Olivier Bellamy : « Personne ne connaît aussi bien l’âme du piano que Chopin »

« Et si la mystérieuse beauté des mélodies de Chopin cachait un douloureux secret qui ne pouvait se dire qu’en musique ? C’est ce que j’ai tenté de traduire avec des mots. » Dans son Dictionnaire amoureux de Chopin, paru chez PLON, Olivier Bellamy livre un véritable hommage à cet immense compositeur qu’est Chopin.
Élodie Fondacci propose ici un entretien avec Olivier Bellamy autour de celui que beaucoup considèrent comme le plus grand des pianistes.

Élodie Fondacci : Olivier Bellamy, bonjour. Vous êtes écrivain, journaliste spécialisé dans la musique classique, et vous nous offrez un Dictionnaire amoureux de Chopin. Une façon vagabonde de revisiter la vie du compositeur, au gré de vos émerveillements. Vous êtes fou de musique. Vous aimez beaucoup de compositeurs. Pourquoi être amoureux de Chopin en particulier ?

Olivier Bellamy : Je pense qu’on ne peut être qu’amoureux de Chopin à cause de ce qu’il dégage. Comme on a l’impression que lui n’aime personne, on est attiré à lui. On dit que les chats vont toujours vers ceux qui ne les aiment pas, ou qui ne les regardent pas. Comme je suis un peu chat, je crois que je suis attiré par quelqu’un comme Chopin. Quelqu’un qui ne vous prends pas dans ses bras par la ruse, mais qui vous évite naturellement. Chopin se comporte avec une parfaite distinction. Ce n’est malheureusement pas connu. Je pense qu’il devait être comme ça, d’une politesse exquise, d’une élégance suprême, s’abandonnant très rarement, la musique étant une exception. Ce genre de paradoxe-là me rend un peu fou. Je suis totalement amoureux de Chopin.

É. F. : Chopin préférait justement le raffinement des salons, au luxe et à l’extravagance des concerts. Chopin, le discret. Chopin, qui est tellement difficile à saisir.

O. B. : Je pense que c’était un pur artiste. C’est Delacroix, qui était l’un de ses plus proches amis français, qui le disait. « C’est le plus pur artiste que j’ai jamais rencontré de toute ma vie. » Je crois que ce qui le mettait au-dessus de tout, c’était l’Art avec un grand « A ». Il n’y avait pas de concessions. Si vous amenez à certains un piano moyen que l’on n’entend pas très bien dans une grande salle, ces pianistes se débrouillent. Chopin est trop perfectionniste pour ça. Il était toujours à vouloir ce qu’il y avait de meilleur. À ce que l’auditeur perçoive exactement ce que le compositeur avait voulu. Il y a toujours une déperdition, soit le piano n’est pas terrible, soit l’acoustique est mauvaise. Et je crois aussi que par tempérament personnel, par discrétion, il ne préférait jouer qu’en petits comités.

É. F. : Pour une poignée d’intimesL’œuvre de Chopin est une œuvre en noir et blanc. Pas d’orchestre, ou tellement peu. Évidemment, pas d’opéra. C’est assez rare dans l’histoire de la musique.

O. B. : C’est très rare. Un compositeur comme ça est pratiquement unique. Il n’a pas écrit que pour le piano, mais quasiment. C’est-à-dire que tout a été fait pour le piano. Quand le pianiste Thierry de Brunhoff dit : « Le piano c’est Chopin. », on comprend ce qu’il veut dire. Tous les pianistes le disent, dès qu’ils jouent Chopin, il se passe quelque chose dans la salle. À part peut-être Debussy, je crois que personne, pas même Liszt, pas même Rachmaninov, ne connaît l’instrument piano, l’âme du piano, aussi profondément que Chopin. Je crois qu’il jouait, qu’il improvisait ce que les notes lui disaient, ce que les résonnances lui disaient. Ce n’était pas quelqu’un qui, comme Beethoven, imaginait l’orchestre à partir d’un seul piano. Chopin, c’était le chant, bien sûr, mais c’était surtout tout ce qui pouvait surgir des pianos, toutes les visions qui pouvaient venir à son esprit à travers le piano. Un peu comme Paganini avec le violon, il n’avait pas besoin d’orchestre ou d’autre chose. Tout le piano lui suffisait pour s’exprimer. Le piano est l’instrument le plus complet, mais le plus ingrat. Faire chanter le piano, qui est un instrument à percussion, à marteaux, ça demande quelque chose de très compliqué. Mais comme il avait eu des violonistes comme professeurs de piano, et non des pianistes, c’est peut-être ça qui fait sa singularité.

É. F. : À plusieurs reprises, vous dites que le chant est la pierre angulaire de l’œuvre de Chopin.

