L’ouverture des « Maîtres chanteurs  » de Wagner

Souvent sortie de son contexte, l’ouverture des « Maîtres Chanteurs de Nuremberg  » est une page de concert brillante qui fascine chefs et orchestres. Encore faut-il savoir animer ce riche lever de rideau, théâtre et symphonie tout à la fois.

Vieux débat : est-ce ou non au Festival de Bayreuth qu’on dirige le mieux Wagner et l’ouverture des Maîtres chanteurs ? C’est là en tout cas qu’on l’entend le plus souvent, des dizaines de versions en témoignent. Pourtant, hormis le " live  " de Karajan (EMI, 1951) qui, pour sa flamme et son théâtre, figurera parmi les huit versions retenues, il faudra les écarter presque toutes, soit pour leur manque d’attrait (Leinsdorf, 1959 ; Böhm, 1968 ; Varviso, 1974 ; Barenboim, 1999), soit pour des problèmes de prise de son (Furtwängler, 1943 ; Knappertsbusch, 1952 et 1960 ; Cluytens, 1958). De Furtwängler, nous retiendrons pour notre écoute le " live  " de 1949 avec l’Orchestre philharmonique de Berlin (DG), pour sa noblesse de ton et sa maîtrise formelle – plus accomplies que dans la gravure studio avec Vienne quelques mois plus tôt (EMI). Implacable à la tête de l’Orchestre de la NBC, le vieux Toscanini (Arkadia, 1954) mérite plus qu’une oreille, mais on y cherchera en vain un sourire. Éloignons pour des raisons acous­tiques les témoignages de Weingartner et Böhm à Vienne (1935, 1944), Bodanzky et Reiner à New York (1936 et 1952), Jochum à Munich (1949), Kempe à Dresde (1951) et Keilberth à Dresde (1948). Parmi les " live  " de bonne qualité technique, citons ceux de Goodall, pourtant anecdotique (BBC, 1974), et de Celibidache à Munich (EMI, 1997), aux lenteurs horripilantes. Les atmosphères déployées par Thielemann à Vienne (Orfeo, 2005) et Janowski avec le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin (Pentatone, 2011) sembleront un peu creuses, et celle de Solti et des forces de Chicago (Decca, 1995) typique de ces lectures qui retombent une fois écoulées les vingt-cinq premières mesures " Sehr mässig bewegt " (" modérément agité  ") du portail d’entrée – un écueil qu’évite Haitink dans la fosse du Covent Garden (ROH, 1997). Côté studio, on trouvera Szell appliqué à Cleveland (CBS, 1962), Boulez assez tapageur à New York (Sony, 1972), Reiner glacial à Chicago (RCA, 1955) et Stokowski complaisant face au LSO (Decca, 1972). Beecham, lui, ameute la garde royale de Pomp and Circum­stance (EMI, 1959), Bernstein (Sony, 1964) et Sinopoli (DG, 1986) guident le New York Philharmonic vers d’improbables terres mahlériennes, et Levine fait tourner à vide la machine du Met (DG, 1991), tout comme Thiele­mann l’Orchestre de Philadelphie (DG, 1997). Malgré la Philharmonie de Vienne, Knappertsbusch (Decca, 1951) et Solti (Decca, 1975) déploient une énergie un rien vaine, et la qualité des Berliner n’exempte pas non plus Kempe (EMI, 1956) d’une certaine confusion. Enfin, tout impérial qu’il soit avec Berlin (EMI, 1957 et 1974), c’est aux rênes d’une Staatskapelle de Dresde en lévitation que nous privilégierons Karajan (EMI, 1970). Kubelik (Arts, 1967), Jochum (DG, 1976), et Sawallisch (EMI, 1993) apporteront, eux, l’éclairage personnel du Kappelmeister et l’expérience des grandes phalanges germaniques dans ce répertoire : autant de passionnantes confrontations face aux optiques plus symphoniques de Böhm et Vienne (DG, 1979), Klemperer avec le Philharmonia (EMI, 1960). Quelques regrets ? Écarter un Mehta vif-argent (Decca, 1966), un Tennstedt tellurique (EMI, 1982), la fougue de Svetlanov (Melodiya, 1980) et la noblesse de Jansons (EMI, 1991).

