On ne badine pas avec l’humour

Dans son dernier ouvrage, le sociologue et anthropologue David Le Breton fait du rire un objet d’étude très sérieux.

Rire, une anthropologie du rieur nous invite à une réflexion fouillée sur le caractère protéiforme du rire et ses paradoxes. Avec ce brillant essai, le sociologue s’inscrit dans la grande tradition de la pensée occidentale qui tente de percer les mystères de l’Homme qui rit. (Homo ridens)

La question n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été doctement posée par le philosophe français Henri Bergson qui cherchait à comprendre les mécanismes du rire « Qu’y a-t-il au fond du risible ? Le rire est insondable (ou presque) ce qui explique la fascination qu’il suscite. Un sujet inépuisable. Le mérite de cet essai est d’aller au-delà de la perspective du risible. Le rire est pluriel. Il peut être subversif, défensif, railleur, ou encore thérapeutique. Le rire semble échapper à toute tentative de définition tant il s’inscrit dans des contextes divers. Le Breton souligne dans son analyse l’aspect culturel de ce phénomène. Des comédies d’Aristophane au rire numérique sur les réseaux sociaux, nos manières d’exprimer notre hilarité ne cessent d’évoluer et l’auteur convoque de nombreux penseurs pour le démontrer : d’Homère à Clément Rosset, de Rabelais à Winnicott, mais aussi Proust, Mauss, Freud, Charlot, Kundera, Kafka…

Toutefois, l’universitaire nous alerte sur une menace qui pèse sur le rire contemporain: sa dissolution. Dans notre société du spectacle, le rire est omniprésent au point de perdre de son authenticité et de sa force de contestation. « Aujourd’hui, une part du rire, comme de la musique, se dégrade souvent en ambiance et en pommade pour rendre légitime l’ordre des choses ». Cette dégradation du rire est une dérive de notre société humoristique qui érige le rire en impératif et en réflexe social vidant l’humour de sa fonction critique. Le rire serait-il devenu un objet de consommation courante ? Rire est pourtant l’expression de notre dignité humaine. Le rieur exprime sa supériorité face à l’absurdité de sa condition. Le rire tragique est le plus difficile mais le plus beau : un rire de résistance est une armure dont l’homme se pare pour se protéger de la violence du réel (maladie, mort, terrorisme…) Il faut imaginer Sisyphe riant !

Une anthropologie du rieur, Métailié, 256 pp., 20 €)

 

Arthur Barbaresi