O. B. : Oui, il n’y a qu’à écouter un nocturne. Lorsque c’est un grand pianiste qui les joue, on a l’impression d’entendre Maria Callas ou Dietrich Fischer-Dieskau. Il n’y a pas besoin de paroles. Vous savez très bien que souvent quand on écoute un bel air d’opéra, on n’a pas besoin de connaître les paroles. On n’a pas besoin de savoir ce qui se passe. Les mots ne sont que des véhicules. L’important c’est l’émotion. Et pour comprendre l’émotion qu’il peut y avoir dans un nocturne de Chopin chanté par dix doigts qui sont comme dix voix, ou dix cordes vocales, il crée lui-même sa dramaturgie.

É. F. : Ce ne sont pas n’importes quels pianos qui étaient sous les doigts de Chopin. Et à la lettre « P » on trouve évidemment « Pleyel », Ignace et Camille, père et fils, mais aussi la marque Pleyel qui est indissociable du nom de Chopin.

O. B. : Oui, je pense qu’ils s’entendaient très bien tous les deux. Chopin disait à propos de Pleyel que personne ne jouait Mozart aussi bien que lui. Pleyel était parisien, mais il était autrichien d’origine. Ils se sont quelques fois battus, mais je pense que c’est un mariage parfait. Érard, avec Liszt, étaient aussi parfaits parce qu’Érard fabriquait des pianos robustes. Vous imaginez, deux marques françaises parmi les meilleurs du monde. Malheureusement ça a aujourd’hui bien changé. Pleyel et Chopin étaient parfaits parce qu’ils avaient le même goût et la même élégance. Ceux de Pleyel étaient des pianos plus difficiles. Chopin disait souvent « Quand je ne suis pas inspiré, quand je suis fatigué, je peux prendre un piano de Érard. Mais quand je sens que l’inspiration est là, il me faut un piano de Pleyel pour aller encore plus loin.

É. F. : Des pianos que Pleyel fait livrer un peu partout dans le monde pour faire plaisir à Chopin.

O. B. : C’est extraordinaire, n’est-ce pas ?

É. F. : C’est extraordinaire, exactement. Pianos qu’il fait livrer à Nohant. Je ne sais pas si c’est si c’est l’amoureux jaloux qui parle, mais George Sand en prend un peu pour son grade dans votre livre. « Vampire, méchante reine… ». Vous présentez Nohant comme un phalanstère, comme un chaudron, soixante-huitards avant l’heure, un squat déjanté. Vous n’aimez pas beaucoup George Sand.

O. B. : Quand on aime, on ne compte pas, on ne dissimule pas. George Sand a fait beaucoup pour Chopin, parce qu’elle l’a voulu. Mais il y a quelque chose qui me bouleverse. À la fin de sa vie, alors que Chopin va bientôt mourir, il dit à l’un de ses amis, Delacroix ou Franchomme : « Et dire qu’elle avait juré que je mourrais dans ces bras. » C’est poignant. George Sand l’a abandonné, quasiment comme un chien, avec une mauvaise foi terrible. C’est vrai qu’il ne devait pas être facile ! Mais ce n’était pas n’importe qui ! C’était quand même Chopin, mince ! Vous voyez je sens que ça monte. Vous aurez compris que je suis amoureux, voilà ! Mesdames les féministes, avant de tirer sur moi parce que j’ai dit un peu de mal sur George Sand, n’oubliez jamais que je l’ai dit par amour.

É. F. : On parle souvent de la note bleue, dont George Sand parlait aussi à propos de Chopin. Ce n’est pas à la lettre « N » que j’ai trouvé l’explication, mais à la lettre « D », comme Delacroix. Vous avez déjà parlé de lui à plusieurs reprises. Delacroix était-il son plus proche ami français ?

O. B. : Oui, avec Franchomme. Franchomme étant musicien, Chopin était plus proche de lui. C’est tout de même lui qui a écrit la sonate pour violoncelle pour Chopin. Delacroix, lui, avait une adoration pour Chopin et ils s’entendaient très bien ensemble. Mais c’était surtout Delacroix qui aimait Chopin. C’est George Sand qui a vraiment noté leurs discussions, on peut lui savoir gré de ça. Évidemment, comme elle est écrivain, sa plume dérapait un peu. Mais elle a dit de manière assez fidèle, dans leur recherche de rapprochement entre musique et peinture, que cette note bleue symbolise une sorte d’extase, le moment dans l’improvisation où « l’âme de la musique », pourrait-on dire, surgit. C’est l’une des explications car ce n’était pas une discussion définitive. C’était un travail en cours auquel les deux cherchaient, c’est ça qui est passionnant.

É. F. : Juste une dernière question. Il y a beaucoup de pianistes dans votre livre. Vous en aimez beaucoup. Si on devait choisir pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas Chopin et qui voudrait le découvrir, par qui commencer ?

O. B. : Je dirais Alfred Cortot. Comme dirait Stefan Zweig, c’est celui qui est le plus grand dans la tendresse.

 

Dictionnaire amoureux de Chopin
Olivier Bellamy
Éditieur : PLON

 

 

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