Richard Collasse : “Au Japon, vous avez le profond sentiment que rien n’est permanent.”

Le Japon est le pays de tous les fantasmes. Il stimule l’imagination, et rares sont ceux qui peuvent prétendre le comprendre.
Richard Collasse a vécu 50 ans dans cet archipel où traditions et modernité cohabitent en harmonie.
Dans son Dictionnaire amoureux du Japon paru chez PLON, Richard Collasse nous livre avec humilité son propre Japon.
Élodie Fondacci s’est entretenue avec Richard Collasse.

 

Élodie Fondacci : Richard Collasse, vous êtes écrivain et dirigeant d’entreprise à la tête de la filiale japonaise d’une grande marque de luxe française. Vous êtes aussi, et surtout, amoureux du Japon, un pays qui vous a fasciné au point que vous décidiez d’y passer votre vie. Au point que vous lui consacriez un Dictionnaire amoureux

On le sait bien, quand on tombe amoureux, c’est souvent à cause d’un détail : un parfum ou un sourire. Quel est le détail qui a déclenché votre coup de foudre ?

Richard Collasse : Le déclic a été un voyage initiatique de 50 jours. On m’avait dit que je ne pourrais pas rencontrer de Japonais et que je ne pourrais pas loger chez eux. Pourtant, pendant ces 50 jours, de rencontre en rencontre, j’ai vécu avec et chez des Japonais. C’est cela qui m’a donné envie d’en savoir plus sur cette culture, sur cette civilisation, et surtout sur ces gens : ces hommes et ces femmes. 

É. F : Vous ne vous êtes engagé dans cette aventure qu’avec une retenue toute japonaise : principalement freiné par, dites-vous : « la somme d’inepties publiées sur le Japon par des étrangers ». Vous ne vouliez à aucun prix y ajouter les vôtres. Quels sont les clichés les plus tenaces que les européens ont sur le Japon ? 

R. C : Quand on débarque au Japon, on a très rapidement l’impression d’avoir tout compris. La raison à cela est que le Japon est relativement facile à appréhender en surface. Mais en réalité, plus on creuse, plus on s’aperçoit que le puit est sans fond. 

C’est pour cela que j’ai toujours hésité à parler du Japon. Quand je l’ai fait, cela a d’abord été sous la forme d’un roman. Comme je le dis dans l’introduction du Dictionnaire, il y a le coussin du mensonge entre le roman et vous qui vous permet de vous protéger. 

Le Dictionnaire amoureux m’a mis face au défi de parler de quelque chose dont je pensais ne pas savoir assez. 

É. F : Un long travail j’imagine ?

R. C : Quatre ans. Pour vous donner un exemple : dans ce Dictionnaire, je cite de grands auteurs japonais que j’avais lu lorsque j’avais vingt ans. Comme je n’avais pas rouvert leurs livres depuis, je les ai tous relu intégralement pour pouvoir en parler intelligemment — enfin, je l’espère !

É. F : Le kaléidoscope que vous nous offrez permet de saisir combien le Japon est un pays de paradoxes où l’hyper-modernité côtoie l’hyper-tradition.

R. C : C’est ce que le Japon a de très attachant. 

Je le compare souvent à un millefeuille. Les Japonais rajoutent toujours une nouvelle couche à ce qui existe déjà. L’histoire, la tradition et les croyances vivent au quotidien, en bonne entente avec une vie moderne partagée par tous. On va travailler, on a des enfants, on les élève, (les femmes ont pris leur place au Japon, contrairement à ce que l’on croit) et tout cela vie en bonne harmonie. Par exemple, une jeune fille portera toujours un kimono pour fêter ses 20 ans. 

Autre exemple : on portera une robe de mariée blanche à son mariage ; on ira si possible dans une église (souvent fausse, avec un faux curé, parce que le décorum est joli) et l’on passera ensuite au kimono, pour peut-être finir avec une robe de soirée. Traditions et modernité se superposent et vivent ensemble. 

L’émancipation des femmes, par exemple, s’accompagne d’une très grande retenue, d’une très grande qualité dans leur façon de se tenir. C’est tout à fait fascinant.

É. F : Vous parlez de « plusieurs couches qu’on superpose », de la surface et de la profondeur. À ce titre, le kimono, ce vêtement traditionnel est très représentatif du Japon !

