Roberto Alagna, ténor

"Il faut ressentir Verdi"

Pour bien chanter Verdi, il faut d’abord le ressentir. C’est la première chose. Si on n’aime pas Verdi à cent pour cent, on ne peut pas bien le chanter. Ensuite, il faut un tempérament, une flamme intérieure. Je dirais même que si l’on n’a pas souffert dans la vie, on ne peut pas bien chanter Verdi, car lui-même a été marqué par la souffrance… Après, "pratiquement parlant", il faut une technique exceptionnelle car ses exigences vocales sont nombreuses. Il faut une couleur de voix propre, qui puisse à la fois être ronde et se colorer facilement. Verdi portait dans ses partitions des indications comme "sombre" – la voix doit alors pouvoir devenir très brune. Mais tout en modulant ses colorations, l’interprète doit insuffler à sa voix le morbido, la morbidezza, c’est-à-dire le moelleux, la souplesse, pour que le son ne soit pas dur. Malgré les difficultés des tessitures et les sollicitations dans l’aigu, la voix doit rester souple. Enfin, malgré la longueur des phrasés – Verdi a écrit de très, très longues phrases -, il faut soutenir avec la même intensité du début à la fin : là réside la principale difficulté. En plus de ce moelleux, il faut maintenir en permanence un mordant, de façon à ce que le texte vive, tout en prenant garde à ne pas pousser la voix.
Un véritable trésor
"Alfredo, héros de La Traviata, est le rôle de mes débuts verdiens. En Italie, tout le monde a l’impression de connaître La Traviata et je pensais, moi aussi, bien la connaître avant de la chanter. Mais quand j’ai ouvert la partition, j’ai réalisé que c’était un véritable trésor que je connaissais finalement assez mal, et que les finesses et les mille traits de génie de Verdi se lisaient derrière chaque note. Il est l’un des compositeurs qui ont laissé le plus d’indications sur la partition. Le rapport entre les paroles et la musique est toujours équilibré – on sent vraiment qu’avant de composer, de glisser la musique sur ses textes, il devait répéter ses vers avant de trouver l’intonation juste. Enfin, le fait d’avoir souvent ponctué les airs de simples accords répétitifs prouve combien il laissait le soin aux chanteurs de trouver l’expression propre. Verdi n’a jamais autant confiance dans la voix humaine que lorsque l’orchestre devient accompagnateur."