Moustaki / Australie

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1. Comme Georges Brassens, Georges Moustaki a un sens tout particulier de la justesse, lorsqu’il chante. On pourrait appeler cela « la justesse du dimanche » ou celle du « rêveur solitaire », qui chante pour passer le temps. Et le temps, en Orient, n’a pas la même durée que sous nos climats tempérés. Comme l’a dit Ivry Gitlis, je préfère une « fausse » note chantée par Maria Callas ou par Jacques Thibault qu’une note juste jouée par un interprète sans âme.
Georges Moustaki est un grand poète. Il n’a pas de mot assez dur, lui qui est la tendresse même, pour fustiger les chansons à succès d’aujourd’hui dont certaines sont « indignes de l’idée qu’il se fait de la France, sa « matrie », celle dont il a choisi d’adopter la nationalité, lui, le « Métèque » d’Alexandrie.
De la musique classique, il aime les morceaux les plus populaires. Non qu’il ignore les autres, mais il avoue n’être pas assez immergé dans cet art pour passer du plaisir intellectuel à la jouissance émotionnelle. La « grande musique », comme il dit avec respect et un rien intimidé, il la connaît par les rencontres : Bach, à cause d’une amoureuse qui le faisait patienter en passant les Brandebourgeois, Villa-Lobos, Piazzola, qu’il a rencontrés, Dutilleux, qui est son voisin et qui lui a chanté, dans la rue, quelques refrains de Trénet, sous le coup de l’émotion le jour de sa disparition.
C’est dans son appartement Mimi Pinson (sans ascenseur) que je suis allé trouver rencontrer Georges Moustaki. La rumeur disait qu’il n’allait pas fort. Une fois n’est pas coutume, la rumeur disait vrai. Il était assis sur une chaise, avec deux tuyaux dans le nez, reliés à un appareil d’oxygénothérapie. C’était assez impressionnant – ajouté au fait qu’il est très impressionnant de rencontrer un aussi grand monsieur – mais son œil bleu d’azur, sa nonchalance, et son esprit vif et pénétrant m’ont fait oublier ses difficultés à parler (pas à penser !) et les fréquentes pauses de repos que nécessitaient son état.
Georges Moustaki a magnifiquement parlé du silence et de ces poèmes courts – « que j’aime car ils s’approchent du silence », lui a soufflé une amie grecque. « S’approcher du rien pour avoir le tout », magnifique ! Et puis ce mot sur le public des prisons où il s’est souvent invité la guitare à la main : « Ce n’est pas un public, c’est Le public. » Cela m’a rappelé une lettre très belle que m’a envoyée Loïk Le Floch Prigent, inexplicablement retourné derrière les barreaux, en tant que bouc émissaire d’une sombre affaire d’Etat qui semble avoir épargné les « haut gradés ». Il m’a avoué que les portes des cellules se fermaient à dix-huit heures tandis que, telle une petite lueur dans la nuit, Passion Classique allégeait le poids de sa solitude.
La Solitude, voilà qui nous renvoie au grand Georges Moustaki qui nous a laissé quelques-unes des plus belles chansons de notre beau patrimoine poétique et musical.
Voici son programme :
enfance :
Le Beau Danube bleu J. Strauss
L’apprenti sorcier Dukas
Rhapsody in blue Gershwin
Programme
Clair de lune de Debussy
Le canon de Pachebel par Michel Dintrich
Libertango Piazzolla
Epiphanie Dutilleux
concerto pour accordéon Jean Wiener
trenzinho caïpira Villa-Lobos
la mort : Beethoven : (sonate pathétique) 2e mvt
la vie : Bach : prélude du clavecin bien tempéré
l’amour : concerto de Aranjuez Miles Davies
2. L’Australie est un merveilleux pays et Sydney est une ville magnifique. Même si on y a le mauvais goût de parler anglais (ah ah ah) et de regarder les fumeurs de travers.
Je dois avouer que je n’ai pas pu escalader le fameux pont en fer qui traverse la baie et qui fait face au magnifique Opéra au toit de coquillages. Le vertige m’a saisi au milieu du gué et je suis rentré penaud, alors que de jeunes Américains venus de Pennsylvanie arpentaient crânement les marches au-dessus des voitures. Le responsable m’a très gentiment offert un rafraîchissement et m’a raccompagné jusqu’à la sortie. Quand je lui ai demandé, honteusement, si d’autres que moi avaient dû rebrousser chemin, il m’a très délicatement confié que cette mésaventure lui était arrivée à lui aussi. Je l’aurais embrassé ! Si ce n’est pas vrai, ce joli mensonge m’a permis de sortir la tête haute.
Bon, mais j’ai vu de vrais kangourous dans les Blue Mountains !!! Je me suis tenu à quelques pas d’une maman Skippy qui broutait de l’herbe en me regardant sans méchanceté du coin de l’œil, son petit dans la poche. Et j’ai entendu ces fameux oiseaux dans le bush qui font un bruit de cloche en guise de cri et qu’on appelle Bell Birds. Olivier Messiaen les a-t-il entendus ?
Dans le restaurant, par chance peu fréquenté, en pleine montagne, s’est elevé soudain le mouvement lent fugué de la Sonate Hammerklavier. C’était le chef cuisinier qui, bien qu’ayant fait un peu trop cuire les steaks, a eu le bon goût de demander à Beethoven de lui tenir compagnie. Ce fut un moment merveilleux.
Sidney a un petit côté Disneyland avec ses bâtiments-musées qui datent des premiers colons anglais. D’ailleurs, les habitants de ce superbe port ressemblent davantage à des Américains qu’à des Anglais, même si leur pays appartient au Commonwealth, que leur gouverneur est nommé par la reine, qu’ils jouent au cricket, roulent à gauche et ont leurs propres hooligans pendant les matches de foot.
Les Américains, que j’ai rencontrés, m’ont avoué qu’ils étaient moins dépaysés à Sydney qu’à Londres. La ville fait penser à Boston qu’on aurait transporté sur une plage de Californie. La monnaie est le dollar australien. Les habitants citent immédiatement le prix d’un objet dont ils parlent et ne peuvent vivre sans climatisation. Ils sont d’une civilité en voiture à nous faire rougir, pilant net alors que le piéton n’a pas encore posé le pied sur les « clous ». Comme à Los Angeles, on voit des sportifs courir sur le trottoir toute la journée, et parfois la nuit, après sans doute avoir engouffré d’énormes portions de nourriture, en ignorant étrangement qu’il suffit de faire trois repas équilibrés et une petite heure de marche quotidienne, pour ne pas devoir s’esquinter les vertèbres et les articulations sur le bitume.
La différence avec l’Amérique, c’est qu’il semble que la violence et la délinquance n’existent pas. Le pays semble rouler parfaitement, sans vraie contestation (excepté quand les taxes augmentent, ce qui n’est pas fréquent). Dans la ville et à la campagne, le génie de la signalétique force l’admiration : un amnésique y retrouverait son chemin. D’ailleurs, on dénote chez les Australiens la plupart des qualités anglo-saxonnes : le côté normatif, aimant la nature, mais faisant peu confiance au naturel, respectant l’ordre et la collectivité – personne n’exige des autres la discipline qu’on se garde bien d’observer soi-même – admirant la réussite sociale, adorant le confort et inventant tout ce qui concourt à l’améliorer dans ses moindres détails les plus ingénieux. Avec en plus, un certain sens de la fête et du farniente gentiment tropical, qui ne vire pas à la beuverie du samedi soir comme chez nos amis de Grande-Bretagne.
La suite demain, si le décalage horaire n’est pas trop violent.