Michel Bouquet

J’ai vraiment tenu bon pour que Michel Bouquet participe à l’émission Musique de Stars. Plutôt que de passer sous les fourches caudines d’une attachée de presse débordée, j’ai obtenu son numéro de téléphone personnel par Josette Samson François, la veuve du grand pianiste, qui est une amie. La première fois que j’ai composé le sésame chiffré sur le cadran du portable, je n’étais pas très à l’aise. Une telle intrusion, chez un si grand acteur, pour une raison aussi futile qu’une émission de radio ! N’allait-il pas éconduire vertement l’importun, tancer sèchement l’insolent ? Et puis non. J’ai reconnu cette voix douce et inquiétante, cet esprit aigu et tenace, mais les mots qui allaient avec étaient charmants. Soit, il s’agissait d’un refus poli. Mais j’avais un pied dans la porte. J’ai rappelé plusieurs fois pendant près de deux ans. Au début, il me donnait de lointains rendez-vous. « Rappelez-moi en janvier !  » alors que nous étions en septembre. Quand arrivait janvier, il prenait l’air navré et toussait un peu : la fatigue, le temps, non, non, une autre fois, c’est ça, dans trois mois. Trois mois plus tard, j’appelais et je sentais poindre un début de complicité. Bien sûr, il repoussait à nouveau mes avances pressantes, mais il me semblait distinguer un soupçon d’intérêt pour mon obstination derrière ses excuses embarrassées. La dernière fois, j’ai failli dire : « Bien sûr, vous ne voulez pas. Bonjour quand même ». Le ton que j’employais se rapprochait de cela. Selon la règle du « je te fuis, tu me suis » ou celle du « coup de pot » (allez savoir), en tous cas, contre toute attente, il a accepté. Très simplement, il a dit : « Vous insistez depuis si longtemps, je ne peux pas encore vous dire non ». Je n’allais pas le contredire. Il m’a proposé un rendez-vous dans un petit hôtel du 18e arrondissement, près de chez lui. Venir au studio lui semblait trop compliqué. Avec un petit magnétophone à puce, je suis venu recueillir la parole du maître. Je suis arrivé avec dix minutes d’avance, mais il m’attendait déjà. J’avais besoin d’une heure de conversation, il s’attendait probablement à quinze minutes d’entretien. J’ai fait comme si nous étions dans le studio. Il s’est laissé faire de bonne grâce. Pour les « madeleines », je lui ai chuchoté : là, nous entendrons de la musique religieuse… Il a fait comme si cette musique tombait du ciel à ce moment précis. J’ai frôlé plusieurs fois la catastrophe. D’abord, il prenait son petit déjeuner, trempait son croissant dans son café et le suçotait tout en parlant. Lucile Metz , la réalisatrice de l’émission a fait des miracles pour gommer de nombreux bruits parasites. Ensuite, ce salon si paisible s’est empli d’une rumeur bruyante et colorée provenant de la réception voisine : un groupe d’Italiens venait d’arriver ! Cela faisait vingt minutes qu’il parlait et je ne voyais pas comment on allait intégrer de la musique en coupant sa parole, sans que ce soit artificiel. Il a fallu renoncer à quelques digressions. J’ai réussi à le lancer sur des sujets qui me tenaient à coeur : Mozart, dont je sais qu’il est un amoureux fervent, le pianiste Samson François, qu’il a rencontré en 1943 et dont il était l’ami, le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, qu’il a magnifiquement incarné sur scène, dans la pièce « A tort ou à raisons » au Theâtre Montparnasse. La pièce raconte le procès en dénazification du grand musicien (qui fut totalement blanchi) face à un officier américain un peu borné (Claude Brasseur) qui le considère comme un salaud parce qu’il n’a pas voulu quitter l’Allemagne d’Hitler. J’ai interrogé Michel Bouquet sur sa décision, lourde de conséquences, difficile à comprendre pour notre époque, qui juge, condamne, sans savoir et sans connaître (tiens, Bouquet a aussi joué le rôle de François Mitterrand à qui l’on a fait bien des reproches… j’ai oublié de lui en parler, zut ! ). Voici sa réponse admirable et lumineuse : « La décision de Furtwängler pose le problème de l’attachement à la chose que l’on fait. Il ne pouvait pas se faire à l’idée de quitter les cent ou cent vingt musiciens qu’il avait formés à sa technique. Il n’avait plus l’âge et plus la force de tout recommencer ailleurs. Le timbalier de l’Orchestre philharmonique de Berlin a écrit un livre pour tenter de raconter comment dirigeait Furtwängler. On lui a demandé comment il travaillait, ce qu’il disait pour obtenir un phrasé. Le timbalier a répondu : « Rien, il ne disait rien ». On a insisté : mais enfin, que se passait-il, lorsqu’il arrêtait… Et le timbalier a dit : « On sentait qu’il souffrait, alors on s’arrêtait… Il disait « reprenons » et nous reprenions, sans qu’il dise un mot, pour créer une nuance meilleure ou plus belle… » Il avait un tel amour pour la musique que lorsqu’il levait la baguette, tous les musiciens comprenaient. Cela m’a frappé. En effet, il ne pouvait pas expliquer, dire à quelqu’un : ce n’est pas ça. Il fallait qu’il le comprenne et qu’il en comprenne la nécessité de lui-même, sans le lui dire… Comment voulez-vous demander à quelqu’un d’abandonner cela ? Le travail de toute une vie. »

Voila ce qu’a dit Michel Bouquet sur Furtwängler. C’est beau, n’est-ce pas ? Il ne s’agit pas de juger, mais de comprendre. Les juges jugent, l’histoire tranche, mais les hommes doivent comprendre.
L’émission est passée vendredi 9 mai à 9 h. Elle est repassée le samedi à 13 h. Elle a beaucoup plu. Et cela m’a fait très plaisir parce qu’elle a demandé un gros travail de montage pour la rendre fluide.
Vendredi prochain, c’est Manuel Vals, le maire d’Evry, l’un des leaders socialistes les plus intéressants, qui vient. Il connaît l’émission pour l’avoir écoutée plusieurs fois. Sa femme est musicienne et il est un vrai mélomane. Dieu sait si les politiques ne le sont pas tous.
A vendredi, donc.
Olivier Bellamy