L’ouverture de “La force du destin” de Verdi

Seule ou précédant l’opéra, l’ouverture de "La Force du destin" est un flambant condensé de l’art verdien. Confrontation.

Avec celle des Vêpres siciliennes,, l’ouverture de La Force du destin reste la plus populaire, la plus jouée (au concert) et la plus enregistrée de celles de Verdi : peut-être même davantage que l’opéra lui-même, frappé d’une réputation maudite. Distinguons tout d’abord les intégrales. La premiè­re (en studio) remonte à 1941, dirigée par Gino Marinuzzi (Rai de Turin, Cetra) : beaucoup de force de la part du chef sicilien, mais un son réellement impossible. Ce handicap condamnera aussi la captation du Metropolitan Opera (AS Disc, 1943), où officie pourtant un Bruno Walter menaçant comme la foudre. Comme Antonino Votto, impétueux avec la Scala (Melodram, 1957), Dimitri Mitropoulos fait partie de ces chefs d’excep­tion pour qui la fresque verdienne est, dès l’ouverture, taillée dans le brûlant ; quel dommage une fois encore que le son soit rédhibitoire (Florence, 1953, Urania) ! Plus plaisant à Vienne en 1960, il est gâché par un orchestre en petite forme (Orfeo, 1960). Nino Sanzogno à la Rai de Rome (Myto, 1957) n’intéresse pas, pas plus que Gabriele Santini à Florence (GDS, 1956) ou Nello Santi au Met (GOP, 1965).
Garants de la tradition, Fernan­do Previtali et Francesco Molinari-Pradelli sont revenus à maintes reprises à La Force ; là où le premier indiffère ( live à Buenos Aires, Arkadia, 1972 ; studio Decca, 1958), le second, bien qu’inégal (Naples, 1958, Bongiovanni ; New York, 1968, Myto), sait dynamiser le théâtre verdien, fidèle aux codes qu’on aime y reconnaître : aussi gardons-nous pour l’écoute sa gravure studio (Decca, 1959), parfaitement captée, s’imposant sans encombre face à un Serafin peu inspiré (EMI, 1954) et un Gardelli terne (EMI, 1969).
Dès le milieu des années 1960, les intégrales studio se multiplient, offertes à des baguettes que fasci­nent les bigarrures de la partition : Thomas Schippers (RCA, 1964) et son héri­tier James Levine (RCA, 1977), presque aussi nerveux, y brillent, respectivement à la tête de l’Or­chestre de la RCA italienne et du London Sympho­ny Orchestra, et semblent indispensables à notre choix. Considérée, grâce aux forces de la Scala et sa brochette de solistes, comme un classique de la discographie verdienne, la lecture de Riccardo Muti impose une ouverture haute en couleur, sur laquelle on est prêt à prendre les paris (EMI, 1986). À moins que Giuseppe Sinopoli (DG, 1987), au pupitre du Philharmonia, n’en remontre à son confrère en terme d’engagement : il figure évidemment parmi les huit versions. Signalons au passage que Matheson (Opera Rara, 1981) et Ger­giev (Philips, 1995) dirigent la mouture originale de La Force du destin.

Karajan, Abbado out !

Et si les versions isolées en remontraient aux intégrales ? Cham­pion de ce morceau de bravoure qu’il aime offrir en bis, Muti, déjà retenu une fois, impressionne à nouveau dans sa lecture fiévreuse avec le Philharmonia (EMI, 1977), préférable à celle du Philharmonique de la Scala (Sony, 1995). Idem pour Riccardo Chailly, dont la battue électrisante (National Philharmonic, Decca, 1983) éclipse celle, paresseuse et plus tardive, avec le même Philharmonique (Dec­ca, 2012). Écartons Celibidache à Munich, marmoréen mais si peu théâtral (EMI, 1989), défaut partagé à un moindre degré par Karajan à Berlin (DG, 1975). Avec le Met, Levine est surtout ronflant (DG, 1989), tout com­me Mehta à Los Angeles (Decca, 1972) et Honeck à Pittsburgh (Exton, 2008), tandis que Barenboim et le West-Eastern Divan Orchestra (Warner, 2004) et Chung et l’Académie Sainte-Cécile (DG, 2001) versent dans la caricature. Bien raides, Abbado et Berlin (DG, 1997) rejoignent Sawallisch et le Bayrische Staats­orchester (Orfeo, 1980) et Markevitch et le Philharmonia (Philips, 1967). Si on hésite à intégrer dans notre choix final la vision fulgurante de Giulini et du Philharmonia (BBC, 1961), c’est que la prise de son pèche là encore. Un problème que ne rencontre pas Antal Dorati (Mercury, 1957), dont le coup de fouet insufflé à un LSO en état de grâce constitue une vraie surprise : version retenue. Archives précieuses : Karajan avec la Staatskapelle Berlin (DG, 1939) et Toscanini et le NBC (RCA, 1952), et aimables curiosités : Serafin (Royal Philharmonic, EMI, 1959), Sebastian à l’Opéra de Paris (INA, 1958), Schippers à Boston (IMG, 1961) et Venise (Mondo Musica, 1967).

