Loïck Peyron : « La mer est peut-être le dernier espace de liberté »

Alors que la 9ème édition du Vendée Globe bat son plein, Loïck Peyron, qui y a participé à 3 reprises (2ème en 1989-1990), signe un fabuleux Dictionnaire amoureux de la Voile (Editions Plon). Au fil de l’eau, on y découvre ses inspirations, son rapport intime avec la mer et la liberté qu’elle procure. Fort de ses quarante ans de carrière, le navigateur met en avant la transmission et l’humain dans un milieu de la voile qui, pour solitaire qu’il puisse parfois paraître, n’en est pas moins solidaire. Au gré de ses souvenirs, il nous donne une leçon d’équilibre entre héritage et progrès, terre et mer, aventure et repères. Entretien avec Elodie Fondacci.

Elodie Fondacci : Loïck Peyron bonjour ! Vous nous conviez à un véritable voyage en pleine mer, en publiant chez Plon un dictionnaire amoureux de la voile. Un dictionnaire qui est tellement intime qu’au fond on a l’impression que c’est une sorte d’autobiographie puisque ce sont vos souvenirs qu’on sillonne de A à Z en réalité…

Loïck Peyron : Eh oui ! J’ai eu l’honneur que Plon me demande de faire un Dictionnaire amoureux à la suite de signatures illustres même si je suis pas du tout écrivain. Vous savez, les sportifs ou les marins ont besoin de faire des phrases de temps en temps et c’est un honneur de les coucher sur le papier. (rires) J’ai été aidé dans cette lourde et longue tâche par mon ami Jean-Louis Le Touzet, journaliste de Libé et du Monde que je connais depuis toujours, qui m’a bien aidé à clarifier les idées. Il est vrai qu’il n’y a pas mieux que des souvenirs personnels pour illustrer des amours universelles. Et au fur et à mesure, je me suis remémoré beaucoup d’anecdotes qui viennent illustrer mon amour absolu de la voile, de la mer et des gens qui ont la chance d’en profiter ou de nous en faire profiter.

Elodie Fondacci : Pourquoi au fond avez-vous écrit ce livre ? Vous vous décrivez dans une préface très émouvante comme « un planeur qui descend paisiblement mais inexorablement vers le sol ». Est-ce que c’est une forme de bilan ce dictionnaire ? Pas d’adieu au grand large mais en tout cas vous vous tournez vers votre carrière et vous la regardez les yeux dans les yeux ?

Loïck Peyron : Ah oui c’est inévitable ! Les cheveux blancs ont cela de beau qu’ils nettoient les miroirs sur lesquels on voit ce qui s’est passé. (rires) Moi j’ai toujours un profond respect pour l’Histoire, pas seulement la mienne, mais celle de tout le monde. J’aime beaucoup regarder derrière pour mieux voir devant. Et puis j’ai soixante-et-un ans dans quelques mois… quelques jours même d’ailleurs ! Ce qui fait qu’il y en a un peu plus dans mon sillage que devant mon étrave aujourd’hui. C’est normal, c’est tout à fait logique. En plus nous avons la chance d’avoir quatre enfants et je leur ai un petit peu caché mon métier, ma passion et les dangers de cette vie un peu « aventuresque » depuis pas loin d’un demi-siècle. Ils le découvrent à un âge avancé, l’aîné a déjà trente ans, et j’avais envie de laisser un petit peu plus de souvenirs. C’est assez marrant de voir dans le regard de mes propres enfants le fait qu’ils découvrent leur papa et sa passion. J’ai été un peu freiné pour être très franc à un moment ou à un autre, il y a un an et demi, en plein milieu de cette écriture. Je me suis dit « mais à quoi ça sert ? Pourquoi cet élan narcissique à vouloir raconter ce qui s’est passé ? ». Et puis en fait il s’avère que ça peut être intéressant, ne serait-ce que pour soi-même.

Elodie Fondacci : Et bien pour nous aussi et vous nous faites infiniment voyager.
C’est vrai que vous avez quarante ans de carrière ! Vous avez commencé à courir au large en 1979 : cinquante traversées de L’Atlantique, quatre tours du monde… Le Monde de la voile vous le connaissez par cœur mais vous l’avez vu se transformer radicalement et vous dites que l’aventure humaine est devenue en quelque sorte une aventure technologique.

