Roméo et Juliette de Gounod, du coup de foudre à la nuit du tombeau

Roméo et Juliette est l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra français du XIXe siècle. Il consacre définitivement Charles Gounod, qui après s’être inspiré de Goethe pour Faust, s’est cette fois tourné vers Shakespeare. Le succès sera immédiat. Il perdure aujourd’hui encore. L’unité musicale et la progression dramatique sont les principaux atouts de cet opéra, dont plusieurs airs sont restés célèbres.

C’est loin de Paris, au bord de la Méditerranée, que Gounod compose Roméo et Juliette

Dans les premiers jours d’avril 1865, un voyageur venu de Paris arrive à Saint-Raphaël, et rejoint l’Hôtel du Nord où il a réservé une chambre. Quelques jours plus tard il s’installe dans une propriété qu’il a louée, l’Oustalet dou Capelan. Ce voyageur, c’est Charles Gounod. Il ne vient pas en villégiature dans cette belle maison située au bord de l’eau, disposant de deux belles terrasses orientées vers la Méditerranée. Il n’est pas là pour jouir du soleil et du temps clément qu’offre la région, car s’il a quitté Paris c’est pour composer. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il va chercher l’inspiration loin de la capitale. Deux ans plus tôt, au printemps 1863, il s’était installé à Saint-Remy de Provence pour écrire Mireille. Cette fois c’est le mythe des amants de Vérone qu’il va mettre en musique.

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Le Roméo et Juliette de Berlioz a fortement impressionné Gounod

L’intérêt de Gounod pour ce sujet est ancien. Il remonte aux années d’apprentissage, celles du Conservatoire, quand le jeune Gounod âgé de 21 ans assiste aux répétitions de la symphonie dramatique Roméo et Juliette de Berlioz. Il racontera plus tard le choc qu’a représenté cette découverte : “Je fus tellement frappé par l’ampleur du grand finale de la Réconciliation que je sortis en emportant toute entière la superbe phrase du frère Laurent : « Jurez tous par l’auguste symbole ». A quelques jours de là j’allais voir Berlioz et, me mettant au piano, je lui fis entendre ladite phrase entière. Il ouvrit de grands yeux et me regardant fixement : “Où diable avez-vous pris cela ?” dit-il. “À l’une de vos répétitions “, lui répondis-je. Il n’en pouvait croire ses oreilles.” Deux ans plus tard, en 1841, alors que couronné d’un Prix de Rome pour sa cantate il séjourne à la Villa Médicis, il commence à mettre en musique un Romeo e Giulietta sur un livret en italien, que Bellini avait utilisé une dizaine d’années plus tôt pour I Capuleti e i Montecchi.

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Gounod semble particulièrement inspiré par les charmes de la côte méditerranéenne

Pour Roméo et Juliette, Gounod a fait appel à deux vieilles connaissances, Jules Barbier et Michel Carré, les deux librettistes de Faust en 1859. Ils ont écrit leur livret à partir de la traduction française de la pièce de Shakespeare récemment réalisée par François-Victor Hugo, l’un des fils de Victor Hugo, en décidant de suivre fidèlement, et même parfois littéralement le texte. Ils choisissent une douzaine de scènes qu’ils relient entre elles. Gounod est satisfait du livret dont il juge la forme dramatique parfaite. Dans ce cadre idyllique, et avec un livret qu’il approuve, Gounod aborde son travail de composition dans des conditions optimales. D’ailleurs l’écriture semble globalement fluide. Une personne sera témoin de l’état d’avancement de la partition : la femme de Gounod, restée à Paris. Le compositeur lui écrit régulièrement pour lui décrire son travail et l’environnement dans lequel il l’effectue.   Ainsi dans une lettre datée du 9 avril il raconte : “Je me suis levé ce matin avec le soleil. J’ai été passer deux ou trois heures sur le bord de la mer, mon album sous le bras. Je me suis installé sous cette petite cabane, à vingt pas des vagues qui venaient écumer devant moi, et là j’ai travaillé avec amour. Tu ne te figures pas combien le calme de cette existence laisse penser et aide à penser.”  Visiblement le lieu l’inspire et active sa productivité. “Ces quatre ou cinq jours de travail valent quarante ou cinquante de Paris. Je sens mes pores qui s’ouvrent à Roméo, et l’expression me semble venir ; je crois que me voilà lancé”. Un peu plus tard, début mai, il fait un nouveau point, preuve de sa rapidité d’écriture : “Je suis enchanté. Le premier acte finit brillant, le deuxième tendre et rêveur, le troisième animé et large, avec les duels et la sentence d’exil de Roméo, le quatrième dramatique et le cinquième tragique. C’est une belle progression. » Mais si ce travail semble fluide, il n’en est pas moins très intense, et il va épuiser Gounod, qui souffre de régulières crises de neurasthénie. Après un peu plus d’un mois passé à Saint-Raphaël il rentre à Paris où il se repose pendant une quinzaine de jours, avant de se remettre au travail, cette fois dans le charmant village de Buc, près de la capitale.

