Pierre Lemaître : « Le Polar a une capacité dramaturgique à décrypter le réel »

La plus grande noblesse du Polar, c’est d’abord d’être populaire. Cet apparent paradoxe lui a longtemps valu d’être relégué au rang de littérature de seconde classe. Et pourtant, c’est là que ce genre puise son authenticité. En s’affranchissant des distinctions trop formelles, en évoquant le talent de grands auteurs, l’écrivain Pierre Lemaître rend compte, dans son Dictionnaire amoureux du Polar (Plon), de la place immense que ce registre prend aujourd’hui dans le domaine de la fiction, littéraire ou cinématographique. Sans en épargner les lacunes, sans en dissimuler les faiblesses, il exalte l’universalité du Polar qui transpose le réel et décrit la société avec ses tensions et ses fractures.

Elodie Fondacci : Pierre Lemaître bonjour ! Vous signez un Dictionnaire amoureux du Polar, une somme aussi érudite que délectable qui est finalement une sorte de  déclaration d’amour à un genre qui vous a rendu célèbre, et dont vous êtes, on le constate en vous lisant, un lecteur inlassable. Vous lisez donc beaucoup de Polar ?

Pierre Lemaître : J’en ai lu beaucoup. J’en lis un petit peu moins parce que je suis à la tête d’un projet littéraire qui m’oblige à lire beaucoup de choses en Histoire et donc je lis un petit peu moins de polar qu’il y a quelques années. Mais j’en ai relu beaucoup pour ce Dictionnaire amoureux.

Elodie Fondacci : Nous faisons en France une distinction, que nos voisins européens ne font pas, entre roman noir et roman policier. Vous la balayez avec ce mot qui englobe tout : polar.

Pierre Lemaître : Oliver Gallmeister des éditions Gallmeister, a commis un geste que j’ai trouvé assez innovant : il a refusé, dans ses catalogues, de scinder ce qui était du polar, du  roman noir, de la littérature générale. Au fond, maintenant, il considère que tout cela c’est de la littérature. Je pense qu’il a assez raison et qu’aujourd’hui, dans certaines conversations au moins, on ferait peut-être bien de s’affranchir de ces termes de Polar ou de Roman noir.

« À partir du milieu du siècle […] la distinction entre grande littérature et Polar ne se justifiait plus »

Elodie Fondacci : Pourquoi a-t-on tant hésité à reconnaître ce genre comme un genre littéraire à part entière à votre avis ? 

Pierre Lemaître : Il y a de bonnes et de mauvaises raisons à cela. Les bonnes raisons c’est que c’est un genre dans lequel il y a eu beaucoup de productions de très bas de gamme. C’est une origine populaire avec des romanciers destinés à des lecteurs qui n’avaient pas beaucoup de vocabulaire, qui lisaient vite, qui jetaient les livres car ils étaient édités « à bas prix ». Donc il y a eu une production très médiocre pendant longtemps. Mais en même temps c’est injuste parce qu’à partir du milieu du siècle dernier on a commencé à voir de grands auteurs français ou étrangers qui s’illustraient dans le genre et là, à mon avis, la distinction entre grande littérature et Polar ne se justifiait plus.

Elodie Fondacci : D’ailleurs vous mettez dans votre dictionnaire des auteurs auxquels on ne s’attend pas forcément et qui sont de grands auteurs de littérature. Je pense à Truman Capote, je pense à Balzac, qui figurent dans votre Dictionnaire.

Pierre Lemaître : Tout le monde aura compris qu’il s’agit un petit peu d’un clin d’œil et que c’est au fond aussi un geste de ma part de montrer que ce genre peut être décloisonné à peu de frais et avec grands bénéfices. En fait, je m’interroge pour savoir quel est le premier Polar, il faudrait remonter très loin. N’oublions quand même pas que Sophocle avec Œdipe Roi a été publié dans la Série noire de Gallimard pour le numéro 2355. Cela montre bien que le genre ne s’arrête pas aux romans qui sont catalogués habituellement comme des romans policiers.

« Je pense que les méthodes narratives utilisées par le roman policier ont convaincu beaucoup de scénaristes qu’ils avaient là une bonne manière de décrypter le réel. »

Elodie Fondacci : Et puis le genre ne s’arrête même pas à la littérature ! Dans votre Dictionnaire vous faites un détour par le cinéma voire par les séries : Colombo que vous aimez énormément, Breaking Bad… Le Polar c’est plus qu’un genre littéraire ?

