Rossini PASSIONNANT ET PASSIONNÉ

L'« Otello » de Rossini est une œuvre rare au disque et à la scène, car difficile à distribuer. La production scénique de l'opéra de Zurich, qui vient de triompher à Paris, est à marquer d'une pierre blanche, grâce à un plateau vocal et une direction d'acteurs exceptionnels.

Avec Otello, en 1816, Rossini réussit un coup de maître qui, dès le début de son séjour à Naples, l’inscrit dans la légende de l’opera seria. Avec une compagnie de chant exceptionnelle (Nozzari, David, Colbran) et un livret librement adapté de Shakespeare, il compose une musique originale et innovante, notamment pour l’orchestre. Quelques scènes sont même anthologiques (l’air du saule, le duo final, les airs et les duos de ténors qui parsèment la partition). Pourtant, son Otello, plébiscité pendant une bonne partie de l’Ottocento, est devenu rare sur scène et pour cause : il faut trois ténors, dont deux de tout premier plan, avec des caractéristiques vocales différentes, et une prima donna soprano dramatique.
Pesaro l’a donné quatre fois (1988, 1991, 1998, 2007), Bad Wildbad plus récemment (CD Naxos en 2010), le TCE en version de concert en 2010. Zurich en 2012 a confié la mise en scène à Moshe Leiser et Patrice Caurier – après Le Comte Ory et Mosè in loco – qui modernisent l’intrigue dans la Venise des années 1950 (le lustre de Murano !) et mettent l’accent sur le racisme dont le Maure est victime malgré ses succès militaires. La force de l’œuvre est par certains aspects supérieure au remake verdien, quasi exclusivement centré sur la dimension psychologique du drame. Si le premier acte souffre d’un certain statisme, le second est plus réussi et la direction d’acteurs est globalement soignée et l’œuvre respectée.
Certaines scènes sont vraiment réussies, en particulier aux deuxième (situé dans un café arabe) et troisième actes : avant l’air du saule, Desdemona passe l’introduction au phonogramme, dont l’orchestre prend le relai ; l’effet est saisissant. Cecilia Bartoli, en pleine forme vocale, réussit cette prise de rôle dans le répertoire de la Colbran, dans lequel elle a tant à explorer. On rêve désormais d’une Ermione ou d’une Armida. Le débit mitraillette des vocalises, qui nuit parfois à la ligne de chant, déplaira à ses détracteurs. Il reste que la prestation est de très haut niveau et que la Bartoli est une tragédienne de premier plan. Autour d’elle, John Osborn n’est certes pas le baritenore ressuscité par Chris Merritt il y a quelques années. Les graves ne sont pas aussi profonds que le rôle l’exige et les variations manquent de précision, en particulier dans la cabalette du I. Mais la complémentarité vocale avec Javier Camarena fonctionne parfaitement. En Roderigo, le ténor mexicain est, par son timbre séducteur et une belle capacité à ornementer dans l’extraordinaire scène du deuxième acte, proche de l’idéal d’aujourd’hui. Edgardo Rocha, alors en tout début de carrière, fait preuve de belles qualités, que les deux dernières années ont confirmées jusqu’à sa prestation parisienne toute récente, en Roderigo cette fois. Peter Kálmán, Elmiro sonore, et Liliana Nikiteanu complètent la distribution de la meilleure manière. L’Orchestre La Scintilla, qui joue à domicile, présente les insupportables limites techniques consubstantielles aux instruments d’époque (le cor !). Heureusement, Muhai Tang impulse une belle dynamique et tout est en place… contrairement à ce qu’on a entendu récemment dans la même œuvre au TCE. Au DVD, la faiblesse du volume orchestral est habilement compensée par les ingénieurs du son. Une grande réussite donc, pour cette première référence en DVD qui sera difficile à surpasser (la soirée pesaraise en 1988 avec Merritt, Anderson et Blake, a été captée par la RAI : à quand une diffusion en DVD ?)