finale, d’autant que depuis, deux ensembles " baroques " virtuoses ont relevé le défi avec plus de brio encore. Il faut d’abord compter sur l’Orchestre révolutionnaire et romantique de John Eliot Gardiner (Archiv), qui s’est imposé dans les années 1990 comme une référen­ce en la matière. Puis sur Anima Eterna et Jos van Immerseel, captés en 2008 pour le label Zig-Zag Territoires, tout aussi virtuoses mais dans une optique plus sobre. Qu’en restera-t-il à l’écoute ?

Chambristes

On aimerait aussi savoir si la version Harnoncourt, triomphalement parue en 1991 chez Teldec, tient son rang. Avec un orchestre de chambre moderne, des phrasés " historiquement informés " et une énergie de tous les instants, cette Héroïque est-elle toujours enthousiasmante ? Nous verrons. En tout cas, l’influence de cette ver­sion est immense : la plupart des enregistrements plus récents s’en ressentent. Notamment David Zinman à Zurich (Arte Nova, 1998), qui tentait un dégraissage sur instruments modernes et avec la nouvelle partition Bärenreiter. Nous le gardons pour notre écoute. Nous écartons par contre Paavo Järvi à Brême, vraiment trop neutre (RCA), Charles Mackerras à Edimbourg (Hyperion) ou Tho­mas Dausgaard en Suède (Simax), handicapés par des partis pris trop appuyés. On réécoutera par contre avec surprise Giovanni Antonini, le chef d’Il Giardino Armonico, à Bâle (Sony, 2008) : étonnant ou agaçant ?

Symphoniques

D’autres chefs ont tenté, avec des orchestres symphoniques traditionnels, de secouer les habitudes. Ce fut notamment le cas de Claudio Abbado lors de sont mandat à la Philharmonie de Berlin. Deux intégrales en témoignent (DG). Moins encore en studio (la première version) qu’en concert (la seconde), l’Italien ne trouve pas les bons équilibres. Simon Rattle était allé plus loin encore à Vienne au début des années 2000 (EMI). Son intégrale a été saluée pour son audace et son énergie, mais que vaut vraiment son Héroïque ? Là encore, l’écoute le dira.
Dans un genre plus sobre, il faut connaître l’intégrale de Michael Gielen à Baden-Baden (EMI, 1996), qui propose une vision lumineu­se, évidente. Nous la gardons pour l’écoute, en mettant de côté ­Stanislaw Skrowaczewski (Oehms), dans la même optique mais moins pugnace, tout comme Herbert Blomstedt (Decca) et Philippe Herreweghe (PentaTone), manquant d’énergie, ou Bernard Haitink (LSO Live), moins abouti ici qu’en studio à Amsterdam. Quant à Osmo Vänskä, il a enregistré en 2005 à Minneapolis une intégrale remarquée (Arte Nova) que nous intégrons à l’écoute.
À l’instar de Christian Thielemann (disponible en DVD et à paraître en CD chez Sony), d’autres artistes se réclament encore de la grande tradition romantique. Pourquoi pas ? Pour des raisons de cohérence de l’écoute, nous ne les avons pas retenus. Seul Colin Davis (à Dresde – Philips), beau, trop beau sans doute, nous le fait un peu regretter. Ce n’est pas le cas de Daniel Barenboim (Teldec), très lourd, ou Mikhaïl Pletnev (DG), hors sujet.
Si nous ne revenons pas ici sur les grands anciens, gardons une pensée pour Fürtwangler, Karajan, Bernstein (Sony), Klemperer, Kleiber, Monteux ou Reiner : ils ont encore de beaux jours devant eux !

