Quatuor n° 1 « Sonate à Kreutzer » de Janácek

Inspiré par le roman de Tolstoï, le premier Quatuor de Janácek s’est imposé comme un classique du XXe siècle. Quels ensembles ont su percer les mystères de cet opéra de chambre ?

La discographie des quatuors de Janácek suit la lente découverte de ces partitions, hier oubliées et aujourd’hui essentiel­les. Très rares jusqu’aux années 1980, les enregistrements se sont multipliés par la suite. On en compte aujourd’hui plus de quarante…
Les interprètes tchèques ont longtemps été seuls dans ce répertoire. C’est d’ailleurs le Quatuor Janácek qui a fait connaître la " Sonate à Kreutzer " et les " Lettres intimes " (le Quatuor n° 2) en Occident. Une version mono de 1952 était parue chez Deutsche Grammophon, mais il faut surtout entendre l’enregistrement stéréo de 1963 que Supraphon a eu la bonne idée de rééditer en CD. Nous le gardons pour notre écoute finale. Nous éliminons en revanche l’autre grande référence historique, signée par les Smetana. Les grandes qualités de leurs gravures rigoureuses de 1965 (EMI, réédité par Testament) et 1976 (Supraphon – et on ne compte pas les " live ", comme celui de la BBC en 1975) vont malheureusement de pair avec des prises de son médiocres. On préférera mettre en perspective la lecture des Janácek avec celle des Vlach (Panton, 1969), dont la " mise en scène " musicale, portée par un excellent premier violon, est restée elle aussi légendaire. A-t-elle cependant bien vieilli ?

Les jeunes Tchèques

La génération suivante des quatuors tchèques est représentée par les Panocha (Supraphon), malheureusement trop approximatifs, et par les Talich. Des deux versions emmenées par le premier violon Petr Messiereur (il faut absolument oublier la mouture de 2004 par les " nouveaux " Talich, parue chez Calliope), nous choisissons la seule bien diffusée en France, celle de Calliope, de 1985. L’autre est parue peu après chez Supraphon. Après les Talich, les interprètes de référence sont les Prazak. Suite à une première tentative inaboutie chez Bonton en 1990, leur disque Praga de 1997 fait figure de grande gravure moderne, que nous gardons bien entendu pour notre écoute. On n’oubliera pas non plus les intransigeants Stamitz (Bayer, 1988, réédité par Brilliant), aux allures a priori plus classiques. Les Skampa (Supraphon, 2001), banals, ne peuvent leur être comparés. La jeune génération tchè­que est désormais dominée par le Quatuor Haas (toujours chez Supraphon), dont le premier disque de 2007 est impressionnant bien qu’encore un peu impersonnel.
Et ailleurs ? Les Gabrieli ont enregistré pour Decca une bonne version parue en 1977. Vision solide, " dvorákienne ", qui ne peut plus se comparer aux meilleures. On éliminera également de très nombreuses versions, qui n’offrent malheureusement guère d’intérêt bien qu’émanant d’ensembles de grande qualité, com­me les Melos (HM), les Petersen (Capriccio), les Berg (EMI), le Quatuor de Tokyo (RCA), les Guarneri (Philips) ou les Emerson (DG). Le lan­gage de Janácek, si original, est ici souvent confondu avec celui de Dvorák ou de Bartók. Dans ce cadre, les Lindsay (ASV, 1991) font exception. Ils possèdent une ampleur incomparable. On les mesurera, pour notre confrontation en aveugle, à l’expressionnisme des Hagen (DG, 1989), comme souvent d’une virtuosité stu­-péfiante. Enfin, on retiendra le Leipziger Streichquartett (MDG, 2008), au classicisme souverain. Jusqu’au contresens ? L’écoute va nous le dire.

