Pelléas et Mélisande de Debussy : une musique pour le théâtre

Pelléas et Mélisande est le seul opéra dans lequel l’orchestre a un rôle aussi important. Acteur à part entière, il tient même très certainement le premier rôle. Cet ouvrage à part a provoqué une brouille inattendue entre Debussy et Maeterlinck, qui se sont opposés sur le choix de la créatrice du rôle de Mélisande. Il a aussi permis à Debussy de mettre en musique toutes ses aspirations lyriques.

 

Debussy a eu un véritable coup de foudre pour la pièce de Maurice Maeterlinck

Claude Debussy était un anticonformiste, et cet état d’esprit se retrouve dans son unique opéra. D’ailleurs, lorsqu’il commence l’écriture de Pelléas et Mélisande à la fin de l’été 1893, à l’âge de 31 ans, il est bien déterminé à exprimer toute sa personnalité artistique. Trois ans plus tôt, Debussy s’était essayé à l’art lyrique avec Rodrigue et Chimène qu’il n’achève jamais. Puis il annonce à son ami Éric Satie son intention de composer un opéra d’après la pièce La Princesse Maleine de Maurice Maeterlinck. Debussy demande l’autorisation à l’écrivain belge. Mais celui-ci refuse, car il s’était déjà engagé auprès de Vincent d’Indy, qui pour autant ne composera pas l’œuvre. Deux années passent. Le 17 mai 1893, Debussy assiste alors à la création au Théâtre des Bouffes du Nord de la pièce symboliste de Maeterlinck Pelléas et Mélisande. Cette histoire d’amour et de jalousie qui met en scène Mélisande, son époux Golaud et le demi-frère de celui-ci, Pelléas, éveille l’intérêt et l’attention de Debussy qui note aussitôt quelques esquisses musicales.

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Avec Pelléas et Mélisande, Debussy va pouvoir réaliser son rêve musical et mettre en pratique ses théories sur l’opéra

Debussy semble trouver dans le texte tous les critères qui répondent à ses aspirations lyriques. “Il y avait là une langue évocatrice dont la sensibilité pouvait trouver son prolongement dans la musique et dans le décor orchestral.” écrira-t-il plus tard. Dans une conversation avec l’un de ses anciens professeurs en 1889, il avait donné les clés de sa conception de l’opéra, en évoquant Wagner à qui il a souvent été comparé et opposé. “ Je conçois une forme dramatique autre : la musique y commence là où la parole est impuissante à exprimer ; la musique est écrite pour l’inexprimable. Je voudrais qu’elle eût l’air de sortir de l’ombre et que, par instants, elle y rentrât ; que toujours elle fût discrète personne. ” C’est cette théorie musicale que Debussy va mettre en application.

 

Maurice Maeterlinck a immédiatement donné son accord pour l’adaptation de sa pièce

En août 1893, après avoir mûrit son projet, Debussy sollicite l’autorisation de Maeterlinck par l’intermédiaire du poète Henri de Régnier. Cette fois, le feu vert lui est donné, et même avec empressement. Debussy se met aussitôt au travail et compose, peut-être comme un ballon d’essai, la “Scène de la fontaine” à l’Acte IV, le fameux duo d’amour entre Pelléas et Mélisande qui constituera le sommet dramatique de l’opéra. En novembre, il prend le chemin de Gand pour rencontrer Maeterlinck, afin afin de lui soumettre les coupures qu’il a envisagées dans le texte. L’entrevue est racontée par Debussy, avec une certaine ironie, dans une lettre au compositeur Ernest Chausson : “ J’ai vu Maeterlinck avec qui j’ai passé une journée. D’abord il a eu des allures de jeune fille à qui on présente un futur mari, puis il s’est dégelé, et il est devenu charmant. Il m’a parlé théâtre vraiment comme un homme tout à fait remarquable. À propos de Pelléas, il me donne toute autorisation pour des coupures, et m’en a même indiqué de très importantes et utiles ! Maintenant au point de vue musique, il dit n’y rien comprendre.” Debussy raconte aussi que Maeterlinck s’est même montré redevable envers lui de mettre de la musique sur sa pièce !

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Debussy compose son opéra dans le désordre, en commençant par l’Acte IV

De retour de Gand, Debussy poursuit l’écriture de son opéra. Il travaille relativement vite, tout en sollicitant régulièrement l’avis de son entourage, Ernest Chausson en particulier mais aussi le peintre mélomane Henry Lerolle, et organise régulièrement des lectures au piano de la partition. Il compose par ailleurs dans le désordre. L’acte IV d’abord, puis le premier… mais en commençant par la deuxième scène ! Il s’attèle ensuite à l’acte III, bientôt suivi par l’acte V. En juin 1895 il ne lui reste plus qu’à écrire l’acte II. Mais la tâche s’avère plus ardue que prévue. “ J’avais cru que le deuxième acte ne serait qu’un jeu d’enfant, et c’est un jeu d’enfer” écrit-il à un ami. Finalement Debussy viendra à bout de cet « enfer », et la partition piano-chant est terminée en août L’orchestration ne sera entreprise que cinq ans plus tard, car avant cela une autre tâche attend Debussy, qui va se révéler particulièrement ardue : il lui faut obtenir l’accord d’un théâtre pour monter l’ouvrage. Une recherche qui prendra du temps et connaîtra quelques échecs.

