Quand Bach frisait l’apoplexie

Le xixe siècle voit la naissance de l’orchestre symphonique. Tous les compositeurs du passé, dont Bach, sont alors joués avec des effectifs de plusieurs centaines de musiciens.

Le 11 mars 1829 dans la Sing­akademie de Berlin (actuel Théâtre Maxime Gorki) bondée, Felix Mendelssohn, vingt ans, tire la Passion selon saint Matthieu du silence. Elle avait résonné pour la dernière fois en l’église Saint-Thomas de Leipzig en 1742 sous la direction de Bach. La musique n’était pourtant pas oubliée, comme on le croit trop souvent. Son manuscrit autographe était passé des mains de Carl Philipp Emanuel Bach, un des fils du compositeur, à celles de Georg Poelchau, collectionneur, musicien amateur qui chanta comme ténor dans la Singakademie que dirigeait Carl Friedrich Zelter, professeur de Mendelssohn. Ce dernier avait reçu une copie de la partition.
Les conditions ne sont certes pas celles de la création en 1727. Une salle de concert propose un concert un jour de semaine alors qu’une église inscrit la musique dans la liturgie des vêpres un Vendredi saint. L’effectif et les instruments ont également changé : un chœur de quelque cent cinquante chanteurs, les clarinettes remplacent les hautbois da caccia, le pianoforte est préféré à l’orgue dans les récitatifs et la partition, réduite d’un tiers, comporte de nombreuses indications dynamiques inédites – quand elle ne modifie pas la distribution de certains airs. L’événement aura néanmoins un retentissement considérable et passe pour le début de la redécouverte de Bach.
Bach n’avait pourtant pas quitté les pupitres des musiciens après sa mort en 1750. Les Partitas, L’Offrande musicale, les Variations Goldberg, les Variations canoniques sur " Vom Himmel hoch " ont été éditées de son vivant. Carl Philipp Emanuel Bach fait imprimer après la mort de son père L’Art de la fugue puis des chorals à quatre voix. En 1801 paraît Le Clavier bien tempéré à Bonn, Leipzig et Zurich. Désormais aisément disponible, ce recueil inspirera tout le xixe siècle (Chopin, Schumann, Brahms, Wagner). L’année suivante, Johann Nikolaus Forkel fait paraître la première biographie du compositeur à Leipzig : Sur la vie, l’art et les œuvres de Johann Sebastian Bach. Un an plus tard, Johann Gottfried Schicht, futur cantor de Leipzig, supervise l’édition des motets et celle du Magnificat en 1811.
Berlioz : " ridicule psalmodie "
En l’absence de partitions imprimées, Mozart et Beethoven avait lu Bach sur des copies manuscrites. C’est grâce au baron Van Swieten, diplomate et grand amateur de musique en poste à Vienne, que Mozart avait découvert Bach et son Clavier bien tempéré. Il en adaptera quelques fugues pour ensembles à cordes avant de participer à la relecture avec des verres grossissants des partitions anciennes : il réorchestre et étoffe ainsi Acis and Galatea, Le Messie, Alexander’s Feast et l’Ode pour la Sainte-Cécile de Haendel. À Londres, on célébrait le même Haendel, sans toucher (?) à sa partition mais en gon­flant considérablement les effectifs : plus de cinq cents participants en 1784 à l’abbaye de Westminster pour dépasser les mille quelques années plus tard.
La renaissance de Bach se poursuit avec des fortunes diverses. Le violoniste Ferdinand David, créateur du Concerto pour violon de Mendelssohn, propose la première édition des Sonates et Partitas pour violon seul en 1843 que Joseph Joachim, l’ami de Brahms et créateur de son concerto, jouera. Cela n’empêche pas Schumann, pourtant grand admirateur du maître de Leipzig, de proposer un accompagnement de piano desdites Sonates et Partitas et des Suites pour violoncelle. Brahms arrangera pour piano seul la chaconne de la Partita n° 2.
À Paris, Berlioz avait peu goûté un concert réunissant, le 15 décembre 1833, Hiller, Chopin, Liszt, leurs pianos et l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire autour d’un mouvement du Concerto en ré mineur BWV 1052. Il regrette en effet que " trois talents admirables " perdent leur temps à " reproduire cette sotte et ridicule psalmodie ". À la même époque, Ignaz Moscheles jouait souvent au piano les concertos pour claviers avec Mendelssohn, mais il fut aussi un des premiers à réintroduire le clavecin.
L’indignation de George Bernard Shaw en 1894
Le 20 février de l’année suivante, la Messe en si mineur est entendue dans son intégralité pour la première fois depuis son achèvement, à nouveau à la Singakademie de Berlin et sous la direction de Carl Friedrich Rungenhagen, successeur de Zelter. L’église Saint-Thomas de Leipzig l’accueillera quant à elle le 10 avril 1859 avec cent soixante choristes et trente musiciens de l’Orchestre du Gewandhaus. Dans une optique similaire, Jules Pasdeloup fait entendre en 1868 au Panthéon des extraits de la Passion selon saint Matthieu dans une traduction française et l’Ode pour la Sainte-Cécile de Haendel par quatre cents musiciens.
Ces concerts où le nombre des intervenants semble aussi important que le programme annoncent peut-être le gigantisme d’une Symphonie " des Mille " de Mahler et peuvent faire sourire par leur approche grandiloquente du passé. Les peintres pompiers tels Alexandre Cabanel ou Jean-Léon Jérôme procédaient de même. Leur intention n’était pas de détourner l’œuvre mais, au contraire, de toucher un public le plus vaste possible.
Des voix commenceront cependant à contester cette escalade des effectifs et cette déformation de l’original. George Bernard Shaw assassine une interprétation de la Passion selon saint Matthieu par le Chœur Bach de Londres au Queen’s Hall le 15 mars 1894 : " Les tempi traînants encourageaient le chœur à se mouvoir lourdement de note en note, d’une façon plus agaçante et pénible pour l’auditeur qu’on ne saurait le dire. (…) Là où on nous délayait laborieusement deux mesures, il aurait fallu en caser trois. " En revanche, il reçoit avec enthousiasme le retour d’instruments " anciens " tels le hautbois d’amour à la place de la clarinette et de la trompette au lieu du cornet dans une Messe en si mineur entendue au Royal Albert Hall de Londres à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur. Ces instruments originaux apportent " une nouvelle preuve que notre "orchestration" moderne est aussi inférieure à la musique orchestrale de Bach que le pot-pourri d’airs à danser et de coups de tonnerre dont est fait un grand opéra parisien l’est à l’une de ses cantates ", écrit-il le 28 mars 1885 dans The Dramatic Review.
Arnold Dolmetsch, Suisse récemment installé dans la capitale britannique, s’insurgera également contre ces pratiques victoriennes. Il va commencer à fabriquer ses instruments à l’ancienne avant de publier en 1915 un traité sur L’Interprétation de la musique des xviie et xviiie siècles. La révolution est en marche. 
Retrouvez l’intégralité du dossier "Johann Sebastian Bach, l’histoire d’une résurrection" dans le Classica n° 151 d’avril 2013