Les HUIT VERSIONS

Une fois n’est pas coutume : toutes les versions retenues pour cette écoute nous ont, à des degrés divers, séduits. Ainsi les Lindsay, bien qu’arrivés en dernière position dans notre classement, se sont montrés convaincants. La " puissance instrumentale " (PV), la " plénitude sonore " de cet ensemble impressionnent dans le premier mouvement (I.), jugé " coup de poing " par ET et " symphonique, très lisible, mais aussi très premier degré " par BD. Les Anglais font en effet entendre le moindre détail de la partition " sans jamais relâcher la tension " (PV). Cependant, apparaît au fil de l’écoute une certaine lassitude. Tout semble très creusé, " buriné presque " (PV), mais " pourquoi n’est-on jamais ému ? " s’interroge BD… C’est sans doute parce que les musiciens " jouent de manière trop univoque sur le procédé de tension-détente ", explique ET. Au final, il manque le climat, des couleurs plus variées, un " supplément d’âme " (BD). " Impressionnant, mais on reste trop dans le son sans jamais vraiment pénétrer dans la musique ", conclut ET.
Les Janácek, ce n’est pas une surprise, proposent une interprétation en tous points différente. Sur un tempo généralement retenu, " ils laissent venir les événements, constate PV, et font circuler les thèmes d’un instrument à l’autre " avec beaucoup d’assuran­ce, mais aussi une certaine " linéarité ". Pour ET, cela correspond à une recherche " d’intégration, de continuité du discours ". Il en résulte une forte expressivité, une grande " limpidité " (BD), un caractère " chambriste, d’une belle tendres­se ", " mélancolique " (PV), voire " nostalgique " (ET). Voilà pour SF " une version postromantique, un peu trop contemplative ". La plus grosse lacune de cette version historique réside en fait dans la prise de son, datée, " acide, peu dynamique " (BD). Conséquence, la sonorité trop " compacte " (PV) et peu réaliste, qui ne peut rendre compte de toutes les dimensions de l’œuvre.On attendait l’enregistrement du Quatuor Prazak – unanimement considéré comme la référence moderne des deux quatuors de Janácek – un peu plus " haut " dans notre classement. Aucun auditeur ne l’a d’ailleurs reconnu pendant l’écoute. Comme celle des Lindsay, cette version apparaît au premier abord très impressionnante car elle semble à la fois " symphonique et analytique " (BD), portée par un son puissant et un fort engagement des musiciens. Les Prazak offrent ainsi, selon ET, une vision " tragique, urgente " de la partition. D’où viennent, dès lors, nos réserves ? Pour BD et SF, l’ensemble sonne tout de même avec trop de " froideur ", car tout (les dynamiques, les changements de rythme) semble millimétré, calculé et non vécu. Résultat, " c’est luxueux, mais un peu décoratif ", admet SF. Alors qu’ET est conquis, PV rejette cette version, pour lui " sans éloquence " ni " sentiment ", " peu lyrique ", " sans nécessité intérieure " et d’une trop grande lourdeur dans le deu­xième mouvement (II.).