LES HUIT VERSIONS

La déconvenue fut grande à l’écou­te de Simon Rattle… Le Philharmonique de Vienne, en forme très moyenne (attaques pas toujours très sûres, cordes pas toujours très homogènes dans la " Marche funèbre "), joue certes " avec l’énergie de l’instant " (PV), mais dans un style " instable, hétérogène " (BD), " décoratif " (SF). Résultat ? Tout semble " factice " (BD), " il n’y a pas de ligne " (PV), ce qui nous vaut une " Marche funèbre " particulièrement ratée, " sans imagination " (PV), privée de " tension " (SF) et d’" atmosphère " (ET). Bref, le rejet est unanime et sans appel.On n’attendait pas non plus une telle déception générale à l’écoute de David Zinman. PV et SF sauvent le premier mouvement, selon eux " très analytique ", faisant preuve d’une " énergie combati­ve ", d’un ton " déterminé " et d’une " violence contenue ", avec des " risques permanents " et un véritable " sens du théâtre, sans excès ". BD est d’emblée plus sévère. Il trouve cet enregistrement sur orchestre moderne atteint d’un mau­vais " syndrome baroqueux " : cela " ne chante pas [et] manque sans cesse de matière sonore ". Selon lui et ET, il y a " trop d’effets " dans le I., qui tournent vite au " manié­risme ". La " Marche funèbre " vient malheureusement confirmer ces critiques, qui gagnent les quatre auditeurs. SF la trouve bien trop " légère ", PV " superficielle " et " sans direction ", ET déteste à nouveau " les manières, les détails insignifiants " et BD insiste sur " l’absence de construction ". Des défauts, là encore, rédhibitoires.
Avec Michael Gielen, on entre dans un autre monde, beaucoup plus… simple, finalement. BD, qui défendra cette version tout au long de l’écoute, en appré­cie " la clarté, la limpidité, l’équilibre ", " les phrasés souples ". Il aime ce " côté mozartien, à la Günter Wand " de la direction du chef allemand, bien que le II. pâtisse de " baisses de tension ". " Voilà un chef qui sait où aller ! " lance SF, qui aime " la cohérence, le chant " et le choix de " tempos vifs ". Pour lui, cependant, la " Marche funèbre " " manque d’émotion ". PV va dans le même sens, trouvant l’ensemble " vif [et] très naturel ", d’un ton " majestueux ", avec un orchestre malheureusement " sans personnalité, terne ". Pour ET, ce défaut sera rédhibitoire. Il trouve les bois " franchement laids, trop fragiles ". Selon lui, cette version qui " manque de chair " ne peut rivaliser avec les meilleures.Que penser du disque de Giovan­ni Antonini avec le Kammerorchesterbasel ? Les avis sont si partagés qu’il n’est pas facile de tirer des conclusions. PV est enthousiaste. Il apprécie la " grande personnalité " de cette version, " l’effet électrochoc " qu’elle produit, son aspect " volontaire, belliqueux ", l’ensemble des " détails intéressants " qui rendent l’écoute " surprenan­te ", et la prise de son " ultra-spectaculaire ". SF insiste lui aussi sur cette multitude d’événe­ments, de " détails secondaires toujours très bien réalisés : il se passe sans cesse quelque chose d’intéressant ", constate-t-il, d’autant que ce " petit orchestre " possède " un sacré caractère ". BD va dans le même sens, voyant là " une version très théâtrale, souple et brute à la fois ". Au final, il trouve quand même le II. " plus bruyant qu’héroïque " et la réalisation instrumentale trop " expérimentale ", pas assez " décantée ". Plus critique encore, ET apprécie le I., " avec du drame, sans métaphysique ", mais pas du tout le II., " au premier degré, dénué de matière, donnant le mal de mer "… Voilà une version qui ne laisse pas indifférent en tout cas : à vous de tenter l’expérience… ou pas !
Avec Osmo Vänskä, on passe à la catégorie supérieure : voici (enfin !) une " grande " version de l’Héroïque. Elle met cependant du temps à convaincre les auditeurs. Certes, le I. paraît " très maîtrisé, bien construit, comme un ressort qui se tend " (ET) et " d’une grande clarté polyphonique " (PV), mais aussi " trop compact " (SF), " raide rythmiquement et sans profondeur " (BD). Comme si le chef et son orchestre avaient besoin de prendre leurs marques pour trouver le bon équilibre, le son adéquat. Ainsi, dès la " Marche funèbre ", Vänskä devient passionnant. Pour ET, on assiste à " une cérémonie du souvenir, au ton solennel, avec d’étranges pré-échos de la Pastorale ". Les phrasés sont très travaillés, " toujours fidèles à la partition ", notent ET et PV. BD apprécie également le II., mais le trouve tout de même " distant, un peu froid ", tandis que SF reste réfractaire : " beaucoup de soin, mais pas de vision ", assène-t-il. Les III. et IV., unanimement jugés souples et entraînants, viendront confirmer le bien que l’on peut penser de cette version un peu trop inégale pour s’imposer au sommet.