Loïck Peyron : C’est un peu des deux. Évidemment on est un peu obligés de faire des raccourcis parfois. Il y a toujours une aventure humaine permanente, dans tout ce que l’on fait, et même dans la technologie justement. C’est vrai que rien n’avance sans les Hommes qui sont les pires des mammifères, capables du pire comme du meilleur justement. C’est ce qui est fascinant. On se crée nous-mêmes des problèmes et on a l’intelligence heureusement de pouvoir les régler en partie. La partie environnementale, ne serait-ce que ce grand sujet, est loin d’être clos. Mais au moment où on se parle je suis en train de regarder un écran et dessus j’ai la position de ces fameux bateaux qui font le Vendée Globe. J’ai beaucoup de copains, trente-trois copains, ou trente-deux maintenant, qui sont sur l’eau et puis des centaines de milliers d’autres qui le font virtuellement. On est près d’un million à faire un tour du monde virtuel sur Virtual Regata (une simulation du Vendée Globe, ndlr). C’est assez fascinant de voir justement cette technologie au service de l’aventure. Cette aventure on peut y toucher même devant un écran, assis sur une chaise, on peut la partager. Donc le mélange des deux est toujours fascinant à faire. C’est vrai que le premier Vendée Globe il y a trente ans semblait plus aventureux. Il l’était ! Il y avait beaucoup moins de connexion, beaucoup moins d’appareillages électroniques, il y avait un éloignement encore qui donnait un petit goût d’aventure supérieur mais bon… tous les jours il se passe un truc nouveau, pour tout le monde !

Elodie Fondacci : Alors vous, vous dites que quand vous êtes en mer vous éteignez votre portable et que ça vous semble être la courtoisie élémentaire que de ne pas vous appeler…

Loïck Peyron : Ah oui ! Alors non seulement parce que techniquement les portables que l’on connait à terre ne fonctionnent pas, fort heureusement. Mais via les liaisons satellites, on a une obligation réglementaire, quand on est en course, d’être en veille permanente. J’ai du mal à respecter les règlements en général. Pas tous, il y a des lois qui sont bien faites, d’autres pas vraiment. Et il est vrai que la chance de la connexion réside dans le luxe de pouvoir se déconnecter quand même ! Quand on est en mer il faut pouvoir le faire. Moi je fais partie de cette génération de marins qui justement ont traversé sans tout cela. Pour ma première traversée de l’Atlantique j’avais juste un sextan, un couteau, un petit bateau, une lampe à pétrole et pas de radio, rien du tout. Ce n’est pas pour faire ancien combattant mais c’est juste pour renouer parfois avec cette notion incroyable du fait que la mer est peut-être le dernier espace de liberté.

Elodie Fondacci : Vous parlez beaucoup de votre famille dans votre Dictionnaire amoureux de la Voile, notamment de votre père qui vous a « appris et pas appris », je dirais, à naviguer.

Loïck Peyron : Oui (rires). Notre papa était commandant de pétrolier. Donc il avait une autorité de commandant, un système pileux au niveau des sourcils, dont j’ai hérité d’ailleurs, qui lui conférait aussi une certaine autorité et un look assez particulier. Du haut de ses galons, de son talent et de ses compétences, il avait une manière de ne pas nous apprendre, de nous mettre en condition. On a eu cette chance, ce luxe, ce privilège incroyable de pouvoir naviguer, étant enfants, dans des tout petits bateaux de croisière. Donc mon père descendait de son pétrolier qui faisait 500 mètres de long pour réembarquer avec sa famille sur un petit bateau de croisière de 6 mètres 50.Mais il était toujours commandant à bord de son bateau, commandant d’un petit équipage qui était sa famille. Et à aucun moment il n’était directif. C’est ce qui était intéressant. Il a toujours été objectif et moi je trouve qu’on lui doit énormément comme souvent à ses parents d’ailleurs. Toute notre vie est tracée par la manière dont on a été élevé et je leur sais gré de nous avoir élevés de bonne manière.

Elodie Fondacci : Vous venez d’évoquer le Vendée Globe et vos trente-trois copains qui sont en train de naviguer. Mais des copains il y en a beaucoup dans vos pages, on trouve des marins de votre génération : des hommes, des femmes,  des amis, des meilleurs ennemis ou en tout cas ceux qui ont été vos concurrents. Et c’est vrai que ce dictionnaire amoureux c’est un peu la photographie de toute une génération de voileux ?

Loïck Peyron : Oui c’est un peu ça. C’est la chance et l’occasion qui permettaient de faire un petit bilan. Vous savez, j’ai l’impression que le sport mondial depuis toujours c’est l’amnésie. J’aimerais bien être président de la fédération nationale des amnésiques. (rires) Je ne parle pas de la maladie bien sûr. Mais je veux dire que le propre du genre humain c’est d’oublier, très vite, ou de redécouvrir. Alors la joie de redécouvrir les choses c’est pas mal. Mais on oublie toutes les erreurs que l’on a faites, très souvent. D’un point de vue politique on le voit très bien, le nombre d’erreurs répétées par des gouvernements. Pourquoi retrouve-t-on des guerres constamment ? C’est parce que l’on oublie souvent quel a été le résultat désastreux et on recommence les mêmes bêtises. Ça c’est « vu de la lune » on va dire mais c’est vrai que ce n’est pas plus mal d’essayer de mettre un petit peu de lumière de temps en temps sur les gens qui ont compté dans nos vies, les uns ou les autres. Je trouve important de parler de mon amie Florence Arthaud, de mon copain Bourgnon, de certains journalistes qui ont été des amoureux et de la mer, des marins, et grâce à qui, la voile, en France particulièrement, a une place dans le cœur de tous les terriens, j’ai l’impression. Ça n’est pas un sport majeur, ça n’est pas une activité majeure comme peuvent l’être le football ou d’autres sports populaires mais il y a parfois des événements qui le sont. C’est le cas du Vendée Globe. Donc c’est juste un petit « coup de chapeau », comme dirait Guy Lux il y a cinquante ans (rires), à l’ensemble des amis qui parcourent nos vies comme ça.