Les huit versions

Avec celle de Muti, l’intégrale de Thomas Schippers est souvent conseillée en première écoute, qui réunit la crème du chant verdien de l’époque (Price, Tucker, Verrett). Malheureusement, on oublie trop souvent de parler des limites techniques de l’Orchestre de la RCA italienne, principale pierre d’achoppement. Pourtant, bel effet de théâtre, la scansion introductive des six accords de cuivre surprend tout le monde : " attaque surprenante ", note XL, " d’un romantisme assez sévère ", confirme ET. Si le climat est assez noir, tragique, avec un sentiment de dignité et une certaine liberté dans l’enchaînement des épisodes, " l’orchestre est frustrant " (BD), et le métier de Schippers, qui sait faire " sourdre et monter le drame " (JR), ne parvient pas à éviter un certain ennui ni ce soupçon de vulgarité. Assez décevant.A vec celle de Muti, l’intégrale de Thomas Schippers est souvent conseillée en première écoute, qui réunit la crème du chant verdien de l’époque (Price, Tucker, Verrett). Malheureusement, on oublie trop souvent de parler des limites techniques de l’Orchestre de la RCA italienne, principale pierre d’achoppement. Pourtant, bel effet de théâtre, la scansion introductive des six accords de cuivre surprend tout le monde : " attaque surprenante ", note XL, " d’un romantisme assez sévère ", confirme ET. Si le climat est assez noir, tragique, avec un sentiment de dignité et une certaine liberté dans l’enchaînement des épisodes, " l’orchestre est frustrant " (BD), et le métier de Schippers, qui sait faire " sourdre et monter le drame " (JR), ne parvient pas à éviter un certain ennui ni ce soupçon de vulgarité. Assez décevant.
James Levine n’y va pas par quatre chemins. BD remarque tout de suite " le dramatisme, l’intensité, la vivacité " de cette version à la fois " tenue et sanguine ". Il est vrai que tout est en place, " plas­tique, rond, sans faute de goût " (JR), mais c’est justement " trop en place ! " peste ET, rapidement fatigué par ce panache " démonstratif, sans style réel ". XL ne partage pas l’analyse : " Ça manque un peu d’étagement des plans sonores, mais la succession de climats, le côté disparate de l’opéra – vulgarité comprise – sont bien rendus. " Toutefois, le sentiment de précipitation prévaut, et le " clinquant général " peine à masquer l’absence de " nécessité interne " (JR). Et malgré l’opulence orchestrale, " il manque quelque chose " (BD). Passons.