Harnoncourt unique

La version Jos van Immerseel est-elle totalement aboutie ? Les avis divergent. BD reconnaît la quali­té superlative de l’orchestre et de la prise de son, admire " la mise en place parfaite " mais regrette, au-delà de la beauté musicale, " une certaine rigidité, un manque de tension, d’engagement, de nécessité ". Pour lui, cette interprétation surprenante de maîtrise et de cohérence reste " trop neutre, appliquée ". PV est du même avis. Il est très impression­né par l’orchestre mais aurait aimé entendre " plus d’énergie, de relief " dans I. et II. Il trouve également le IV. " un peu trop sérieux ". SF et ET, eux, sont emballés. Le I. leur semble " concentré, creu­sé, dense ", le II. " narratif, une vraie marche funèbre, oppressante, implacable, étreignante ". III. et IV., " aux pupitres sublimes ", apparaissent " très réjouissants, un peu abstraits, dans l’esprit de la Neuvième ". Trop sévère ou particulièrement " héroïque ", la version Immerseel ? C’est selon.
Les deux versions gagnantes sont enthousiasmantes. Avec un orches­tre et une prise de son aussi merveilleux que chez Immerseel, John Eliot Gardiner nous est apparu très différent de ton. Vif, équilibré et hédoniste, il fait preuve de qualités somme toute classiques. " Com­me dans les grandes versions du passé, remarque ET, la pulsation y est constante, le flux musical évident. L’orchestre, très virtuose, est intégré, jamais éclaté, toujours chantant. " " Et souple ! Et dynamique ! " ajoute BD, impressionné par la beauté du legato, qui n’exclut pas " un sens du tragique " porté par un chef " très affirmatif [qui] sait où il va ". PV est stupéfait par cette " incroyable force motri­ce ", le mélange " de détails saisissants et de grande ligne jamais prise en défaut " et le côté " diony­siaque, très chorégraphique " des mouvements finaux. " C’est d’une redou­table efficacité ", conclut SF.
Chez Nikolaus Harnoncourt, la réalisation n’est pas aussi parfaite qu’avec Gardiner ou Immerseel. Pourtant, c’est cette version qui nous est apparue la plus " beethovénienne ". Pourquoi ? Parce qu’elle est simplement plus " humaine et touchante ", constate SF. Pour lui, ce " supplément d’âme " vient d’une " vie incroyable au sein des pupitres de l’orchestre " et d’un mélange unique de " fluidité, de rebond rythmique et de profondeur ". Selon BD, cette interprétation parvient en effet à concilier " l’intimité et la grandeur, le rythme et la mélodie, le corps et l’esprit " en une " véritable vision " tenue par un " concept sonore parfaitement cohérent ". PV souligne quant à lui " le message de combat exprimé par la musique : un appel à la lumière, à la réconciliation. C’est la version la plus éloquente, la plus dramatique, la plus habitée ". " Et quelle fluidité, quelle vigueur, quels chants ! " conclut ET… L’Héroïque d’Harnoncourt, ou Beethoven à visage humain.

LE BILAN

1. N. Harnon­court
5 CD Warner 09274 97682
1991
2. John Eliot Gardiner
5 CD Archiv 0289 477 8643 6
1994
3. Jos Van Immerseel
6 CD Zig-Zag 080402.6
2008
4. Osmo Vänskä
1 CD Bis 1516
2005
5. Giovanni Antonini
2 CD Sony 88697192522
2008
6. Michaelgielen
1 CD EMI 5 60090 2
1996
7. David Zinman
1 CD Arte Nova 59214 2
1998
8. Simon Rattle
5 CD EMI 7 74452 4
2003