Elodie Fondacci : C’est drôle vous venez d’employer le mot « terrien », un mot qu’on retrouve beaucoup dans votre dictionnaire. C’est vrai qu’on a l’impression que votre monde flottant, et bien nous autres nous n’y connaissons rien, nous n’y avons aucun repère. Et je pense très précisément à votre première entrée du dictionnaire qui est « abri ». Alors évidemment en tant que néophytes on imagine que le meilleur abri c’est la côte… et vous nous expliquez qu’en fait pour le marin la terre est le plus grand péril.

Loïck Peyron : Oui, tous les dangers de la mer viennent de la terre. Vraiment. Quand on analyse un peu la question, la terre ce sont des cailloux sur lesquels on risque de s’échouer – ce qui est de plus en plus rare parce que les moyens de navigations sont assez chiadés depuis pas mal de temps -, des bigues de bois, des plastiques qui envahissent nos océans. Les plus dangereux d’entre eux n’étant pas les plus grands d’ailleurs. Les plus dangereux des plastiques, que l’on ingère tous les jours en mangeant du poisson, ce sont les micro-plastiques, c’est un autre grand débat. Toujours est-il que tous les dangers de la mer comme les autres bateaux, ils viennent de la terre eux aussi. Donc il faut toujours se méfier de la terre. Je ne vais pas dire qu’il faut se méfier des terriens. Parce que ce serait quand même dommage. On est tous d’abord des terriens qui allons de temps en temps sur l’eau.

Il est vrai que, particulièrement quand on rentre d’un tour du monde, on a un regard et une sensation très particuliers. Quand on a passé plus de deux ou trois mois en mer, on s’est éloigné de tout pour se rapprocher de l’essentiel dont j’ai jamais trouvé la teneur. (rires) Les futilités terriennes sont assez étonnantes quand on arrive d’un tour du monde. Mais très vite on retombe dans le bain et on rejoint la grande communauté de la Terre.

Elodie Fondacci : Je voudrais juste que vous nous racontiez une anecdote que l’on trouve dans votre livre à la lettre C : Calme, calme trompeur parfois. Vous êtes en train de lire Zola au large des côtes algériennes…

Ah oui ! Nous sommes dans les années 75 à peu près. J’étais assez jeune. J’avais, je crois, seize ans et j’étais en train de convoyer, avec un propriétaire, le bateau de ce dernier de Casablanca jusqu’aux Baléares. Et survient une grosse tempête, mais vraiment une grosse tempête ! On a fait partie des bateaux disparus. Mon papa, qui était encore commandant, a fait quelques recherches lui-même avec ses copains météorologues pour nous retrouver. Toujours est-il qu’après cette tempête en Méditerranée, très vite, c’est le calme plat. On n’a plus de diesel à bord, on ne peut plus avancer, on est plantés en plein milieu de la Méditerranée. Et en pleine nuit, je suis en train de lire les Rougon-Macquart avec une lampe à pétrole. D’un seul coup, plusieurs souffles juste à côté de moi, à quelques mètres ! Ce sont d’énormes globicéphales que je vois dans la nuit. Il y a une nuit étoilée parfaite et l’eau est phosphorescente. Trois gros mâles globicéphales sont en train de souffler et passent sous le bateau, font une ronde, font des aller-retours, vont s’arrêter à droite, reviennent en soufflant, repassent sous le bateau. Et je vois la forme de ces globicéphales dans l’eau phosphorescente, exactement comme dans un film. Un truc de dingue ! Et au loin, autour de nous, j’entends le reste de la famille. Et ces trois mâles étaient là en train se dire « qu’est-ce que c’est que ce congénère avec une quille qui dépasse verticalement » ! Un grand souvenir ! La lampe à pétrole était tombée dans le fond du cockpit au premier souffle parce que j’ai eu vraiment très peur. Les Rougon-Macquart ont été fermés pour quelques minutes. Voilà des beaux souvenirs !

En fait c’est vrai que s’il y a bien un lieu idéal pour lire c’est en mer. Pas en course bien sûr ! Mais en croisière.

Elodie Fondacci : Évidemment ! Merci infiniment Loïck Peyron ce Dictionnaire amoureux de la Voile est truffé d’anecdotes comme celles-ci. On le lit avec bonheur, de A à Z, et on voit des caps, des horizons différents, des marins et des bateaux de légende. Merci de nous avoir fait rêver et à très bientôt !

Loïck Peyron : Merci beaucoup !

 

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