 

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Pour son nouvel opéra, Gounod retrouve une partie de l’équipe qui a fait le succès de Faust

Le manuscrit est terminé, le 10 juillet de cette année 1865, mais il faudra attendre encore près de deux ans pour qu’ait lieu la première. Ce sera le 27 avril 1867 au Théâtre Lyrique dirigé alors par Léon Carvalho. Là aussi Gounod va travailler avec des personnes qu’il connait bien. À commencer par Carvalho, qui a déjà accueilli Faust puis Mireille dans ce même Théâtre Lyrique.  Il retrouve également la femme du directeur, la soprano Caroline Miolan-Carvalho qui a créé les rôles de Margueritte et de Mireille et qui sera Juliette.  Comme il l’avait fait pour Faust, Léon Carvalho demande des modifications pendant les répétitions, dans l’intérêt de ce qu’il appelle « l’effet ». C’est ainsi que Gounod ajoute à l’Acte IV le tableau du Mariage avec notamment le cortège nuptial. De même l’ariette de Juliette « Je veux vivre » de l’Acte I est rajoutée quelques semaines seulement avant la première, très certainement à la demande de Caroline Miolan-Carvalho qui voulait faire rapidement son entrée.

« Je veux vivre », l’air de Juliette interprété par Natalie Dessay

Le succès de Roméo et Juliette est immédiat, et il sera durable

Dès la première, le public est conquis. C’est un triomphe et fait plutôt rare, la presse est du même avis et se montre, à de rares exceptions près, particulièrement enthousiaste.  Roméo et Juliette va rester à l’affiche du Théâtre Lyrique pendant une centaine de représentations, et va devenir l’un des spectacles phares de l’Exposition Universelle qui se tient alors à Paris. Six ans plus tard, en 1873, Roméo et Juliette est repris à l’Opéra-Comique, avec de nouvelles modifications effectuées en l’absence de Gounod, par Bizet. Cette entrée au répertoire est aussi un petit événement car Roméo et Juliette est la première œuvre sans dialogues parlés alors présentée dans cette salle qui tient son nom de ce genre musical, l’opéra-comique alternant textes chantés et parlés. Puis en 1888 l’ouvrage fait son entrée à l’Opéra de Paris, sous la baguette de Gounod, avec là encore des modifications, et notamment l’ajout d’un ballet comme l’exigeait la coutume. Roméo et Juliette , dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa création, renferme quelques-uns des plus grands airs du répertoire. La célèbre valse-ariette de Juliette « Ah ! Je veux vivre”, ainsi que la Cavatine de Roméo « Ah lève-toi soleil ! », ou encore la Chanson de Stephano « Que fais-tu blanche tourterelle. » Par ailleurs chacun des cinq actes contient un important passage orchestral. L’unité musicale et la progression dramatique font la force de cet ouvrage qui comporte par ailleurs quatre duos d’amour (un record pour un opéra), qui dépeignent la passion des deux amants, du coup de foudre de la première rencontre à leur ultime étreinte dans la mort.

Jean-Michel Dhuez 

 

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