 

André Messager donne le coup de pouce définitif pour que Pelléas et Mélisande soit enfin créé

Toutefois Debussy va recevoir l’aide d’un autre ami compositeur, André Messager. Ce dernier, auteur de la célèbre opérette Véronique, fait partie des amis sollicités par Debussy pendant le travail de composition. Messager a même assisté à certaines séances de lecture de l’œuvre. En 1898, il est nommé directeur de la musique et chef d’orchestre à l’Opéra-Comique. L’année suivante, il organise une audition pour le directeur Albert Carré, qui donne son accord de principe pour monter Pelléas et Mélisande. Mais Debussy n’est pas au bout de ses peines. Il lui faudra en effet attendre encore deux années supplémentaires pour qu’il reçoive enfin la promesse écrite d’Albert Carré. Nous sommes alors en mai 1901, et Pelléas et Mélisande est programmée pour le printemps suivant. Il n’y a plus de temps à perdre et Debussy commence alors l’orchestration d’une partition qu’il a sensiblement modifiée pendant cette période d’attente.

 

Debussy et Maeterlinck vont se déchirer sur le choix de la chanteuse qui doit interpréter Mélisande

Les répétitions commencent en janvier 1902, mais début avril, à peine quatre semaines avant la générale, surgit une difficulté imprévue. Il n’y pas assez de musique, en raison de changements de décors trop longs ! À la demande de Messager qui dirige l’œuvre, Debussy alonge donc les interludes, ajoutant ainsi pas moins de 150 mesures. Une autre difficulté s’est présentée dès le mois de juin 1901. Maeterlinck est venu spécialement à Paris pour suivre avec attention le choix des chanteurs, ou du moins plus particulièrement celle qui allait créer le rôle de Mélisande. Si Maeterlinck a fait le déplacement, c’est qu’il veut imposer sa maîtresse et future femme, l’actrice et cantatrice Georgette Leblanc (la sœur cadette du créateur d’Arsène Lupin, Maurice Leblanc), qui a déjà chanté Carmen de Bizet et Thaïs de Massenet.  Dans un premier temps, Debussy accepte. Les premières répétitions sont concluantes, mais Albert Carré se montre d’un autre avis, estimant que Georgette Leblanc n’a pas les qualités physiques et vocales de “femme enfant” qu’exige le rôle. Il fait entendre à Debussy une jeune chanteuse écossaise,Mary Garden. L’audition est concluante, à tel point que le compositeur se serait exclamé : “C’est elle, c’est ma Mélisande ! Je ne puis concevoir un timbre plus doucement insinuant.” Exit Georgette Leblanc, au grand dam de Maeterlinck qui prend très mal qu’on refuse ainsi sa protégée. Il revient à la charge à plusieurs reprises, mais Debussy et Carré se montrent inflexibles. Maeterlinck tente alors de les poursuivre en justice. Il veut aussi les provoquer en duel, et essaye même de les menacer physiquement.  Nous sommes loin de la bonne entente de la première rencontre à Gand en novembre 1893 !

 

Jusqu’au bout, Maeterlinck a voulu faire capoter la première de Pelléas et Mélisande

De vaines tentatives qui, loin de le décourager Maeterlinck, exacerbent son courroux et son ire. Il va jusqu’à déclencher une campagne de presse contre Pelléas et Mélisande. Une quinzaine de jours avant la première, il envoie une lettre au Figaro dans laquelle il exprime son désaccord avec l’œuvre, affirmant avec une mauvaise foi hors du commun que les coupures réalisées par Debussy dénaturent sa pièce. “Cette représentation aura lieu malgré moi, car MM. Carré et Debussy ont méconnu le plus légitime de mes droits (…). J’en suis réduit à souhaiter que la chute de Pelléas et Mélisande soit prompte et retentissante”. Inutile de dire que la générale du 28 avril s’est déroulée dans un climat délétère. Au pied des marches de l’Opéra-Comique, on propose un pamphlet caricaturant l’ouvrage, en des termes particulièrement haineux. Dans la salle, une partie du public rit à l’accent anglais de Mary Garden, et lorsqu’elle chante “ je ne suis pas heureuse ici”, les spectateurs hilares lui répliquent “Nous non plus!”. Des cris et des sifflets accompagnent également les “Petit Père” que chante le jeune Yniold, lorsque son père Golaud lui demande d’espionner par la fenêtre son oncle Pelléas et sa belle-mère Mélisande.

« Mes longs cheveux descendent » (Sabine Devieilhe, Les Siècles, dir. François-Xavier Roth)
 

Très rapidement Pelléas et Mélisande est devenu un chef d’œuvre incontournable de l’opéra

Malgré les quolibets, il y eut aussi de généreux applaudissements, et la première le surlendemain fût tout autant mouvementée.  Pro et anti Pelléas s’affrontèrent sans que l’un des partis ne l’emporte véritablement. Une partie du public semblait déroutée par le chant que Debussy avait conçu sous la forme d’une déclamation proche du parlando, comme l’imitation d’une conversation, sans airs ni ensembles. Puis les représentations se firent beaucoup plus sereines, et à la trentième la victoire était acquise pour Debussy, qui a pu compter sur le soutien de certains de ses collègues. Ainsi Paul Dukas, qui fût un ardent défenseur de l’œuvre, écrivit-il cette juste analyse : “Par sa poésie, par l’émouvante humanité des personnages, le drame littéraire côtoie sans cesse ces régions du sentiment où l’expression verbale aspire à se perdre dans l’expression sonore”. Pelléas et Mélisande a marqué un tournant dans la carrière de Debussy, qui affirme y avoir consacré douze années de sa vie. Il est aujourd’hui, avec son univers onirique et symboliste, un chef d’œuvre incontournable.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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