Sonate « Funèbre » de Frédéric Chopin

Dans la Sonate n° 2 « Marche funèbre » de Chopin, la virtuosité seule n’est pas d’un grand secours pour les interprètes. Il y faut bien plus : savoir mettre en scène dans cette œuvre une tragédie humaine.

Après avoir rassemblé près d’une centaine de versions, nous prenons le parti de supprimer de l’écoute les lectures monophoniques ainsi que celles dont la gravure stéréophonique est médiocre. Cette sélection drastique est possible dans la mesure où l’on dispose, depuis une trentaine d’années, de versions remarquables.
Cela étant, le mélomane trouvera profit à réécouter les grands témoins du passé. Leopold Godowski (Philips, coll. " Great Pianists ", 1930) offre une approche très équilibrée, d’un esprit moderne, tout comme Byron Janis (Philips, coll. " Great Pianists ", 1956), d’un ton assez sobre mais très chantant. Arthur Rubinstein (RCA, 1946, 1961 et 1964) montre des couleurs et une liberté de ton superbes. Hélas, la technique ne suit pas toujours, surtout en concert, et les captations sont tout juste passables. Guiomar Novaes (Music & Arts, 1947), Alfred Cortot (EMI, 1933), Yves Nat (EMI, 1953) privilégient le caractère postromantique de l’œuvre. L’un des plus fous reste Vladimir Horowitz (RCA, 1950), qui recrée un psychodrame époustouflant. La synthèse de tous ces maîtres se trouverait peut-être du côté de Serge Rachmaninov (RCA, 1930). Son toucher est d’une beauté sidérante, exprimant autant de fantaisie que de profondeur.

Les interprètes de raison…

Depuis trente ans, nombreux sont les artistes qui ont réussi des lectures " parfaites " mais souvent convenues et peu typées. On citera par ordre alphabétique Leif Ove Andsnes (Virgin), Vladimir Ashkenazy (Decca), Idil Biret (Naxos), Marc-André Hamelin (Hyperion), Milos Magin (Dec­ca), Ivan Moravec (Vox), Mikhaïl Pletnev (Virgin), Mikhaïl Rudy (EMI), Caroline Sageman (Lyrinx), Tamas Vasary (DG)… Dans cette catégorie, un certain nombre de versions méritent toutefois de participer à l’écoute, tant la personnalité des interprètes s’impose. La première version de Maurizio Pollini (DG, 1984) est d’une clarté magnifique, loin de l’austérité froide de sa lecture tardive (DG, 2008). François-René Duchable (Warner, 1984) offre une grandeur épique admirablement contenue, à l’opposé de l’intimité d’un Nikita Magaloff, si touchant (Philips, 1978), et d’un Nelson Freire à la sonorité délicatement nimbée (Decca, 2004).

… et de passion

Des pianistes particulièrement expressifs sont passés à côté de l’œuvre, à cause de leurs choix esthétiques mais aussi parfois des faiblesses de leur réalisation technique. C’est le cas de Georges Cziffra (Philips, EMI), Samson François (EMI), Vlado Perlemuter (Nimbus), Emil Gilels (Philips, Testament), Evgeni Sokolov (Naïve), Hélène Grimaud (DG). Nous leur avons préféré pour l’écoute les personnalités de Martha Argerich (DG, 1974) et Katia Skanavi (Grand Piano, 1998). La version de la première est considérée comme une référence et celle de la seconde, si jusqu’au-boutiste, devrait pimenter notre confrontation. Enfin Ivo Pogorelich (DG, 1981), avec son toucher si original, et Evgeni Kissin, d’un engagement quasi orchestral (RCA, 1999) complètent notre sélection.

