Répertoire pour la main gauche : L’histoire des drames derrière ce genre musical racontée par Etienne Barilier

L’écrivain Etienne Barilier est l’invité du Journal du classique ce lundi 10 mai à 20h, à l’occasion de la publication de son livre « Pour la main gauche, histoire d’un piano singulier » aux éditions Premières Loges.

Le Concerto pour la main gauche de Ravel, « monument à la guerre et au drame vécu par ses victimes »

C’est à un répertoire singulier et fascinant, dédié à la seule main gauche, que l’écrivain Etienne Barilier vient de consacrer un passionnant ouvrage. Beaucoup plus vaste qu’on ne l’imagine, avec plus de 6000 œuvres répertoriées, ce genre est profondément lié à la souffrance et au combat contre l’adversité. Car derrière ces œuvres se raconte, la plupart du temps, le destin tragique d’un pianiste qu’un accident ou, bien plus souvent, la guerre mais aussi la maladie ont rendu manchot ou inapte à maîtriser sa main droite. Apparu au 19ème siècle grâce à l’évolution de la facture instrumentale et d’une technique pianistique prenant d’avantage en compte le rôle du pouce, ce genre musical n’a curieusement que peu inspiré les grands compositeurs romantiques, à l’exception de Brahms.

 

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Pour traduire la pureté de Bach et du jeu pour violon, ce dernier décide de transcrire pour la seule main gauche la célèbre chaconne de la 2ème partita, signant ainsi le premier grand chef d’œuvre de ce répertoire. Mais c’est au XXème siècle qu’il se développera, avec la guerre et ses souffrances, à l’initiative de quelques pianistes victimes d’amputations. Le plus célèbre d’entre eux fut Paul Wittgenstein, commanditaire, grâce à sa fortune, d’une cinquantaine d’ouvrages signés Prokofiev, Strauss, Britten, Hindemith… mais surtout Ravel, auteur du chef d’œuvre absolu dédié à la main gauche. Ce concerto d’une force dramatique saisissante est, en lui-même, un véritable « monument à la guerre et au drame vécu par ses victimes » nous dit l’écrivain.

Robert Schumann aurait souffert de dystonie focale, une affection neurologique

Paul Wittgentein, dont on découvre dans ce livre l’histoire tragique comme la personnalité arrogante, ne fut pas la seule victime de guerre ayant contribué à enrichir ce répertoire si particulier au XXème siècle. Otakar Hollmann, Rudolf Horn, Douglas Fox ou encore Siegfried Rapp, qui subirent un sort similaire, ont inspiré, quant à eux, Janacek, Martinu, Schulhoff, Bridge… Outre la guerre, une affection neurologique, la dystonie focale, a contraint de grands pianistes à perdre l’usage de leur main droite. Robert Schumann en aurait souffert comme le pianiste Leon Fleisher. Aujourd’hui, ce répertoire est majoritairement défendu par des interprètes valides qui doivent, cependant, prendre en compte son inconfort physique mais aussi la douleur qui en est à l’origine. Quant aux compositeurs, écrit Etienne Barilier, « même lorsqu’ils n’ont écrit que pour augmenter ou magnifier les pouvoirs de la main gauche, ils ont été, à leur insu parfois, habités par l’esthétique et l’éthique des œuvres senestres nées d’un drame : per aspera ad astra (par les âpretés jusqu’aux astres) ».

Laure Mézan

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