LES HUIT VERSIONS

Face à l’Orchestre philharmonique de Vien­ne, Karl Böhm, l’un des grands wagnériens du XXe siècle, déçoit profondément. " Pas de théâtre, pas de souffle  ", tance BD, qui regrette aussitôt la matité du son. Si ET pointe l’absence de style, il déplore surtout un message " saturé d’informations  ", comme si le chef autrichien ne parvenait pas à suivre une route claire. PV va plus loin : " Est-ce un orchestre de radio ? Il n’est pas très beau, en tout cas.  " Il est vrai que dès les premières mesures, l’atmosphère est lourde, et lenteur rime avec torpeur : si le leitmotiv dit de " la Bannière ", avec son rythme martial, est scan­dé avec poigne et précision, celui de " l’Amour naissant " s’étire et s’alanguit. La suite est du même acabit, et l’ennui guette. Comme son aîné, Wolfgang Sawallisch a souvent dirigé Les Maîtres en fosse. Kapellmeister au bras solide, il règle à la tête de l’Orches­tre de l’Opéra de Munich une " belle mise en place  " (JR), où les leitmotive s’intègrent un à un et au sein d’une facture impecca­ble. " Le début est un peu sentimen­tal mais cela fonctionne plutôt bien  ", note BD. Trop bien, peut-être… Car la tension initiale, fièrement proclamée, ne tarde pas à s’affaisser. Sawallisch " n’est préoccupé que de faire chanter ses cordes !  " lance ET. " Elles sont somptueuses, en effet  ", admire PV, qui n’épargne pas " le problème de justesse qui gâche le premier accord  ". Mais le manque de ligne directri­ce ruine l’entreprise sur la durée et la disqualifie plus vite qu’on ne l’aurait cru. Dommage. Chez Rafael Kubelik, la rondeur des pupitres de l’Orchestre de la Radio bavaroise met tout le mon­de d’accord. " Très belle petite harmonie  ", juge PV. Ces qualités plastiques encourageraient-elles le chef à privilégier ce " gros son  " (JR) qui se cherche une direction sûre ? " Le départ n’est pas spectaculaire, dit ET ; c’est droit, posé, puis soudain très large. La gestion du premier crescendo est affolante, la présence contrapuntique très construite. " Mais encore une fois, où va-t-on ? " Rien d’évident là-dedans, note BD, il y a une exalta­tion de la dynamique, une vision très symphonique où l’on se croit tour à tour dans Roméo et Juliette de Tchaïkovski et la Septième de Mahler. " Au final, c’est cet enchaî­nement de " caractères difficiles à cerner  " (JR), cette " multiplicité d’humeurs  " (PV) qui peinent à insuffler l’exaltation idoine. Intéressant… mais trop étrange.

" Furt  " puissant

La lecture de Wilhelm Furtwän­gler et du Philharmonique de Berlin n’a pas pris une ride. Certes, le souffle et la distance du son mono nous rappellent bien les années 1940, mais " le lyrisme puissant, la tension maintenue de la première à la dernière mesure  " (PV) parlent d’eux-mêmes. On peut juger avec ET que " le côté contrapuntique  " n’est pas flagrant, mais être en désaccord quand il juge l’atmosphère " joyeu­se  " : elle est certes cohéren­te mais " sans allé­gresse, marquée par un mélange de gravité et d’élévation  " (JR). " Cela n’exulte pas, précise BD, c’est parfaitement mené, romantique et pas dégoulinant, vif et bien étagé, malgré la prise de son  ". En clair : un voyage à ne pas négliger mais à conseiller après d’autres versions, pour qui veut tutoyer les cimes wagnériennes. La soirée historique du Festival de Bayreuth 1951 dirigée par Herbert von Karajan enflamme BD : " J’aime sans réserve. Il y a un aspect jubilatoire, hyperintense, irrésistible. Cela ne ressemble à rien d’autre !  " À Furtwängler, peut-être ? Un peu " pour son caractère allant et festif ", confirme ET. Bien sûr, on pourra toujours gloser sur le son mono et l’acoustique si spéciale liée à la fosse enfouie sous la scène ; on pourra aussi critiquer la justesse très relative d’un Orchestre du Festival " un peu gris  " (JR), ses décalages assez " systématiques qui créent une impression de bazar  " (ET). Mais on restera bouche bée devant cet " élan jamais boursouflé et cette conviction. C’est volcanique ! " (PV). Le jeune Karajan emporte tout sur son passage et traduit la fête de Nuremberg, ses mystères et sa poésie avec " une énergie ahurissante " (ET). Une expérience à vivre.