LES HUIT VERSIONS

Martha Argerich est fortement désavantagée par une prise de son plate et métallique. Cela n’empêche pas les désaccords immédiats. Pour JR, l’interprète joue " une Étude de Czerny " et pour PV, " elle n’est pas assez dedans ". BD et ET estiment en revanche que l’expression est fluide et chantante. Cet élan féroce mais curieusement sans matière se révèle " cassant, rectiligne et froid dans la "Marche funèbre" " (SF). JB compare son jeu à celui " parfois métronomique d’un Back­haus ". Déception accrue dans le finale, dont la prise de son accentue le brouillage. " Ce serait vaguement debussyste et ne fait nullement peur ", constate ET. BD avoue ne pas comprendre les choix de l’interprète. Une " Marche funèbre " grise, un finale ­décevant : nul ne reconnaît ­Martha Argerich. Certaines références vieillissent fort mal…
Nous ne sommes pas davantage perspicaces pour Ivo Pogorelich. Les partis pris du pianiste stupéfient : toucher percussif et vertical, minimum de pédale. Ils sont accentués par une prise de son très dure. Pour JB, c’est " presque du pianoforte dans un univers plus proche de Haydn que du piano romantique ! "… Pour BD, la saturation des forte est " trop discriminante ". SF, PV et ET apprécient davantage les deux premiers mouvements. Il y a une recherche expérimentale du son, une extrême clarté rythmique, l’emploi d’un instrument spécialement réglé. Pour autant, la recherche de la perfection dans l’articulation ne manque pas de sincérité. Même si chacun reste sur ses positions, l’enthousiasme diminue singulièrement au fil de l’écoute. " C’est un pianiste "intello" qui finit par ennuyer " (BD), " obsédé par la recherche sonore et jusqu’au bruitisme dans le finale " (SF). Là encore, la captation dévalorise une lecture originale, un piano impressionnant de maîtrise et d’intelligence.
Katia Skanavi apporte un souffle de folie bienvenu. C’est un clavier qui " dévore " la musique avec une générosité à la limite permanente de l’accident. Si PV, ET et JB y voient " de la spontanéité, des changements radicaux de climats et beaucoup de plaisir pour l’auditeur ", BD critique le manque de cohérence d’un jeu qui réagit dans l’instant : " Bien des rubatos sont inutiles et tout cela paraît joué sans nécessité. " Pour SF, c’est parfois à la limite du bon goût : " La "Marche funèbre" prend des allures de Tableaux d’une exposition alors que le finale est presque prudent ! " JB et PV partagent cet avis, estimant tous deux que " les contrastes saisissants frisent la vulgarité ou, au mieux, la sentimentalité ". ET est plus convaincu, appréciant une artiste " têtue dans sa manière de jouer et sa maîtrise des couleurs ". Assurément, une version hyper-personnelle, passionnante, mais certainement pas destinée à une première écoute.