R. C : Absolument. Le kimono est quelque chose de fascinant. Le kimono masculin est déjà quelque chose de compliqué à porter, mais le kimono féminin est encore plus complexe. Mon épouse ne peut pas le mettre toute seule. Elle est obligée de demander à des femmes spécialisées de l’aider, ne serait-ce que parce que l’obi (la ceinture) est extrêmement complexe à nouer.

É. F : Les Japonais font les choses les plus simples avec la plus extrême sophistication : le kimono, mais aussi la cérémonie du thé, l’art de composer les bentos ou d’emballer les paquets (le fameux furoshiki). Est-ce cela la caractéristique essentielle du Japon ? L’art de l’inutile ?

R. C : Inutile est un joli mot mais c’est un mot trop brutal. Je dirais plus exactement : l’art de faire du futile quelque chose d’essentiel. L’emballage est effectivement futile, puisqu’il est par essence quelque chose que l’on défait. Il est pourtant important. Une femme emballée dans un kimono, c’est absolument essentiel. Un cadeau qu’on vous remet dans un papier plié d’une façon absolument étonnante, que je suis moi-même incapable de reproduire après 50 ans de vie passée au Japon, est tout à fait fascinant. Le détail est en fait tellement important.

 

 

L’art de faire du futile quelque chose d’essentiel.

 

É. F : Ce raffinement parfois poussé jusqu’à l’ésotérisme est-il une attention profonde à l’évanescence des choses ?

R. C : Tout à fait. Au Japon, vous avez le profond sentiment que rien n’est permanent. 

Il faut savoir que les Japonais vivent sur une terre qui n’est pas très hospitalière. C’est un très beau pays, mais un pays qui est rude. Vous avez des tremblements de terre, des éruptions volcaniques et des tsunamis (on se rappelle celui de 2011). Vous avez également des glissements de terrain et des typhons. Pour les Japonais, rien n’est jamais acquis. Il faut donc profiter de l’instant présent. C’est le fameux, ichi-go no ich-ie — ou « profitons de cet instant parce qu’il ne se reproduira jamais ». 

Admettons, par exemple, que nous nous retrouvions demain pour une nouvelle interview. Nous seront peut-être dans un état d’esprit différent ; la température de la pièce ne sera peut-être pas identique à aujourd’hui ; vous poserez peut-être les mêmes questions auxquelles je ne répondrai pas de la même façon. C’est la raison pour laquelle cet instant, que nous passons ensemble aujourd’hui, est quelque chose d’unique qu’il faut chérir.

É. F : Il ne s’agit donc certainement pas de l’art de l’inutile, mais de l’art de l’instant. 

R. C : L’art de l’instant, tout à fait.

É. F : Qu’en est-il de la cérémonie du thé ? Vous avouez, non sans humour, que même si vous l’avez pratiqué, vous n’en avez pas encore exploré tous les secrets ! Est-ce une mission presque impossible ?

R. C : Je me suis initié à la cérémonie du thé car nous en avions construit un joli pavillon dans notre maison. Nous devions donc faire ce qu’on appelle le kama ire — ou « la première bouilloire ». Il s’agit de la première fois où l’on met le feu et la bouilloire dans le pavillon de thé. Ma femme, qui est petite fille de maître de thé et qui a appris la cérémonie du thé par osmose, m’a alors dit « Non, non, on ne peut pas le faire. Nous n’avons pas les plus beaux bols, nous n’avons pas la bouilloire qu’il faut, nous n’avons pas les kakémonos… » (Les kakémonos sont ces rouleaux que l’on pend dans l’alcôve.) Je me suis alors un peu fâché en disant, « Puisque toi tu ne le fais pas, je vais le faire. »

Je suis donc parti apprendre la cérémonie du thé. Pendant un an, tous les lundis de 6h à 11h00 du soir, j’étais avec une assemblée de jeunes femmes à apprendre la cérémonie du thé. Je me suis rendu compte combien il était vaniteux de vouloir l’apprendre, alors que j’étais d’un âge certain. J’aurais dû le faire en arrivant au Japon, il y a 50 ans, pour peut-être prétendre comprendre ce qu’est la cérémonie du thé !

