Peut-on encore être moderne ?

Le pianiste Jérôme Ducros publie son premier disque comme compositeur, paru chez Decca et intitulé "En Aparté". Il en présente pour nous les principes et en défend l'esthétique controversée.

En décembre dernier, invité par le compositeur Karol Beffa, vous avez donné un séminaire au Collège de France qui a créé une polémique, voire un scandale. Quel était le but de cette conférence ?
Le paysage de la musique savante au xxe siècle est inédit : musique contemporaine réduite à la portion congrue, interprètes consacrant leur carrière aux morts, séparation interprète-compositeur… Pourquoi ? Deux hypothèses sont à rejeter : celle, éculée, d’une frilosité générale des mélomanes ; l’autre, absurde, d’une pénurie de bons compositeurs – il y en a bien sûr autant qu’avant. Reste alors le langage. L’abandon de la tonalité au sens large marque une véritable rupture, à nulle autre comparable, qui touche aux fondements de la perception.
Pourquoi selon vous avez-vous été autant critiqué ?
En fait de critiques, j’ai surtout lu des insultes… Cela m’a d’autant plus interloqué que j’ai toujours aimé les différends intellectuels, la discussion. Le désaccord, loin de réduire dans mon estime la valeur de mon contradicteur, enrichit mes relations avec lui. Je sais de longue date que des musiciens admirables, des gens qui m’ont élevé (Françoise Thinat, Gérard Frémy…), qui m’ont aidé (Anne-Marie Réby, Jean-Pierre Derrien…) ne partagent pas forcément mes points de vue. Et alors ? ! Devrais-je pour cela leur refuser mon admiration ou ma gratitude ? Jeter des noms en pâture sur les réseaux sociaux ? Allons !
Quelle place la musique d’aujourd’hui occupe-t-elle dans vos activités de pianiste ?
Je l’ai toujours jouée : Tanguy, Berio, Escaich, Scelsi, Hersant, Kagel, Bacri, Pärt, Kurtág, Delplace et tant d’autres… Des créations : de Boulez à Connesson en passant par Dutilleux, Lenot, Greif…
Un disque paraît, "En Aparté", avec deux de vos œuvres, un Trio et un Quintette. Quels principes régissent ces partitions ?
Le Trio est une gageure formelle : étirement maximal des dimensions, avec un matériau réduit à sa plus simple expression. Le Quintette, à l’inverse, est une forme resserrée en un mouvement. Sa structure est consolidée par un principe de réminiscence qui fait de chaque thème un lointain parent des autres. Mais ces recettes, au fond, n’ont guère d’importance…
Vos œuvres semblent ancrées dans un univers harmonique et formel du temps de Fauré. Peut-on écrire ce type de musique aujourd’hui ?
Après 4’33 » de Cage et les expériences extrêmes des années 1960, aucune musique ne peut aller plus loin dans la course à la modernité. Dès lors, chacun fait comme il peut, comme il l’entend, d’où résulte une "polychronie" stylistique qui risque d’aller s’amplifiant. Parmi les critères d’appréciation d’une œuvre, celui de la place qu’elle occupe dans une histoire linéaire ne pourra à terme résister à cet éclatement. Glenn Gould, il y a déjà plus de quarante ans, jugeait aberrante l’évaluation d’une musique d’après ses données chronologiques. S’adonner au pastiche n’aurait certes aucun sens : je ne m’y adonne pas. Le langage que j’utilise existait avant moi, cela peut choquer, mais une analyse de mon rapport à la tonalité, aux modulations et à la forme montrerait facilement que je ne l’emprunte à personne, et mieux : que je ne pourrais avoir écrit cette musique si celle du xxe siècle n’était pas passée par là.