Duchable atypique

L’interprétation de Maurizio Pollini vaut tout d’abord pour le contrôle impressionnant du son, très timbré. " C’est d’une extrême cohérence " (SF), " une gestion parfaite du temps et qui n’est jamais mécanique " (PV). La polyphonie est claire et BD apprécie " le ton de la confidence romantique ". Pour ET, ce serait presque un défaut car il regrette l’absence de cette " folie " nécessaire. L’intransigeance du toucher se révèle plus problématique dans le finale. Pour SF, " l’énergie souterraine est étouffée au profit d’un équilibre millimétré ". JB, ET, BD saluent les qualités intrinsèques du pianiste tout en déplorant un contrôle sonore trop intransigeant. Difficile de croire à la sincérité de l’artiste qui paraît à ce point concentré sur l’homogénéité entre les mouvements ! Assurément, toutefois, une implacable leçon de musique.
Nelson Freire, lui aussi, provoque des avis tranchés. Pour PV, BD et JB, c’est un piano dont la rondeur et l’élégance des timbres séduisent. Beaucoup de contrastes, mais aussi " une expression diabolique, mélange de caresses et de griffes " (BD). ET est moins enthousiaste, estimant que " tout cela est prévisible, voire un peu convenu ". À mi-chemin entre ces avis, SF estime que " ce grand piano d’une aisance incroyable dans les enchaînements dynami­ques aurait pu être plus inventif ". La " Marche funèbre " " paraît un peu neutre " (PV) et " la romance tient presque de la boîte à musique " (JB). Le finale est plus enthousiasmant. Pour BD, il apparaît " idéal car glacial dans son urgence contenue ". Pour ET, " le piano restitue à la fois de la tendresse et du lyrisme ". SF ajoute que l’interprète " projette les harmonies avec une détermination sans faille ". Apparemment, nous n’avons pas écouté la même version !
Nous n’attendions pas François-René Duchable à ce niveau. Dès les premiers accords, l’engagement est théâtral, aérien. " C’est une sonorité modelée avec un panache fou " (SF). Concerts de louanges pour PV, ET et BD qui soulignent la capacité de l’interprète à créer un sentiment d’attente et à s’inscrire dans le refus d’une tradition. Le scherzo séduit moins JB qui avoue s’être " un peu ennuyé ", trouvant les enchaînements prosaïques. " La main gauche ne chante pas assez. Le scherzo est plus engagé. " La " Marche funèbre " est l’une des plus intéressantes. Totalement immobile, d’une tristesse blafarde, douloureuse, elle se construit de manière presque intimiste. La réussite du finale est incontestable… sauf pour ET, qui avoue ne pas l’avoir compris. Une interprétation atypique et, par bien des aspects, lisztienne.

Kissin fulgurant

Le piano de Nikita Magaloff est celui d’un maître, et cela s’entend. JB le reconnaît rapidement. Tout ici est dans la couleur, dans la confidence amoureuse : " Ce n’est pas une version faite pour les grandes salles de concert " selon lui. " Nous sommes captivés par la plénitude des phrases qui ne font pourtant pas l’économie de la puissan­ce " (SF). " Peut-être manque-t-il les expressions de l’urgence et de la peur que l’on entend ailleurs " (BD). La " Marche funèbre " fait l’unanimité : " hauteur de vue ", " noblesse de ton ", " expression ­naturelle et sans pathos "… Le finale est d’une cohérence parfaite. C’est une brise sur les tombes, une leçon d’articulation (presque pas de pédale), de récitation ­poétique : " le refus de la folie " (BD). Assurément, la version la plus naturelle, dans laquelle on perçoit le poids du temps sans altération de la technique.
Pour écouter Evgeni Kissin, il faudrait presque se tenir à la chaise ! Dans les deux premiers mouvements, il y a tout ce que l’on peut imaginer de violence, de terreur de la mort, de méchanceté et de griserie. Unanimement, nous pensons qu’il s’agit probablement d’un pianiste russe : " c’est fulgurant, génial " (BD), " orchestral, et d’une pugna­cité de tous les instants " (PV). " Est-ce encore Chopin ? " s’interroge ET… Un doute que JB relaie à son tour : " On oscille entre l’indignation et l’assentiment, en pensant à Liszt et Alkan. " La " Marche funèbre " est un spectacle ahurissant. " Ce sont des ­funérailles nationales " aux antipodes de la lecture de Nikita Magaloff. " C’est hallucinant de précision, de puissance " (ET). " Il en fait des tonnes et cela fonctionne ! " (PV)… Pour BD, le finale s’apparente à " des visions fugitives et morbides ". Après Kissin, proclamé grand vainqueur de ­notre écoute, il devient clairement impossible de revenir en arrière ou d’écouter une nouvelle version.

LE BILAN

1. Evgeni Kissin
RCA 1999
2. Nikita Magaloff
Philips 1978

3. François-René Duchable
Warner 1984
4. Nelson Freire
Decca 2004
5. Maurizio Pollini
DG 1984
6. Katia Skanavi
Piano Classics1998
7. Ivo Pogorelich
DG 1981
8. Martha Argerich
DG 1974