« Six Gnossiennes » d’Erik Satie

Mélange ambigu de prière et d’humour, les « gnossiennes » sont les premières œuvres de Satie dépourvues de barres de mesure : c’est le problème du pianiste, et de lui seul…

Pour s’intéresser à Satie, il faut commencer par être désintéressé, accepter qu’un son soit un son et qu’un hom­me soit un homme, renoncer aux illusions qu’on a sur les idées d’ordre, les expressions de sentiments et tous les boniments esthétiques dont nous avons hérité ", déclarait John Cage, grand admirateur du " maître d’Arcueil ". Quelle meilleure introduction à l’écoute de ces déconcertantes mais populaires Gnossiennes ? Précision essentielle : ces pièces sont dépourvues de barres de mesure, et c’est également avec elles qu’apparaissent pour la première fois chez Satie ces annotations énigmatiques et loufoques destinées à l’exécutant : " Très luisant ", " Sur la langue ", ou " Postulez en vous-même pas à pas " ou encore, pour la 3e Gnossienne, " Munissez-vous de clairvoyance " et " Ouvrez la tête ". Précisions non sans intérêt sur la qualité sonore à obtenir et " la signification psychologique de la courbe musicale ", comme l’écrit Jean-Pierre Armengaud dans sa récente monographie consacrée au compositeur (Fayard, 2009). Signalons enfin, à propos de l’impression générale qui se dégage de ces Gnossiennes, mélange spécifique et ambigu de prière et d’humour, qu’à l’époque de la composition, Satie mène une vie mouvementée. Il fréquente à la fois les " Hirsutes et les Hydropathes " du Chat Noir, la bohème de Montmartre (Aristide Bruant, Suzanne Valadon et Maurice Utrillo), et rencontre pour la première fois le Sâr Josephin Péladan, grand-maître de l’ordre mystique Rose-Croix…

Générations Satie

Ricardo Viñes, célèbre, entre autres, pour avoir créé plusieurs piè­ces de Debussy et qui fut le premier à jouer Satie en public, n’a jamais eu l’opportunité de l’enregistrer, pas plus que Marcelle Meyer, qui fréquenta aussi le compositeur. Domma­ge… Au disque, ce sont d’abord des interprétations isolées qui font connaître les Gnossiennes : pro­ches du compositeur ou héritiers directs. On écoutera donc avec profit les rééditions de Francis Poulenc – deux fois la 3e Gnossienne seulement (Sony Classical, 1950 et La Boîte à musique/Universal, 1956). Si Jean Wiener, ami de Satie, grava les pièces à quatre mains en compagnie de Jean-Joël Barbier, en revanche pas de Gnossiennes sous ses doigts. De Jacques Février, qui lui aussi enregistra au cours des années cinquante des quatre-mains avec Georges Auric, autre intime du compositeur, n’existe qu’une 1re Gnossienne rééditée en CD, mais aujourd’hui indisponible (Adès).
La génération suivante est représentée par Aldo Ciccolini, qui, en studio (fin 1950), est sans conteste le champion de Satie, avec une première intégrale en six vinyles. La première fois, uniquement les Gnossiennes nos 1 à 3 (EMI I, 1956), qu’il réenregis­tre sept ans plus tard (EMI II, 1963) couplées cette fois avec les 4e, 5e et 6e lors d’une séance plus tardive (EMI, 1970). Le manque d’homogénéité des prises de son (sans parler de la dureté du piano) et, a fortiori, la sensibilité inégale de l’interprète ne nous ont pas permis de retenir ces prises. C’est donc sa version la plus récente, toujours pour le même éditeur (EMI, 1983), qui s’imposait pour notre sélection finale. On regrette que la reprise en CD par Ermitage de l’interprétation d’Hélène Boschi (1917-1990), à l’origine pour une " anthologie Satie " du Chant du Monde, ne soit plus disponible. Après Aldo Ciccolini, face auquel il fit longtemps figure de concurrent, Jean-Joël Barbier grava une seconde intégrale au disque – mais sans les pièces posthumes. Il enregistra tout d’abord les 4e, 5e et 6e Gnossiennes puis trois ans plus tard les trois premières. Dans un style différent, plus inté­rieur, son interprétation méritait elle aussi de figurer en bonne place dans notre écoute. France Clidat (Forlane, 1980), dont le nom est associé au compositeur, enregistra une anthologie , mais avec quatre des six Gnossiennes. On lui a préféré d’autres musiciens français pour l’audition en aveugle : Chantal de Buchy (ILD, 1990), une interprète passionnée par le compositeur (on lui doit une sélection au disque d’œuvres de Satie, dont les quatre-mains avec Théodore Paraskivesco en 1990), qui se produisit au cours de spectacles originaux " Satie-Sem­pé " au milieu des décors du dessinateur Sempé ; Pascal Rogé, qui a enregistré deux fois les Gnossiennes, mais dont la version récente pour le label japonais Octavia (2008) n’apporte rien de plus que la première (Decca, 1983) ; Jean-Yves Thibaudet (Decca, 2001), dont la version offre un atout non négligeable puis­qu’elle se présente dans une intégrale en 5 CD, la plus complète à ce jour ; Daniel Varsano (Sony, 1979), qui, prématurément disparu, a toujours fait l’objet d’un culte auprès des amateurs les plus fervents du compositeur et dont l’unique album est d’ailleurs régulièrement réédité. Si cette musique ne présente guère de difficultés techniques, un jeu trop impersonnel, voire sans malices, paraît être un contresens. Voilà pourquoi plusieurs enregistrements, malgré la présence d’autres pièces mieux servies, ont été écartés : Ulrich Gumpert (Nato, 1985), Anne Queffélec (Virgin Classics, 1988), Gabriel Tacchino (Pierre Verany, 1988) et Jean-Pierre Armengaud (Bayard, 1995). Les tempos de Roland Pöntinen (Bis, 1986) et de Katia Labèque (KML, 2009) sont trop rapides. Spécialiste de John Cage, mais aussi de Terry Riley et Philip Glass, Steffen Schleiermacher a consacré l’un de ses disques à Satie (MDG, 2003). Il faut par ailleurs mettre en garde l’auditeur contre le piano insipide de Cristina Ariagno, fût-il en collection économique (Brilliant Clasics, 2006). Enfin, l’interprétation de Patrick Cohen sur un piano Érard de 1855 (Glossa, 1997) comme celle de Claire Chevalier, également sur un Érard, mais de 1905 (Zig Zag Territoires, 2008), ne sont pas à négliger, mais la sonorité spécifique de ces instruments anciens ne peut être comparée à celle des Steinway ou Bösendorfer, majoritaires dans notre écoute. Nous n’avons donc finalement sélectionné qu’un seul musicien non issu de l’école française, le pianiste (et chef d’orchestre) néerlandais Reinbert de Leeuw (Philips, 1980), qui a enregistré par deux fois une antho­logie Satie et participé à plusieurs spectacles autour du compositeur, ainsi qu’à un film, Satie et Suzanne [Valadon]. Nous avons choisi sa première version plutôt que la seconde, pourtant siglée " The New Digital Recording ", à la sonorité cotonneuse.