Il s’agit de quelque chose de très complexe et de très profond qui relie de nombreux autres arts. Il y a l’art de la calligraphie, l’art de l’encens et l’art du jardin qui tournent autour de cette cérémonie. Vous avez besoin d’avoir une connaissance profonde de tous ces éléments pour pouvoir faire une cérémonie du thé qui, paradoxalement, paraît être quelque chose d’une simplicité totale.

É. F : C’est effectivement tout le paradoxe du Japon.
Vous vous aventurez un petit peu vers la sociologie avec une occurrence passionnante : celle de la Démographie. Vous dites que les tremblements de terre façonnent l’âme et la mentalité japonaise. Ne sont-ils pas aussi façonnés par leur démographie tellement atypique ?

R. C : Oui. Le Japon est le pays qui vieillit le plus vite, avec le moins d’enfants au monde. On pourrait penser que les Japonais sont égoïstes et qu’ils ne veulent pas d’enfant. Il ne s’agit pas de cela. Ils ne peuvent pas en avoir parce qu’ils n’ont pas l’accompagnement nécessaire.

Comme je l’explique dans cette occurrence, j’ai rencontré un monsieur considérable qui est devenu Premier ministre quelques mois plus tard (ce qu’on ne savait pas encore). Je lui ai dit : « le gouvernement japonais pourrait faire quelque chose, car la démographie est quelque chose qui se façonne. On peut accompagner une démographie comme l’a fait la France en encourageant les femmes à avoir des enfants tout en leur permettant de travailler tout en les élevant. C’est quelque chose qui se fait. » D’ailleurs, dans une petite préfecture du Japon, ils ont consacré un budget —  relativement minime d’ailleurs — à l’accompagnement des femmes qui souhaitaient avoir des enfants : la démographie en est repartie. »

À ma remarque, il m’a répondu : « Nous n’avons pas l’intention de le faire. Nous pensons que nous sommes trop nombreux à 127 000 000 d’habitants. Nous ne savons pas si nous devons être 100 000 000 ou 80 000 000, mais nous savons que 127 000 000 représente trop. »

Sur le moment, vous êtes choqué. Vous vous dites que sur le plan économique, une économie saine est une économie où vous avez une démographie positive. Puis, en y réfléchissant, nous comprenons que nous avons aujourd’hui le réchauffement climatique, des problèmes d’eau et que nous allons avoir des problèmes de nourriture. Finalement, ne serait-ce pas eux qui ont raison d’entrer dans un cycle de dépopulation, malgré toutes les difficultés qui vont se présenter ?

É. F : On sent que vous êtes fasciné par cette sagesse japonaise et que vous l’avez faite vôtre.

R. C : Je ne crois pas être très sage, malheureusement. Et ce n’en est finalement pas plus mal. Quand je suis arrivé au Japon, j’ai eu cette tentation de devenir plus japonais qu’un Japonais. C’est ce qu’on appelle la tatamisation.

Et puis, un vieux prêtre français de 90 ans que je connaissais, qui avait 60 ans de Japon, m’a dit « Petit, n’oublie jamais que tu as les yeux bleus et que tu es blond, et regarde toi dans le miroir tous les matins. » Il me disait cela pour me faire comprendre à quel point il était impossible de devenir japonais. Cela m’a sauvé la vie, car j’avais cette tentation. J’apprenais le japonais, je voulais tout apprendre du Japon : je voulais absolument être plus japonais qu’un Japonais. Dans ce cas-là, vous perdez votre âme. Vous n’êtes plus un occidental, mais vous n’êtes pas non plus un Japonais.

J’ai vu beaucoup de gens extrêmement malheureux parce qu’ils s’étaient engagés dans cette voie de l’ultra-japonisation sans garder leur quant-à-soi ; sans garder un peu de cynisme, ainsi qu’un œil égrillard sur le Japon. Je n’entends pas « égrillard » au sens sexuel du terme, mais au sens de l’amusement de la chose. 

 

J’ai vu beaucoup de gens extrêmement malheureux parce qu’ils s’étaient engagés dans cette voie de l’ultra-japonisation sans garder leur quant-à-soi […]

 

É. F : Dans votre Dictionnaire, vous vous autorisez d’ailleurs un rire discret en égratignant notamment deux mythes : Haruki Murakami et le cerisier. Le premier est une pop star japonaise ; et le second est le premier fantasme japonais. Le cerisier en fleur… c’est l’incarnation du Japon pour n’importe quel occidental ! Ce n’est pas le cas pour vous.

