Médias : 24 heures à Radio Classique

En 1982 naissait Radio Classique, avec pour devise « la grande musique sans commentaires ». Depuis, la petite station est devenue incontournable, réunissant aujourd’hui plus d’un million d’auditeurs. Nous avons passé une journée dans les coulisses d’une fréquence familère aux lecteurs de Classica.

Au premier étage d’un immeuble haussmannien, place Henri-Bergson à Paris-8e. Il est 9 heures, un jeudi. Guillaume Durand, Philippe Tesson et Jean-François Kahn discutent dans le couloir où flotte une odeur de café, en haut d’un escalier en colimaçon. Ils sortent de la " Matinale ". Juste derrière, Ève Ruggieri, très élégante dans une robe blanche et sur de hauts talons, rature et réécrit ses notes avant d’entrer dans le studio d’enregistrement. Les publicités – nécessaires à la santé de cette radio privée – s’enchaînent avec régularité. Un coup d’œil à la grosse horloge rouge. Enfin c’est son tour. Quelques mots avec Guillaume Durand et sa chronique commence, ce jour-là sur Philippe Jordan. L’animatrice entonne l’air de Carmen qu’elle vient de lancer et Christian Morin, qui s’assoit à ses côtés, se met à chantonner lui aussi. Au micro, elle parle avec les mains, s’esclaffe, vit l’histoire qu’elle raconte, et regarde " une fois sur dix " les notes qu’elle a préparées une heure avant, dans un cahier d’écolier. " Je suis une messagère entre le public et les artistes, explique-t-elle. Je veux faire entrer les gens dans cet art qui n’est qu’émotion. " 9 h 30. En chemise rose pâle sous une veste bleue, Christian Morin communique avec le réalisateur, à la régie, en pressant un bouton pour se faire entendre à travers une épaisse vitre teintée. " Tous Classiques " peut commencer. Quand un extrait musical passe, l’animateur est hors antenne, il peut parler sans que l’auditeur l’entende. " Il te reste une minute à combler, on fait quoi ? ", demande Raphaël Barani entre deux plaisanteries. " Mets Nabucco et un peu de Chopin, avec trois phrases, ça tombera juste. Ou appelle ta mère pour savoir ce qu’elle veut écouter ! " En même temps, le technicien monte une émission préenregistrée, coupe les bavures, ajuste la musique en grignotant un biscuit. À l’étage en dessous, Albina Belabiod et Louis Palligiano enregistrent " Top Classique " – ils le " mettent en boîte ", dans le jargon. Pendant ce temps, François Cache, le directeur de la diffusion et des réseaux, examine la console de mixage, l’appareil qui traite le signal audio, perlée de centaines de boutons. Il s’en retourne vite dans une pièce pleine de boîtiers où l’air froid des ventilateurs et le ronronnement des machines assurent le bon fonctionnement de la radio.
Quand il ne présente pas une œuvre, Christian Morin pianote sur sa tablette à la recherche d’anecdotes savoureuses. " Francis Drésel est mon décorateur musical, souligne l’ancien animateur d’Europe 1 et de TF1. C’est lui qui fait ma programmation et quasiment toute celle de la radio. Moi, je suis un passeur ", pour rendre la musique accessible à tous. Les messages des auditeurs défilent sur un ordinateur devant lui : " Je suis ravie de vous écouter de Pékin ", écrit une dame. " Ce que j’aime dans la radio, explique-t-il de sa voix grave et chaude, c’est parler aux gens. On entre dans leur intimité, en voiture, dans leur salle de bains… Excusez-moi deux petites sec… " Il enfile son casque à toute vitesse et déjà le bouton rouge " On Air " s’allume, signe qu’il est à l’antenne. " C’était Beethoven, que l’on imagine dans son capharnaüm, un verre de vin sur son piano ", improvise-t-il d’un ton enjoué.
" Une pédagogie du plaisir "
Car la façon de parler est primordiale. Rien qu’au ton des animateurs, l’auditeur peut deviner qu’il est bien sur Radio Classique. " Le choix de la voix est une politique de l’antenne, affirme Chloé Salmona, responsable de la communication. On choisit les plus belles. " La chaîne se veut conviviale. " On y arrive sans doute parce que l’ambiance est chaleureuse, suppose l’animatrice Laure Mézan. Et peut-être que la musique classique suggère ce ton-là. " Principal conseil : parler en souriant. Il faut dire qu’ils n’ont pas l’air de se forcer. Dans les couloirs, les gens se saluent affectueusement, une bise, une blague. À 13 heures, sur de grands éclats de rire, surnage un relent de légumes réchauffés.
