L’Orchestre Philharmonique de Vienne : une sonorité unique, fruit d’une tradition séculaire

Considéré comme l’un des meilleurs orchestres au monde avec le Philharmonique de Berlin et le Concertgebouw d’Amsterdam, le Philharmonique de Vienne se produit à l’année dans la Salle du Musikverein – notamment lors du fameux « concert du nouvel an », rendez-vous télévisé incontournable des mélomanes – et chaque été au Festival de Salzbourg.

 

Formation autonome et farouchement indépendante dès sa création en 1842, l’Orchestre Philharmonique de Vienne est entièrement maître de ses engagements

La date exacte de fondation du Philharmonique de Vienne reste incertaine, mais semble remonter à 1842, année qui vit son premier concert sous la direction du chef et compositeur (de l’opéra Les Joyeuses Commères de Windsor, entre autres) Otto Nicolai (1810-1849). L’orchestre, appelé à l’origine « Académie philharmonique », inscrivit à cette occasion dans sa charte trois règles d’or, toujours en vigueur aujourd’hui :

  • Seul un musicien qui joue dans l’Orchestre de l’Opéra d’Etat de Vienne peut être un membre du Philharmonique de Vienne (selon un processus d’intégration de trois années)
  • L’orchestre est artistiquement, financièrement et logistiquement autonome, et toutes les décisions sont prises sur une base démocratique à l’occasion de l’assemblée générale de tous les membres
  • Le comité administratif, élu démocratiquement, assure la gestion quotidienne de l’orchestre et des musiciens

Quand Otto Nicolai quitta définitivement Vienne en 1847, la jeune entreprise faillit s’effondrer, ayant perdu en une seule personne à la fois son chef artistique, mais aussi son chef administratif. Douze années de stagnation ont suivi, avant qu’une nouvelle innovation ne redistribue les cartes du destin à son avantage : le 15 janvier 1860, le premier des quatre concerts par abonnement eut lieu au Kärntnertortheater sous la direction de Carl Eckert, alors directeur de l’opéra, et depuis lors, les « Concerts philharmoniques » se sont déroulés sans interruption.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, les Wiener Philharmoniker sont dirigés uniquement par des chefs invités

Parmi les noms qui ont fait la renommée de la formation viennoise, citons Felix Otto Dessoff (1860-1875), premier grand chef formateur de l’orchestre, Hans Richter (1875-1898), qui programme les grands compositeurs contemporains (Wagner, Liszt, Verdi, Brahms, Bruckner) et Gustav Mahler (1898-1901), qui le dirige pour la première fois à l’étranger. Leur succéderont Joseph Hellmesberger (1901-1903), Felix Weingartner (1908-1927), Wilhelm Furtwängler (1927-1930), Clemens Krauss (1929-1933), Bruno Walter (1933-1938).

 

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Après la Seconde Guerre mondiale, l’orchestre n’a plus de chef permanent mais des chefs invités, triés sur le volet : Karl Böhm (1954-1956 et 1971-1981), Herbert von Karajan (1956-1964), Claudio Abbado (1971-1982), Lorin Maazel (1982-1987), Carlos Kleiber, Riccardo Muti, Zubin Mehta, Simon Rattle, Christian Thielemann, Andris Nelsons… La liste des chefs invités est longue et prestigieuse. Parmi les pionniers les plus influents se détachent Arturo Toscanini et Wilhelm Furtwängler, l’un étant le parfait antidote de l’autre, et surtout Herbert von Karajan (lequel eut pour particularité de prendre, en 1957, les directions artistiques de l’Opéra de Vienne et du Festival de Salzbourg), dont les personnalités marquèrent beaucoup l’orchestre, ainsi qu’en témoignent leurs enregistrements légendaires. Aujourd’hui, la formation invite régulièrement des baguettes issues de cultures et de traditions étrangères au sérail viennois, sans oublier des collaborations régulières avec les acteurs du mouvement baroque, au premier rang desquels Nikolaus Harnoncourt jusqu’à sa mort en 2016.

 


Carlos Kleiber dirige la valse Voix du printemps de Johann Strauss lors du Concert du nouvel an 1989

 

 

La sonorité « vieil or » du Philharmonique de Vienne tient à quelques particularismes transmis de génération en génération

Parmi les sujets qui fâchent, il faut évoquer les persécutions pour des raisons politiques ou raciales subies par certains musiciens durant le IIIe Reich ; et la tradition masculine de l’orchestre, lequel ne consentit qu’en 1997 à accepter dans ses rangs une musicienne permanente, en l’occurrence la harpiste Anna Lelkes. Aujourd’hui encore, et en dépit d’une politique d’ouverture progressivement favorable au sexe faible, les membres du Philharmoniques de Vienne passent pour d’incorrigibles phallocrates…

Si l’identité d’un orchestre relève d’une alchimie proprement indéfinissable, quelques particularismes organologiques, cultivés avec soin par les musiciens, l’expliquent en partie : le fameux hautbois viennois et sa sonorité pincée reconnaissable entre toutes, et le non moins unique cor viennois, en réalité une variante du cor naturel. Pointons aussi le doigté spécial utilisé par la clarinette, le basson et la trompette. Il n’est pas jusqu’aux timbales et au triangle qui ne soient fabriqués sur mesure ! Quant au jeu des cordes, velours capable des nuances les plus infimes, il doit beaucoup à la pratique chambriste assidue des musiciens. Autre habitude singulière : le premier violon, chargé de donner le « la », prend place en même temps que ses collègues sur la scène, à la différence des autres formations où il autorisé à recevoir, avant l’entrée du chef, des applaudissements personnalisés. Tout primus inter pares qu’il soit, l’individualité d’un membre des Wiener se doit de s’effacer derrière le collectif : celui d’un club très fermé, conscient de compter parmi l’élite mondiale des phalanges symphoniques.

 

Jérémie Bigorie

 

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