R. C : Je suis effectivement assez étonné de l’engouement qu’ont les Français et les États-uniens pour Murakami. Je trouve son écriture extrêmement automatique et répétitive. Il a parfois des fulgurances — bien sûr ! Il y a bien une raison pour qu’une personne vende tant de millions d’exemplaires sur terre ! Mais j’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi. D’ailleurs, j’ai été ce matin avec un rédacteur en chef d’un grand magazine français qui m’a dit exactement la même chose : « Moi, Murakami, je m’embête ! Je ne comprends pas ! »

Et d’ailleurs, si vous lisez vraiment avec attention, vous vous rendez compte que Murakami plagie pas mal de gens. Vous retrouvez chez Kawabata la fameuse pluie de poissons qui apparaît dans Kafka sur le rivage, et cela 50 ans plus tôt ! Il y a plusieurs choses comme ça, où vous vous dites que Murakami puise finalement beaucoup chez d’autres. Cela n’est peut-être pas mal non plus d’ailleurs !
Les Japonais rêvent qu’il ait le prix Nobel de littérature. Je pense qu’il ne l’aura jamais. Peut-être l’aura-t-il, mais je ne le pense pas. 

Quant au cerisier, je trouve que c’est l’arbre le plus mièvre de la terre. C’est un arbre chochotte. Dès qu’il pleut, les pétales tombent. Quand il y a un coup de vent, il n’y a plus rien. On attend sa floraison à la fin du mois de mars, au début du mois d’avril, mais il a soit déjà fleuri, ou il fleurira plus tard. Mais c’est tout de même un arbre merveilleux. J’ai vu tellement de gens venir au Japon pour la floraison des cerisiers repartir déçus, l’ayant raté pour une raison purement climatique. Je leur dis alors : « Ne venez pas au printemps, venez à l’automne, c’est beaucoup plus beau. »

É. F : Nous comprenons que vous préférez le prunier au cerisier. Mais qui préférez-vous à Murakami ? Quel est l’auteur, à votre avis, qu’il faut lire pour mieux comprendre le Japon ? 

R. C : Kawabata, Tanizaki, Natsume Sôseki … Ce sont des gens du début du 20e siècle qui vivaient la transformation du Japon et son entrée dans la modernité. Ce sont les trois grands auteurs. J’hésite à dire Mishima, car j’ai une passion pour lui. C’est un personnage absolument déchiré et qui a d’ailleurs fini sa vie en se mettant en scène dans son suicide : le fameux seppuku. Mais Mishima risque de mettre beaucoup plus de confusion que de clarté dans la compréhension du Japon. C’est un auteur japonais qui n’écrit pas vraiment sur le Japon.

É. F : On sent chez vous une sorte de mélancolie : la nostalgie d’un Japon d’autrefois qui disparaît au profit d’un Japon plus kawaii, plus criard, plus occidental. Vous parlez de « cool Japan ».

 

Je crois qu’on a tous une mélancolie du Japon qui passe.

 

R. C : Il n’est pas plus occidental, mais il a pris une direction que je ne trouve pas très bonne. Le slogan « cool Japan » est quelque chose d’absolument ridicule. C’est ce que j’ai un jour exprimé à un Premier ministre japonais qui n’a pas compris ce que je voulais dire.

Je crois qu’on a tous une mélancolie du Japon qui passe. Et cela remonte au dix-neuvième siècle. Quand vous lisez ces auteurs, Natsume Sôseki, Ōe Kenzaburō… ils ont tous la mélancolie de quelque chose qui s’efface, qui s’effiloche. Mais ce n’est en fait pas tout à fait le cas. Je vous le disais tout à l’heure, le Japon est un millefeuille. Il superpose donc ses couches et nous avons parfois tendance à n’en voir que la dernière. Il suffit alors de creuser pour retrouver ce très beau Japon.

Mais il est vrai que j’ai un peu la mélancolie de mes petits bains publics qui disparaissent.

 

Dictionnaire amoureux du Japon
Richard Collasse
Éditeur : PLON

Crédit Photo Richard Collasse © Lucille Reyboz

 

 

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