« L’Italie, terre de mes ancêtres »

L'un des disques de Vittorio Grigolo s'intitule "The italian tenor", tout simplement ! On le voit comme le futur Pavarotti, et c'est peut-être vrai : grands rôles d'opéra, mélodies populaires, il a cette passion très italienne du beau chant.

Pas facile d’attraper Vittorio Grigolo. Il chante partout et doit se reposer entre les représentations. On arrive à le coincer à Covent Garden où il incarne Alfredo dans La Traviata de Verdi sous la direction de Maurizio Benini, avec qui il s’entend très bien. Il est enrhumé. "La soprano aussi a pris froid." Le réchauffement climatique n’existe pas pour les chanteurs. Surtout à Londres ! Et surtout quand on est italien !
Quel est votre rapport à l’Italie aujourd’hui ?
Je suis lié à mon pays par un cordon ombilical qui ne se rompra jamais. Même si je cours le monde, l’Italie est ma patrie, la terre de mes ancêtres… Évidemment, beaucoup de choses ont changé depuis mon enfance. Alors, plutôt que d’y vivre – ce que je ferai peut-être quand je serai vieux -, je préfère la retrouver chez les poètes et les écrivains.
Lesquels ?
Manzoni, surtout [Verdi a écrit son Requiem à sa mémoire – Ndlr], et Ugo Foscolo (1778-1827). Mais Manzoni est le plus grand. Il a vécu au moment de l’Unification italienne, de la lutte contre les Autrichiens, et il est animé par un intense patriotisme lyrique. Mars 1821, son ode à l’Unité italienne, est un texte fondamental.
Vous êtes nostalgique de cette époque ?
Dans un sens oui, car on était prêt à se battre pour des idées auxquelles on croyait. Cela ne veut pas forcément dire se battre avec des armes, mais avec des mots, défendre son honneur, ses convictions, des valeurs communes.
Comment voyez-vous l’Europe ?
La crise que traverse l’Europe vient de ce qu’on a voulu l’unifier par le business et non par la culture. On est allé trop vite. Moi, si je dois interpréter un nouveau rôle, je ne vais pas tout de suite le chanter dans un grand théâtre, ce serait suicidaire ; je vais prendre le temps de me perfectionner sur de petites scènes. Nous avons créé un monde régi par la finance, et ce monde-là n’est malheureusement pas une équipe. Dans une équipe, le plus fort doit aider le plus faible. Celui qui a du mal, il faut l’élever, lui donner sa chance. Et ce n’est pas un triple A qui nous rendra heureux ! La vraie richesse de l’Europe, ce sont toutes ces cultures différentes, toutes ces diversités extraordinaires d’une région à l’autre. La France sera toujours la France, l’Italie sera toujours l’Italie. Le lieu où on est né forge le caractère des hommes. On n’est pas plus paresseux si on est né dans le Sud, mais on est plus porté vers la communication, le contact. C’est une richesse humaine qui compte trop peu dans ce monde.
Vous êtes né en Toscane ?
Oui, à Arezzo. J’ai des souvenirs d’enfance liés à la nourriture que préparaient ma mère et ma grand-mère. Mon père me racontait des histoires sur la guerre. Puis j’ai vécu à Terni, en Ombrie, et à Rome.
Vous êtes entré très jeune parmi les solistes de la chapelle Sixtine. Cela vous a marqué musicalement et spirituellement ?
Oui, j’ai eu la chance d’avoir une ouverture sur le monde spirituel, alors que le matériel domine le monde. Cela a été pour moi une influence capitale. J’ai été baigné de Palestrina et de Carissimi durant mes études. Et aussi des motets de Domenico Bartolucci, le "maître perpétuel" du Chœur pontifical de la chapelle Sixtine. J’ai même chanté à Florence, alors que j’étais déjà lancé dans l’opéra, la Nativité de Bartolucci, avec orchestre, ce qui était très différent car nous chantions toujours a capella pendant mes études à Rome.
Qu’avez-vous pensé de Riccardo Muti quand il a apostrophé Silvio Berlusconi à l’Opéra de Rome avant de bisser le chœur "Va pensiero" dans Nabucco ?
Muti sait très bien de quoi il parle. La musique n’est jamais assez soutenue dans un grand pays comme l’Italie. Dès qu’on doit économiser trois sous, c’est la culture qu’on vise en premier, alors qu’il existe des centaines d’assistants d’hommes politiques qui ne servent à rien. Eh bien non, l’opéra n’est pas élitiste ! C’est un langage dont on a besoin et qui ne doit pas mourir car il touche des cordes très profondes en nous.
Et le cinéma italien ?
J’ai grandi avec Alberto Sordi, Vittorio De Sica, Vittorio Gassman, tout ce cinéma de l’après-guerre qui est l’un des plus beaux au monde, proche de la vérité, sans faux-semblants. Mais j’ai aussi grandi avec Spielberg, Rocky, Rambo, Terminator… Tout le cinéma américain de ma génération. L’Italie a toujours regardé vers l’Amérique.
Quel est selon vous le compositeur qui symbolise le mieux l’Italie ?
Il n’y en a pas qu’un. Chacun, à sa façon, porte un bout d’Italie. Évidemment, pour jouer le jeu, je pourrais dire Verdi. Mais il manquerait toujours un peu de Puccini, de Donizetti, de Mascagni, de Leoncavallo pour être complet.
Quels sont les ténors italiens dont les enregistrements vous ont appris quelque chose ?
La première chose que m’a dite mon professeur, c’est : casse tous tes disques, n’imite personne, sois toi-même. J’ai toujours suivi son conseil. Chaque artiste doit grandir sans influences, en faisant ses propres erreurs, et trouver sa propre individualité. Car tout le monde a du talent, mais pour le faire s’épanouir, c’est un gros et long travail. En tant qu’auditeur, j’aime Gigli pour la grâce, Caruso pour la félicité, Corelli pour son timbre, Di Stefano pour sa générosité, Del Monaco pour sa virilité, Pavarotti pour son côté solaire, Domingo pour sa personnalité et Carreras pour ses courbes et ses subtilités harmoniques…
Quel est votre théâtre préféré en Italie ?
Celui où je chante. Je ne pense qu’au présent. Bien sûr, il y en a certains où je vais plus souvent, parce que je suis heureux de retrouver ma famille ou des amis.
La Scala impose-t-elle une pression particulière ?
Comme dans les quatre ou cinq grands opéras du monde, comme à Covent Garden, au Met de New York, à Paris ou Vienne. Évidemment, il y a dans ces maisons une tension supplémentaire qui est liée à l’Histoire. Mais cela m’impose surtout du respect plus qu’une pression… Cela dit, nous ne sommes pas des machines. Je dis souvent que le seul endroit où je suis à 100 % de mes possibilités, c’est… sous la douche. C’est malheureusement beaucoup plus rare à l’opéra !