Entre dans le studio Laure Mézan, à la chevelure rousse et au large sourire, pour le " Journal du classique " qui détaille l’actualité musicale, puis Emmanuelle Giuliani du quotidien La Croix, qui intervient à 13 h 25. Pendant qu’un air de l’Alessandro de Haendel résonne, elles papotent des derniers concerts à écouter. " Et toi, Albina, t’en as pensé quoi ? ", demandent-elle à Albina Belabiod, qui attend sa " Pause Classique ". Une canette de soda claque et chuinte sur le chœur de L’Enfance du Christ de Berlioz. Laure anime aussi les concerts du soir, le " Kiosque " et gère aussi les partena­riats musicaux. L’émission terminée, elle court in­terviewer des artistes et monter les entretiens.Élodie Fondacci travaille " Des histoires en musique " dans la cabine de montage juste en face. Avec un réalisateur, elle choisit les morceaux d’illustrations, place ses mots sur le rythme, les respirations… " Cela permet d’aborder la musique différemment, de mieux la comprendre, indique-t-elle de sa voix douce, presque voilée. Les musiques contemporaines, plus difficiles d’accès, s’adaptent très bien. " Tout autour, les bureaux sont ouverts. Tous sont branchés sur Radio Classique. " Je vous laisse en compagnie d’Albina Belabiod… Bonjour Albina… Bonjour Laure. " Les voix sont onctueuses. Joviale, l’animatrice, vingt-huit ans, diffuse des œuvres " lu­mineuses, avec des interprètes vivants. J’essaie toujours de me mettre à la place de l’auditeur, avec l’aide de Francis, sourit-elle. Je passe ce que je veux. "
Dans les couloirs, Étienne Mougeotte discute avec Laure Mézan. Arrivé en janvier dernier à la tête de Radio Classique, le directeur veut développer les délocalisations pour profiter des concerts en région. Sa radio doit continuer à être une " pédagogie du plaisir ". Car, poursuit-il, " les auditeurs sont fidèles et la durée d’écoute est longue : 2 h 18 min. en moyenne par jour ". Poussant une porte, voici la pianiste Marie-Josèphe Jude, qu’Alain Duault vient d’interviewer pour l’émission dominicale " L’Invité classique " où " les artistes doivent exprimer leur personnalité ". L’animateur, en veste à carreaux bleu pastel, enchaîne avec " Duault Classique ". Les auditeurs l’apprécient et il prend en compte leurs desiderata. Le spécialiste de l’opéra consacre une heure de son émission à l’actualité musicale et une autre à ses " greniers ", aux artistes – souvent disparus – qu’il veut faire découvrir selon son " humeur ", tirés de sa discothèque de 70 000 disques. Claire Chazal passe derrière une vitre, il court l’embrasser, revient à son micro, cherche une pièce de six minutes à glisser dans le programme, fait signe à Yann Lauvray, le réalisateur. " Ici tout le monde se connaît, ça crée une unité, on est tous passionnés ", indique-t-il. Sur un grand écran devant lui défile le conducteur, le programme minuté de l’émission.
Et voici justement Francis Drésel qui monte l’escalier pour discuter avec lui de ce programme. " Cheville ouvrière de Radio Classique ", " chef d’orchestre de la radio ", " encyclopédie ", rien n’est assez élogieux pour qualifier celui qui assure toute la programmation de la radio. Lui se qualifie modestement de " "nègre" des animateurs ". Au rez-de chaussée, dans son " cagibi " où des colonnes de disques rampent le long des murs, par terre, sur les bureaux, il écoute l’énorme quantité de CD qu’il reçoit et trie, et choisit, et conseille, en fonction de la personnalité de l’animateur. Jamais deux fois le même morceau dans la semaine. Ses horaires sont fous : 7 h 30-21 h. Et le week-end, le passionné en profite pour enregistrer son émission " Discoportraits ", qui passe de 23 heures à minuit. Son temple ? La discothèque au sous-sol, avec des albums sur des étagères coulissantes à perte de vue. " Mais on est normaux, on arrive à avoir une vie ! " plaisante-t-il avec sa jeune collaboratrice Sixtine de Gournay…
" Une vraie famille "
Un peu plus loin, au fond d’une petite cour, s’active Aurélie Messonnier, la responsable ingénieur du son qui enregistre concerts et postproductions (à l’extérieur de la radio). Au milieu de partitions, de fils noirs et de caisses, elle réécoute les habillages qu’elle a créés, les mélodies qui séparent les émissions, pour les proposer à Étienne Mougeotte. Gaie, fraîche, souriante, elle parle de cette radio comme d’" une vraie famille ; on s’entraide beaucoup ". Au loin, des exclamations. Dans l’" open space ", Albina, Louis et d’autres sont agglutinés derrière un ordinateur où un mail d’auditeur délie les zygomatiques à coup de photomontages des animateurs déguisés en personnages du Moyen Âge. D’autres sont moins tendres : les " je vous adore ", " votre émission me tient compagnie " se frottent à quelques " je vous déteste, arrêtez la radio ! " heureusement plus rares…
Il est presque 18 heures, Jean-Marie Bigard s’installe pour l’émission. C’est le moment du direct d’Olivier Bellamy, " Passion Classique ". Tous les deux, l’un en jeans et baskets, l’autre en chemise à fleurs bleue et gilet de satin, posent pour la photo du blog de l’animateur, dans le canapé rouge en face du studio. Durant les " Madeleines " de l’humoriste, les morceaux qu’il a choisi d’écouter, les deux hommes restent silencieux, songeurs. " Mon émission peut se résumer à : dis-moi quelle musique tu aimes, je te dirai qui tu es. Je réunis l’art et l’humain. C’est donc intéressant d’inviter des personnalités très diverses. " La journée se termine, la radio se vide. À partir de 19 heures, les émissions sont pré-enregistrées. Quel­ques réalisateurs restent jusqu’à 22 heures. Demeurée seule, " Radio Classique de nuit " enchante les noctambules jusqu’à 5 heures du matin.