Menahem Pressler : « Marcher vers la lumière »

Fondateur en 1955 du légendaire Beaux Arts Trio, pivot de la formation pendant les… cinquante-trois ans de son existence, le pianiste Menahem Pressler commence une nouvelle carrière de soliste. À quatre-vingt-dix ans !

Après un demi-siècle au service de la musique avec le Beaux Arts Trio et à l’université de Bloomington, le pianiste Menahem Pressler entame à nouveau une carrière de soliste à quatre-vingt-dix ans. Cet éternel enfant – et ce grand sage – nous révèle une sorte de paradis perdu qui se nourrit d’une intimité profonde avec les grands compositeurs.

Longévité

Si je devais résumer ma carrière en un mot, ce serait : l’amour. Mes mains sont encore bonnes, ma vue est parfaite et mon cœur va bien. Le succès que je rencontre à mon grand âge me touche, non pas tant que j’aime les applau­disse­ments mais parce que j’ai la possibilité de dire quelque chose à travers la musique qui n’appartient qu’à moi et de partager cela avec le public.

Orchestre de Paris

J’ai joué le Concerto en si bémol de Mozart avec l’Orchestre de Paris et Paavo Järvi. Dans cette œuvre, Mozart nous ouvre les por­tes du paradis avec chaleur et tristesse. Il rafraîchit notre âme. Les excellents musiciens de l’orchestre ont été disposés à suivre ma route. Et puis Paavo a compris ma vision et il m’a aidé à la réaliser. J’ai pour eux une immense gratitude. Et le public a fait plus qu’assister à un concert. Par sa profonde écoute, il a participé pleinement à ce moment unique. Je pense qu’on doit sortir changé d’un grand concert. Moi, après un concert de Schnabel, je n’étais plus le même qu’en entrant. Il était le prêtre, la salle de concert était le temple et la partition était la Bible. C’est toujours ainsi que j’ai considéré mon métier.

Palestine

J’ai quitté l’Allemagne en 1939 avec mes parents, trois semaines avant le début de la guerre. Notre bateau a quitté l’Italie cinq jours avant la guerre. Il n’est plus reparti d’Haïfa où nous sommes arrivés. J’étais très malade, je ne mangeais plus, et mon père pensait que c’était normal pour un jeune pianiste prodige. C’est la musi­que qui m’a sauvé. J’ai commencé à travailler la Sonate op. 110 de Beethoven tout en allant au sanatorium. J’adore travailler, peut-être plus encore que jouer. Ayant enseigné toute ma vie, c’est l’amour du travail que j’ai tenté de transmettre à mes élèves.

Debussy

J’ai lu dans un journal que l’État français organisait un concours Debussy à San Francisco. J’ai voulu le passer et mon professeur m’a dit : " C’est une bonne idée pour te rendre compte de ton niveau. " Mais je ne connaissais que Clair de lune et l’Arabesque n° 1 de Debussy. Un pianiste français de passage en Israël m’a donné six leçons sur les quatre premiers Préludes et j’ai pris l’avion pour New York via Le Caire, Athènes et Genève. Je ne parlais pas un mot d’anglais et je suis allé chez Steinway pour travailler. J’ai com­mencé à m’exercer sur un beau piano rouge et l’accordeur m’a dit : " Que faites-vous ? Rubinstein, Casadesus et Schnabel ont joué sur ce piano. Vous êtes fou ? " Et puis M. Steinway est arrivé et m’a dit : " Joue-moi quelque chose. " J’ai joué et il m’a autorisé à travailler sur ce piano après la fermeture. J’ai rencontré Byron Janis qui m’a dit : " Laisse tomber San Francisco, le premier prix est décidé d’avance, je vais te présenter à Horowitz. " Mais j’avais promis et je suis allé à San Francisco. Or le président du jury était Darius Milhaud et il n’était pas homme à se laisser impo­ser un lauréat choisi d’avance. Nous étions 67 candidats. J’apprenais les œuvres au fur et à mesure, elles étaient de plus en plus difficiles : L’Isle joyeuse, les Études, Images… À la fin, nous n’étions plus que trois. J’ai félicité une fille qui jouait admirablement. En larmes, elle m’a répon­du : " Mais non, c’est toi qui va gagner. " Effectivement, dans un anglais abominable, Darius Milhaud m’a appelé sur scène pour m’offrir le premier prix. Il m’a ensuite emmené dans sa suite pour me faire lire la partition de Pelléas et Mélisande qu’il vénérait. Il m’a demandé de jouer pour lui. J’ai proposé Brahms et il m’a répondu : " Ah ! non, pas ce compositeur de bar à bière ! " Mais il m’a signé une recommandation pour le meilleur agent des États-Unis et j’ai fait mes débuts avec Eugene Ormandy et l’Orchestre de Philadelphie.

Rubinstein

Je l’aimais tant. Son jeu était si naturel… comme le soleil. Horowitz, c’était différent. Je le compare à une très belle fleur dans une serre qui dégage un parfum unique.

Heifetz

C’est Franz Waxman qui me l’a présenté. Il avait organisé un grand festival en Californie où de grands solistes comme Egon Petri se produisaient. Il avait aussi composé sa Carmen Fantaisie pour Heifetz. Un jour, il me dit : " Viens, nous allons dîner chez Heifetz. " Pour moi, c’était comme rencontrer Dieu sur terre. Nous avons joué au ping-pong, je lui ai joué mon arrangement de Scaramouche de Milhaud. Ce qui m’a le plus touché, c’est que la chambre de ses deux enfants était décorée en bleu et blanc, les couleurs du drapeau d’Israël.

Casadesus

J’ai travaillé avec Robert Casadesus à Fontainebleau. C’était un grand maître et un pianiste merveilleux. J’ai souvent tourné les pages pour Gaby quand ils jouaient tous les deux et il a composé une très belle œuvre pour notre Beaux Arts Trio. On avait toujours l’impression d’apprendre quelque chose avec lui.

Bruno Walter

Il m’a donné la meilleure leçon de piano que j’aie reçue de ma vie. Je travaillais le Concerto de Schumann avec lui et, dans le premier mouvement, il m’a dit : " Mais ce n’est pas ce que dit Schumann. " Et il me l’a joué. Je lui en garde une immense reconnaissance.

Alma Mahler

Elle m’a dédicacé son livre. J’ai dû le prêter à un ami qui ne me l’a jamais rendu. Un jour, j’ai découvert qu’il était en vente sur eBay pour 50 000 dollars. C’était mon exemplaire : " À Menahem Pressler, signé Alma Mahler ". C’est fou !

Kurtág

De tous les compositeurs que j’ai rencontrés, c’est celui que j’admire le plus. Il nous a offert des compositions magnifiques pour le Beaux Arts Trio. C’est le pire des critiques, le plus intransigeant, mais d’abord pour lui-même. Il ne fait pas de compromis, il suit sa route.

Chant

J’aimerais connaître la formule magique pour faire chanter le piano et vous la transmettre, mais il n’y en a pas. La seule chose que je peux dire c’est : il faut l’entendre dans sa tête et marcher vers la lumière. C’est ainsi que j’entends Schnabel, Horowitz ou Heifetz. Par le toucher, ils expriment ce qu’ils sont.

Actualité

  • Le disque Schubert/ Mozart/Beethoven de Menahem Pressler paru chez La Dolce Volta est " Choc " dans ce numéro de Classica.
  • À paraître prochainement chez Bis : Beethoven (Sonate n° 31), Schubert (Sonate D. 960) et Chopin (Noctune en ut dièse mineur).