Dorati divise

Si l’affiche de La Force de Molinari-Pradelli a fait sa gloire (Tebaldi, Del Monaco), la baguette de ce chef souvent décrié impose un mordant qui tout de suite saute aux oreilles. " Très musique de film, remarque XL, avec un climat exacerbé ". BD, lui, juge le ton " monobloc, comme si le chef, à force de vouloir faire chanter son orchestre et imposer ce son énorme, le poussait jusqu’à lui faire manquer de caractère ". JR apprécie " la main sûre " du maes­tro, sa capacité à " habiter chaque thème de l’ouverture, en dépit de bois atteignant leurs limites " et d’une mise en place parfois sommaire. " Du vibrato, de la sentimentalité, de grandes bouffées de crescendo, un orchestre gras, c’est très prévisible ", estime ET. Pas déshonorant au final, mais peut mieux faire.
Attention, lecture décapante. Celle-là même qui divise. Dès le départ, Antal Dorati impose un tempo rapide, " urgent, sans concession, qui prend à la gorge " (JR). Les cordes frémissent, les contrechants sont admirablement soulignés, le sens du crescendo et de la forme rendu avec une rare maîtrise. " C’est tellement efficace, admire BD, charnel, viscéral ". Et les cordes sont " magiques, renchérit XL, le son rutilant – la stéréo du siècle ! – l’engagement complet ". Mais ET, lui, déteste : il n’y entend qu’une " succession de gestes, une sorte de reconstitution d’un style opératique populaire, où tout est surligné. Un tape-à-l’œil étrangement sincère, à la fois très travaillé et livré à l’arraché ". La majorité n’y est pas encore.
Puis vint Riccardo Muti. Dans son intégrale avec la Scala, le Napolitain offre une vision " large, ample, très symphonique mais très lyrique, une synthèse de tout cela, qui finit par partir dans tous les sens ", lâche ET, qui juge pourtant l’ensemble " sympathique ". XL y entend la version " la plus noire, une certaine emphase, des arêtes bien dessinées, un aspect Grand-Guignol auquel on a envie d’adhérer ", tout comme BD, happé par " l’investissement de la direction, sa franchise et son dramatisme sans chichis ". JR admire la même atmosphère " fatale, sérieuse : on est pris par le flux, avec ces coups du destin qui claquent comme des détonations ". S’approcherait-on de la version idéale ? Il s’en faut de peu.

Muti y est presque

Et revoici Riccardo Muti. Neuf ans avant son intégrale, il livre une ouverture de superbe allure, " classique, mais extrêmement bien réalisée. Un authentique lever de rideau et non un résumé symphonique " (ET). C’est en effet " typé, très "théâtre italien", à la fois simple et intense. Comme ça chante ! " s’exclame BD… L’orchestre, c’est un Philharmonia Orchestra parfumé de " l’Italie des rues " (XL). JR loue la " restitution des climats, et un sens de la gradation mené efficacement à terme ". Quelques réserves toutefois : BD et XL pointent des " sonorités un peu acides, une prise de son trop réverbérée " laquelle, de fait, pose un problème d’équilibre entre les cuivres et les cordes. Allons, encore un petit effort !

Sinopoli admirable

Difficile en fait de départager les deux Riccardo – Muti et Chailly. Ce dernier, qui n’a que vingt-neuf ans au moment de ce disque, grave une version " idéale pour une première écoute, note BD, un Verdi premier degré mais aristocratique ". Oui, Chailly aime et comprend immédiatement cette musique, épousant ses cour­bes dans un parfait dosage, " dramatique sans être grandiloquent, sentimental sans être larmoyant, avec un petit côté Giulini " (XL). L’éclat est immédiat, l’orchestre bien enregistré, et cette plénitude exclut " tout mauvais goût, toute vulgarité " (JR). L’orchestre est " splendide ", admire ET, impressionné par " la virtuosité des solistes, même s’ils s’écoutent un peu ". Et de s’interroger : " Oui, tout roule impeccablement, mais Verdi ne serait-il pas un peu plus pathologique que ça ? "
La pathologie ? Elle est là, qui couve sous chaque mesure, dans la lecture si peu orthodoxe mais tellement jouissive de Giuseppe Sinopoli et du Philharmonia. Avec ses poussées de fièvre, Sino­poli est de ces chefs qui se reconnaissent dans l’instant. " Atmosphère uniment sombre, jusque dans les thèmes porteurs d’espoir, des silences habités, un sens du détail et des dynamiques étonnant ", estime JR. L’inexorable progression, " avec ses accents mahlériens, viennois " (BD et ET), est admirablement construite : " ruptures, arrière-plans, tout y est, le drame et le symphonique. Et l’orchestre est merveilleux ; peut-on faire mieux ? " (ET)… Ce n’est pas " un drame à l’italienne, c’est très subjectif, et pres­que la caricature d’une adhésion " (XL). Vous l’aurez compris, si Giuseppe Sinopoli l’emporte d’une courte tête, Chailly et Muti mériteront tout autant votre attention.
Participants : Xavier Lacavalerie (XL), Bertrand Dermoncourt (BD), Eric Taver (ET) et Jérémie Rousseau (JR)