Les Vlach évidents

Les Talich nous font entendre un autre Janácek. Avec eux, on est plongé " au cœur de la musique de chambre " (ET), dans une atmosphère " nocturne " (PV à propos du I.), très " humaine, fragile, proche du lied " (BD). C’est loin d’être parfait techniquement, les rythmes apparaissent parfois instables, hésitants, les couleurs instrumentales sont en outre moins riches qu’ailleurs, mais " cela avance tout le temps " (PV) et l’on est capté, " comme forcé à écouter avec attention " (ET). " C’est la version Freud ! " s’exclame SF, interloqué par cette interprétation " qui semble explorer des désirs inassouvis "… Au final, " on a envie de ne pas aimer, mais on adore quand même ! " résume ET…
Avec les Hagen, on entre une nouvelle fois dans un autre mon­de. La qualité instrumentale est stupéfiante, comme le remarque d’emblée l’ensemble des auditeurs. La prise de son, excellente, met particulièrement en valeur le jeu des quatre musiciens, le moindre détail de leurs interventions, la violence des contras­tes dynamiques qu’ils suscitent. Vive, engagée, " expressionniste ", " pointilliste ", " abstraite " (PV), leur vision ne ressemble à nulle autre. Le tragique naît de tensions sans cesse exacerbées, de conflits harmoniques surjoués, d’une rudesse compensée par la beauté plastique du quatuor. " On reste tout le temps aux aguets ", constate ET. " C’est outré mais tellement cohérent ! " ajoutent SF et PV, fascinés par la volonté d’exploration de cette version… BD est impressionné mais, contrairement à eux, pas convaincu. Il trouve la violence du I. " factice ", le II. et le quatrième mouvement (IV.) " trop peu lyriques " et s’interroge sur le style des Hagen, selon lui beaucoup trop " antiromantique " pour Janácek.
Le Quatuor Stamitz, au moins, ne tombe pas dans cet écueil. Sa vision est décantée, " moderne ", mais reste aussi très typée. La sonorité est vibrée (pas trop), l’approche rythmique implacable (parfois trop), l’intonation irréprochable. Pour PV, cette interprétation d’une grande rigueur apparaît un peu trop " linéaire ", " monolithique ", " carrée ", notamment dans I. et II. Dans le troisième mouvement (III.) et le IV., PV se range à l’avis des autres auditeurs pour admirer " la progression dramatique d’une exceptionnelle intensité [et] le juste milieu entre la clarté des détails et la vision d’ensemble ". ET est constamment enthousiaste : " C’est très maîtrisé de bout en bout, magnifiquement coloré, et l’on est toujours dans le jaillissement, dans l’expression de la vie, dans toutes ses dimensions. " Bref, " c’est très Janácek " ! Ce sens du détail et de la gestion du temps long séduit aussi BD et SF. " Le langage du compositeur est parlé avec vivacité, évidence, limpidité ", constate BD, qui croit entendre dans cette version " les opéras tardifs de Janácek, notamment De la maison des morts ". Il perçoit également " des sentiments de regret, jamais de violence gratuite ". SF, qui évoque quant à lui Jenufa, va dans le même sens que BD et admire particulièrement cette vision classique, à la fois " humaine et grandiose ", au premier violon " simplement génial ", qui mériterait cependant un mastering moins agressif.Les Leipzig en tête de classement ? Voilà une belle surprise ! PV et ET sont dithyrambiques dès le I. : " impressionnant de cohérence et d’éloquence ", " sonorité somptueuse " pour PV, " naturel et maîtrisé ", " parfois presque ravélien " selon ET. SF trouve également cette version " très attirante ", " chaleureuse ", bénéficiant de " solistes exceptionnels " et d’un son d’ensemble " d’une richesse de couleurs unique ". BD apporte quelques nuances à cette belle unanimité. Il apprécie la tendre douceur du I. et du III., la qualité euphonique, constamment remarquable, et la maîtrise de la forme, stupéfiante : " ce quatuor, c’est un peu le cœur et l’esprit ", constate-t-il. S’il reste un peu sur sa faim, c’est parce qu’il manque selon lui " la rusticité [et] le lyrisme éperdu " de Janácek. " C’est parfait, et même souvent très émouvant, mais cela manque tout de même de passion. " Au final, une affaire de goût.
Les Vlach mettent tout le monde d’accord et s’imposent donc en tête de notre classement. Avec eux, c’est d’abord une totale " évidence " (PV), une " grande unité de ton et de son ". La pulsation semble tellement " naturelle " (ET) que tout de suite " le discours possède une direction claire ", propre à créer une véritable narration. Dès lors, " la musique fait sens ", avec un lyrisme " pur, à fleur de peau " (BD), " irrépressible " et toujours " chantant ". Le Quatuor n° 1 apparaît ainsi dans toute son originalité, avec I. " mystérieux et incertain " (PV), II. " au cœur du drame " (BD), III. " bouleversant, sans effets gratuits " (ET) et IV. " jaillissant, magique, lumineux, véritablement épanoui " (SF). Grâce aux Vlach, cette partition sans cesse changeante, conflictuelle, opératique, trouve son unité secrète. C’est à la fois " bouleversant et pudique " (SF).

LE BILAN

1. Quatuor Vlach
Panton 81 1203-2
1969
2. Quatuor de Leipzig
MDG 307 1472-2
2008
3. Quatuor Stamitz
Brilliant 6473/2
1988
4. Quatuor Hagen
DG 427 669-2
1989
5. Quatuor Talich
Calliope CAL 9333
1985
6. Quatuor Prazak
Praga PRD 250 108
1997
7. Quatuor Janácek
Supraphon SU 3460-2 111
1963
8. Quatuor Lindsay
ASV CD DCA 749
1991