Partager des émotions : JEAN-CLAUDE CASADESUS

Le chef d'orchestre, directeur de l'Orchestre national de Lille, est également président de l'association Musique nouvelle en liberté. À ce titre, il pousse ici un coup de gueule.

Quel est le principe de cette association ?
Elle fut initiée en 1991 par Marcel Landowski avec la ville de Paris. Nous soutenons près de 1 000 concerts chaque année, des " concerts mixtes " qui mélangent répertoire classique et création contemporaine sans aucune directive esthétique. Ces aides permettent d’alléger les dépenses inhérentes à la musique contemporaine : location de matériel, musiciens et répétitions supplémentaires, droits d’auteur… Nous passons aussi des commandes et organisons le Grand Prix lycéen des compositeurs, l’équivalent du Goncourt des lycéens en littérature. Tout cela a pu être réalisé grâce à nos partenaires, la ville de Paris,le ministère de la Culture, la Sacem, l’Adami et le Fcm.
Où en est-on aujourd’hui ?
Nous nous débattons dans une situation d’autant plus difficile que madame Hidalgo, la maire de Paris, avait décidé l’an passé de couper toute participation à Musique nouvelle en liberté, abruptement, sans aucune concertation. J’ai bien entendu protesté pour réussir à sauver 50 000 euros contre 230 000 précédemment et 450 000 il y a encore quelques années. Cette association est pourtant enviée dans le monde entier pour son action originale et pragmatique qui nous vaut un large soutien de la profession musicale, dont témoigne l’engagement de la Sacem à nos côtés. Nous sommes les seuls à aider les orchestres et les festivals à instiller de la musique contemporaine dans leurs programmes en direction d’un public non initié. Nous consolidons le patrimoine d’aujourd’hui et de demain. Et cette action a bénéficié aux créateurs de toutes esthétiques, les Hersant, Bacri, Escaich, Connesson, Dubugnon, tout comme les Manoury, Murail, Dusapin, Hurel, etc.
N’est-ce pas une action jugée " élitiste " ?
Plutôt que de répéter ce genre de chose, il faut avoir vu la Philharmonie de Paris archicomble lors du dernier Grand prix lycéen des compositeurs, mais aussi le public nombreux et fervent à chacune de nos créations. Or j’entends cette antienne dont la ville de Paris se fait hélas la championne : " La musique classique, c’est élitiste. " Mais quelle est cette élite ? C’est l’élite du coeur ! On tend la main à ceux qui ne connaissent pas la création musicale dans l’espoir qu’ils puissent l’atteindre ; on partage des émotions qui font la part d’humanité dans un monde de plus en plus robotisé. De plus en plus souvent, les pouvoirs publics sont tentés de considérer que la musique classique devient un art minoritaire.La classe politique se montre désinvolte et ignorante vis-à-vis des compositeurs. Évidemment, la musique classique ne bénéficie pas du label " mode ", ni marketing dont bénéficient par exemple les arts plastiques ou le théâtre. Elle reste très isolée mais je crois qu’il faut continuer de se battre.