Pierre Lemaître : Ce n’est pas plus qu’un genre littéraire, c’est un genre littéraire mais un genre extrêmement populaire et qui a une capacité à montrer le réel sous une forme narrative, sous une forme de fiction qui plaît au grand public, ce qui fait que les recettes du Polar ou du Roman noir ont gagné d’autres territoires de la fiction : le cinéma dès le milieu du siècle dernier, mais aussi au cours des deux ou trois dernières décennies, les séries télé. Regardez le nombre de séries télé qui sont, au fond, soit du roman noir soit des romans policiers adaptés, c’est absolument considérable. Je pense que les méthodes narratives utilisées par le roman policier ont convaincu beaucoup de scénaristes qu’ils avaient là une bonne manière de décrypter le réel, ce qui est normalement le rôle de la littérature et qui est devenu plus généralement le rôle de la fiction.

Elodie Fondacci : « Décrypter le réel », c’est quelque chose que vous dites beaucoup dans ce Dictionnaire amoureux. Loin d’être un pur objet de divertissement, le polar c’est un instrument de décryptage de nos sociétés contemporaines, des inégalités des classes. C’est un miroir que l’on tend à la société pour refléter ce que l’on ne veut pas voir en réalité ?

Pierre Lemaître : Disons que le roman policier ou roman noir a une capacité dramaturgique à mettre en scène les grandes ruptures de notre société, qui fait qu’un lecteur qui n’est pas informé ou attentif aux problèmes de ruptures sociales, se retrouve happé dans une histoire qui lui fait comprendre le réel. En fait, je ne pense pas que ce soit devant une fuite du réel que le roman policier s’illustre particulièrement mais par sa capacité à mettre le réel en scène d’une manière fictionnelle qui fait comprendre à peu près tout ce qu’est la société à n’importe quel lecteur.

Elodie Fondacci : À montrer « le monde tel qu’il va mal » ?

Pierre Lemaître : Oui vous avez tout à fait raison. N’oublions pas non plus que le roman policier c’est par définition le moment d’une crise. Le roman policier isole toujours une crise. Quelle meilleure littérature pouvons-nous avoir justement dans une période de crise ?

Elodie Fondacci : Vous êtes extrêmement savoureux dans votre écriture. Vous avez vos coups de cœur bien évidemment, on va y revenir, mais aussi vos coups de griffes ! Pour ne pas dire vos coups de poignard… Je vous cite : « Mary Higgins Clark : 40 ans de carrière, 250 millions d’exemplaires vendus et pas une ligne de littérature », ou alors James Ellroy “ le type me tape sur le système”, Agatha Christie que vous appelez « La vieille » mais sur qui vous hésitez à tirer car elle vous a procuré vos premiers frissons d’enfance… Être injuste c’est le but de l’exercice ?

Pierre Lemaître : Ce n’est pas vraiment le but de l’exercice. Le fait de donner quelques coups de griffe n’est pas forcément être injuste. Je ne pense pas par exemple, par rapport à Harlan Coben, à Camilla Läckberg ou à Mary Higgins Clark, être injuste. Juste un petit peu réaliste. Je ne pense pas qu’on puisse prétendre que la littérature d’Harlan Coben mérite celle de James Ellroy et quand je tape sur Ellroy je ne tape pas tellement sur sa littérature mais sur le bonhomme qui lui effectivement, par bien des côtés, est un sombre connard.

« Ce genre a quelque chose d’intemporel »

Elodie Fondacci :Il faut avertir le lecteur de se munir d’un crayon quand il entamera ce Dictionnaire amoureux, parce que personnellement je n’ai cessé de noter des titres à lire. Vous nous donnez tellement envie… S’il ne devait y avoir qu’un seul Polar, lequel est-ce que vous nous conseilleriez ? 

Pierre Lemaître : Je conseillerais un roman qui a servi à Bertrand Tavernier pour faire un film qui s’appelle « Coup de torchon » et qui était un film assez réussi. Le roman s’appelle « 1275 âmes », il est publié dans la Série noire chez Gallimard et son auteur est Jim Thompson. C’est un roman extrêmement jubilatoire, très drôle, très méchant, très caustique, avec un vrai suspense. J’ai l’impression que ce livre capitalise en quelque sorte le meilleur du roman noir : l’humour, la causticité, le suspense, la force des personnages, le contexte social. Je trouve que c’est un roman à la limite de la perfection. C’est un roman est très ancien, qui montre aussi que ce genre a quelque chose d’intemporel et que les grands auteurs comme Jim Thompson, Simenon, ou plus proche de nous des gens comme DOA, fabriquent des livres qui vont rester dans la durée.

Elodie Fondacci : Très drôle, très méchant, très savoureux… Ce sont des adjectifs qui vont infiniment bien à votre Dictionnaire amoureux du Polar, qui vient de sortir aux éditions Plon et  qui est un véritable régal. Merci Pierre Lemaître de nous avoir accordé ce temps.

Pierre Lemaître : Merci à vous !

 

 

Le Dictionnaire amoureux du Polar
par Pierre Lemaître
Editions PLON

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