Metin Arditi : « Istanbul échappera toujours à ceux qui sauront l’aimer. »

Crédits photo : Aline Kundig

Elle a été Byzance, puis Constantinople, avant d’avoir le nom qu’elle porte aujourd’hui. Véritable empilage de culture, Istanbul est située au carrefour des civilisations, entre l’Europe et l’Asie. Dans son Dictionnaire amoureux d’Istanbul paru chez PLON, Metin Arditi nous dévoile toute la richesse de cette ville, aussi mythique qu’insaisissable.

Élodie Fondacci s’est entretenue avec Metin Arditi.

 

Élodie Fondacci : Metin Arditi, bonjour.

Vous n’êtes décidément pas l’homme d’un seul amour ! Vous avez publié trois dictionnaires amoureux, qui finissent par vous raconter tout entier. Il y a d’abord eu le Dictionnaire amoureux de la Suisse, votre pays d’adoption ; ensuite le Dictionnaire amoureux de l’Esprit français, l’esprit que vous avez choisi en tant qu’écrivain ; voici à présent celui d’Istanbul, la ville de votre enfance. Une ville dont vous dites qu’elle est un conte.

 

Metin Arditi : Il y a en effet cette expression à laquelle je me réfère au début du livre, qui est la manière dont on commence à raconter un conte en turc. En français, on dit « Il était une fois », en anglais, on dit « Once upon a time », mais en turc on dit « Bir varmış, bir yokmuş », c’est-à-dire « Il était une fois et une fois, il n’était pas».

En turc, on fait très souvent référence à l’absence pour définir le présent. Pour définir l’existant, c’est l’inexistant qu’on évoque. Il y a d’emblée quelque chose qui vous échappe, et ça c’est l’Orient. Cette insaisissabilité – très difficile à concevoir d’un point de vue occidental – est typique de cette civilisation. Descartes n’aurait jamais pu naître à Constantinople.

 

É. F : A vos yeux, Istanbul est la ville insaisissable par excellence.

 

M. A : La ville est insaisissable à plus d’un titre. Elle est gigantesque, mais elle est surtout un empilage de civilisations qui remonte à vingt-cinq siècles, chacune extraordinairement riche. Istanbul a aussi été la capitale d’un grand empire pendant très longtemps. Ce grand empire s’est étendu jusqu’aux portes de Vienne : il comprenait une partie de l’Asie, ainsi qu’une partie importante de l’Afrique. Il y a énormément de cultures, de civilisations et de peuples qui ont contribué à faire l’histoire de l’Empire ottoman et de la Turquie telle qu’elle est depuis le traité de Lausanne de 1923.

 

É. F : Il faut redire qu’Istanbul a d’abord été Byzance, avant d’être Constantinople, puis Istanbul.

 

M. A : Exactement. Constantinople est Istanbul depuis 1923, c’est-à-dire depuis la République.

 

É. F : Y a-t-il une ville au monde plus cosmopolite qu’Istanbul ?

 

M. A : Je ne crois pas. Ce n’est pas l’histoire de cette ville qui fait son cosmopolitisme, mais sa géographie. C’est la géographie qui a déterminé son histoire. Lorsque vous regardez la ville sur une carte, vous voyez qu’elle enjambe la Corne d’or ( la rive droite de la Corne d’or étant la partie la plus ancienne), puis va jusque l’Asie, de l’autre côté du Bosphore.

C’est une position de puissance. Celui qui contrôle ce coin de terre contrôle tout le commerce, ainsi que tout l’aspect militaire entre l’Europe et l’Asie. Pas étonnant que cet emplacement stratégique ait attiré de la convoitise ! Il y a eu au fil des siècles des dizaines et dizaines de sièges de Constantinople. Pourtant, presqu’aucun n’a réussi tant la ville est imprenable, surtout dans sa partie ancienne de la rive droite, où l’on trouve encore aujourd’hui le Topkapi, Sainte-Sophie, ou la mosquée de Süleyman.

L’Empire ottoman avait sa dernière capitale à Andrinople (Edirne comme on dit en turc), qui était déjà en Europe. Comme l’Empire voulait avoir comme capitale Constantinople, les Ottomans l’ont prise en 1453.

 

Ce n’est pas l’histoire d’Istanbul qui fait son cosmopolitisme, mais sa géographie.

 

É. F : Peut-être parce qu’Istanbul est un mille-feuilles, vous la décrivez comme une ville gourmande. Il y a beaucoup d’occurrences culinaires dans ce dictionnaire, et vous accordez notamment à l’aubergine une place de choix !

 

M. A : Istanbul et ses habitants sont gourmands. La gastronomie est centrale dans les plaisirs d’Orient. On n’en finit pas avec tout ce qui relève de la douceur. Il y a le baklava ou le met kadaif… beaucoup de calories, beaucoup de miel et de fruits secs concassés. Quant à l’aubergine… C’est pour moi l’arôme le plus enivrant de tous. Il y a évidemment une réminiscence à l’enfance. Pour faire la salade d’aubergines, on les met sur une plaque chaude avec leur peau à griller. C’est à la fois très fort et très fin. Je crois que si Proust avait grandi à Istanbul, une aubergine en train de griller aurait été sa madeleine.