Karajan : le rêve

Le vieil Otto Klemperer déploie à la tête du Philharmonia Orchestra une architecture qui n’a pas son pareil. Est-ce là l’esprit des Maîtres ? Cette austérité cérémoniale, cette " lenteur hypnotique teintée de pessimisme  " (JR) jusque dans l’énoncé des thèmes les plus gaillards ? Il y a dans le déploiement de cette grande arche tragique une " ironie grinçante… mahlérienne  ", note ET, qui juge la vision hautement pensée, capable d’habiter chaque seconde d’un tempo très lent. " C’est métaphysique, c’est le Saint Art allemand, admire BD, et tellement maîtrisé et construit ! " PV est tout aussi enthousiaste : " Le hiératis­me majestueux n’interdit pas la grande lisibilité des différents plans. Fichu contrôle ! " Atypique, la battue impénétrable de Klemperer élève à Wagner un monument marmoréen et déchiffre les codes d’un théâtre quasi sacré. Les forces du Deutsche Oper de Berlin avec Eugen Jochum à leur tête peignent un lever de rideau immédiatement généreux, " aler­te, classique  " (ET), " réfléchi, volontaire, mais sans lourdeur " (PV). JR admire la fluidité du discours et les dialogues entre pupitres ainsi que la faculté du chef à conci­lier les contraires, " sérieux et légèreté, joie et mélancolie  " – bref, un " sentiment d’évidence  " par-delà la sensualité limitée de la phalange. " C’est un très beau son d’orchestre, au contraire  ", lance BD, très sensible au " climat brucknérien  " de cette ouverture – " un peu compacte et manquant de respiration  ", certes, mais " magnifiquement menée  ". Nous voici au sein d’un théâtre humaniste, pétillant et toujours projeté de l’avant : un modèle d’équilibre qu’il­lumine le métier sûr de Jochum, idéal pour un premier contact. Karajan et la Staatskapelle de Dresde : l’équation de rêve. Non seulement " on est sur scène, dans la réalité poétique des ruelles de Nuremberg, quelque part entre Bach et Strauss " (BD), mais l’orchestre est une pure splendeur " avec ses violons soyeux, ses basses sépulcrales, une petite harmonie qui crépite " (JR). Un théâtre aux mille couleurs où la circulation des leitmotive est virtuose, " chacun d’entre eux étant phrasé avec éloquence et goût des images " (PV). C’est " dense, léger  " (BD), à la fois " version de démons­tration (la prise de son !) et version vivante, notamment grâce à une tonicité constante de la pulsation, y compris dans les passages lyri­ques  " (ET). Voilà le complément jouissif à la vision si accomplie de Jochum : la première à connaître, et s’il n’en fallait garder qu’une, la seule.

LE BILAN

1. Herbert von Karajan
EMI 1970

2. Eugen Jochum
DG 1967

3. Otto Klemperer
EMI 1960

4. Herbert von Karajan
EMI ou Naxos 1951

5. Wilhelm Furt-wängler
DG 1949

6. Rafael Kubelik
Arts1967

7. Wolfgang Sawallisch
EMI 1993

8. Karl Böhm
DG 1979