Quand l’Europe parlait Français

Avant Telemann, Bach et Haendel, l’Allemand Fischer avait adopté la suite à la française.

omme ses contemporains Kusser (1660-1727) et Muffat (1653-1704), Fischer était un de ces Allemands connaisseurs et zélateurs de la musique française. Même si sa biographie reste lacunaire, on sait qu’il passa presque la moitié de son existence à la cour de Rastatt, inspirée par Versailles. Fischer laisse ainsi une musique nourrie des styles de Lully, Louis Couperin et autres Chambonnières, agencée sous forme de suites, pour orchestre ou pour clavier. Les quatre recueils publiés pour clavecin et orgue participent ainsi à l’élaboration de ce programme aussi intelligemment organisé que souverainement défendu.
Élisabeth Joyé a retenu deux suites de forme originale (un prélude suivi d’une chaconne ou de variations) du Musicalisches Blumen-Büchlein et trois extraits du Musikalischer Parnassus, recueil consacré comme son titre le suggère aux neuf muses. S’y ajoutent des pièces pour orgue issues du Blumen Strauss (Bouquet de fleurs) et l’Ariadne musica dont les préludes et fugues en différentes tonalités semblent précéder ceux de Bach.
Un clavecin de Philippe Humeau conçu d’après un modèle allemand et l’orgue de Quentin Blumenroeder du temple du Foyer de l’âme, à Paris, se partagent cette anthologie où se côtoient les styles français, allemand et même italien. Par son éloquence châtiée et la délicatesse de son geste, la claveciniste Élisabeth Joyé restitue à merveille ces « Goûts réunis » que prisera le premier xviiie siècle. Elle sait affirmer la puissance rhétorique d’une toccata sans brutaliser l’instrument, exprimer la grâce douce-amère d’une sarabande sans jamais poser et soutenir le 3/8 malicieux d’un passepied sans marquer le pas. Elle convainc également par le gai balancement d’un rondeau, animé de croches régulières à la main gauche, la tenue de la longue chaconne de la Suite « Uranie », les subtiles gradations des variations comme la clarté des fugues pour orgue. Voici un disque idéal pour découvrir ce compositeur, encore peu enregistré, que Bach tenait en haute estime.