 

É. F : Et l’histoire littéraire en aurait été changée !
Constantinople est la ville de votre enfance, la ville de votre père. Y retournez-vous souvent ?

 

M. A : J’y retourne de plus en plus car il y a un effet d’entraînement. Il y a une quinzaine d’années, j’ai commencé à écrire un roman où il y avait un personnage turc. J’ai alors dû faire des repérages et, une chose en amenant une autre, j’ai redécouvert la ville de mon enfance.

Pendant très longtemps, je n’y allais pas. Dieu sait pourquoi, du reste. Parfois, nous n’avons pas envie de retourner là où on a beaucoup aimé, où on a beaucoup été aimé. Puis, ça s’est tout à coup débloqué. Ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ? J’y suis donc très souvent depuis une quinzaine d’années.

 

É. F : Vous n’y avez pourtant pas que de bons souvenirs.

 

Quand je quitte Istanbul, j’ai toujours ce sentiment de quitter à la fois un amour et une douleur.

 

M. A : Quand on est amoureux, on est forcément un petit peu aveugle. Il y a eu beaucoup de douleurs que j’ai directement ou indirectement subies dans toute la deuxième moitié du 20e siècle. Je parle longuement de ce qu’on appelle le Varlık Vergisi (c’est-à-dire l’impôt sur la fortune) qui était uniquement appliqué aux minoritaires de façon tout à fait confiscatoire. Des gens se retrouvant tout à coup à devoir payer sous 15 jours des montants qui dépassaient la totalité de leur fortune. S’ils n’y parvenaient pas, ils étaient envoyés aux travaux forcés dans les hauteurs neigeuses de l’Anatolie. C’était très cruel. Il y a aussi eu les événements du 6 et 7 septembre 1955 qui étaient un véritable pogrom pour les minorités grecques, mais également juives et arméniennes.

Il y a donc en effet eu des moments extrêmement douloureux et très violents. Et puis, à côté de cela, d’autres moments tout à fait enchanteurs. C’est au fond un peu ça qui m’est resté.

Je raconte une histoire à la fin du dictionnaire. J’ai un jour demandé à une dame spécialiste des parfums si le nom d’un parfum était important. Elle m’a répondu : « Oui ».  J’ai posé la question : « Quel est le nom, à votre avis, le plus fort et le plus inoubliable ? ». Elle m’a dit : « Ma griffe », d’un parfum d’une maison qui s’appelait Carven, et qui d’ailleurs existe toujours.

– Pourquoi « Ma griffe » ? ai-je interrogé.

– « Parce que la femme qui aime, aime aussi griffer. Elle aime laisser un souvenir à la fois tendre et un petit peu cruel. C’est ça l’amour. »

Cette réponse résume ce que je ressens. Quand je quitte Istanbul, j’ai toujours ce sentiment de quitter à la fois un amour et une douleur.

 

É. F : Vous donnez très envie de visiter Istanbul. Par où faut-il commencer ?

 

M. A : Sans l’ombre d’un doute, par la rive droite de la Corne d’or, c’est-à-dire l’ancienne Istanbul. C’est la partie qui est entièrement en Europe, la Corne d’or se déversant dans le Bosphore. C’est là que sont le palais Topkapi, ou la Basilique de Sainte-Sophie. Si Sainte-Sophie est aujourd’hui une mosquée, elle était auparavant un musée, qui lui-même était avant une mosquée qui, il y a plus longtemps encore, était une basilique chrétienne grecque-orthodoxe. Il y a évidemment beaucoup de gens qui s’offusquent à juste titre du fait qu’elle ait été tout à coup de nouveau transformée en mosquée, alors que c’était un compromis lorsqu’elle était musée. Peu importe. Si vous transformez demain Sainte-Sophie en kiosque à journaux, ce sera toujours une basilique chrétienne à mes yeux. S’il y a aujourd’hui des gens qui vont prier le culte de l’Islam là-bas, je leur offre de tout cœur un lieu qui est chrétien et qui restera chrétien pour moi. S’ils veulent prier là-bas, que Dieu les bénisse.

 

É. F : C’est le propre d’une ville de traces et de strates, tout coexiste.

Une dernière question Metin Arditi. Vous êtes aussi romancier, et vous avez fait le choix d’illustrer les entrées de ce Dictionnaire amoureux par vos propres mots : des extraits de vos romans.

 

M. A : J’ai en effet écrit plusieurs romans qui se passent à Istanbul et je ne voyais objectivement pas de meilleure façon d’illustrer certaines occurrences que de reprendre des passages romanesques, puisqu’Istanbul est une ville romanesque. Par exemple, vous pouvez décrire les danses orientales sur un plan technique, mais ce ne sera jamais aussi charmant que si vous les décrivez à travers des personnages qui vivent des émotions. Istanbul est une ville d’émotion.