Les huit VERSIONS

La lenteur du jeu de Reinbert de Leeuw laisse perplexe. Sa lecture " zen ", inclassable, " prend une allure de conte oriental où la notion de temps aurait disparu " pour PV, qui la juge caricaturale. " La mélodie est désossée, c’est l’arête sans le poisson ", s’exclame BD. Une ex­périence à la Cage, pour JB : " une boîte à musique dont le ressort mettrait un temps infini à la détente ". Il n’est guère que FM pour défendre cette vision atypique et hypnotique, même s’il reconnaît que " vouloir faire un sort à chaque note " rend trop prévisible cette interprétation qui étouffe l’œuvre au lieu de la servir.
Il fut un temps où on ne trouvait guère d’auditeur pour apprécier le jeu de Jean-Joël Barbier et celui d’Aldo Ciccolini, un peu comme ceux qui prenaient parti pour les Beatles contre les Rolling Stones – ou vice-versa ! BD trouve l’interprétation globalement " bâclée et sans lyrisme ", comme si l’interprète ne se posait pas de questions. FM est du même avis : " une rapidité qui confine à la monotonie ", une absence de caractère, quoique la mélodie se veuille " chantante et déterminée " par son expression " quasi cauchemardesque " (JB), voire " insolente " (PV). Cette interprétation aurait-elle mal vieilli ? Longtemps appréciée pour son aspect intimiste, impressionniste, elle paraît aujourd’hui refuser tout sentiment, toute couleur, avec ce piano " linéaire, imperturbable et presque mécanique " (PV).
Le jeu de Chantal de Buchy est considéré comme " plein d’allant, mais standardisé, prévisible " pour FM. " De belles nuances, mais c’est plus spirituel que mélancolique " pour PV. Une stabilité qui confine au statisme, à " une uniformité confortable " pour JB. La clarté du jeu est cependant bien appréciée par les auditeurs, mais frise " une joliesse qui est un contresens " pour BD. Nous sommes encore loin d’une interprétation ad hoc de cette œuvre, qui décidément réclame plus que l’apparente simplicité mise en œuvre par l’interprète.

Ciccolini désinvolte

Pascal Rogé a lui aussi enregistré deux fois les Gnossiennes. Sa version récente, pour le label japonais Octavia (2008), n’apporte rien de plus que la première, parue chez Decca en 1983. Le pianiste y est même desservi par une prise de son mate. PV est le moins convaincu par ce jeu maniéré et artificiel, " qui finit par donner le mal de mer ". Des effets de rubato, des nuances et des changements " aux phrasés absurdes " pour BD, qui seraient plus appropriés dans l’Arabesque de Debussy. " C’est fébrile et précieux, mais on peut y prendre goût " pour JB. Moins sévère, FM perçoit comme la mise en œuvre d’un " théâtre de déso­lation " se déroulant " sur un chemin étroit ". Tous sont cependant du même avis : manque de hauteur, voire de grandeur, même si ce jeu romantique est une option possible.Jean-Yves Thibaudet séduit bien plus ; un peu trop d’ailleurs… JB loue l’aspect classique d’une interprétation qui s’impose, mais " cette succession de variations et de nuances arbitraires peut lasser ". Du coup, ce piano froid et métallique que restitue la prise de son est un contresens. Une constatation que l’on doit oublier face " à cette intéressante confession intimiste, à la première personne " (BD). Une interprétation touchante, " parfois du bout des doigts, qui ne semble pas vouloir choisir entre l’abstraction et la préciosité " (PV). Une élégance, une " courtoisie " (PV) qui " frisent l’ennui " pour FM, assorties d’une dynamique " bien trop calculée ". Cette version des Gnossiennes rejoint presque la lenteur abyssale de Reinbert de Leeuw dans la 5e.
Malgré une prise de son peu flatteuse pour l’instrument, Aldo Ciccolini crée une atmosphère différente pour chaque pièce, sans pour autant les réduire à de simples miniatures. L’emploi presque immodéré de la pédale n’empêche nullement un tempo " allant " (JB) sur la totalité du cycle. Parfois " précipité " (FM), le jeu du pianiste atteint un style " aristocratique " (BD) avec une certaine " objectivité " (JB) qui ne déplaît pas. C’est un " détachement " (FM) qui convient bien à cette partition, avec des réserves cependant concernant un ton " salonnard " (BD) dans la 5e Gnossienne. PV est le plus séduit par " ce jeu volontairement abstrait, peu lyrique et insaisissable " qui cultive l’intrigue et laisse volontairement l’auditeur " en suspens ". Contrairement à l’angoisse développée par d’autres dans la 3e Gnossienne, Aldo Ciccolini adopte au contraire un ton très expressif. Un jeu " désinvolte et erratique " (PV) qui a ses partisans.

Tharaud respire

La sonorité raffinée de Daniel Varsano et ses harmonies subtiles n’interdisent pas de " grands écarts de dynamiques " (PV). BD y trouve " un vrai climat, mélange idéal d’ironie et de nostalgie ". Une distance et une assurance appréciées par l’auditoire, où prime " un souci évident de l’architecture " (FM). JB admire cette " modernité de la musique rendue saillante, et ce sens du contraste ". Cette version " magistrale qui ose surprendre " (JB) maintient un intérêt constant.Très apprécié pour un si original double album consacré à Satie (" Choc " de l’année 2009 de Classica), Alexandre Tharaud allait-il remporter pour autant les mêmes louanges lors de notre écoute en aveugle ? Oui, sans conteste ! JB y apprécie immédiatement " la sonorité chantante " du piano " quand d’autres plaquent systématiquement sur le clavier les appogiatures ". Une évidence pour PV, qui loue ce toucher " clair, articulé et fondu ". Ce refus de souligner les aspérités de la partition développe au contraire la courbe d’une mélodie infinie qui force l’admiration. Pour BD, c’est " la bonne distance ", et l’onctuosité de ce piano au jeu " perlé et volubile " (JB) lié à " un sens de la respiration " (BD, FM) démontre une conception hyper-réfléchie de la pâte sonore. Une " fluidité et une richesse " (BD) dont l’interprète s’amuse et qui suggère autant " une légèreté et une élégance propres au xviie siècle " qu’une " ambiguïté mozartienne " (PV). En un mot, de l’intelligence et du plaisir.

LE BILAN

1. ALEXANDRE THARAUD
Harmonia Mundi 2 CD HMC 902017.18
2008
2. DANIEL VARSANO
Sony Classical
1979
3. ALDO CICCOLINI
EMI
1983
4. JEAN-YVES THIBAUDET
Decca 5CD 473 620-2
2001-2002
5. PASCAL ROGÉ
Decca 410 220-2
1983
6. CHANTAL DE BUCHY
ILD 642111
1990
7. JEAN-JOËL BARBIER
Accord 4 CD 472 537-2
1969-1971
8. REINBERT DE LEEUW
Philips 1 CD 412 243-2
1980