LES «VARIATIONS DIABELLI» DE BEETHOVEN

Rarement une écoute en aveugle aura été aussi riche en surprises. De très grands interprètes se trouvent d'emblée rejetés, d'autres, beaucoup moins connus, arrivent en tête. Une confrontation plus passionnante que jamais.

En regard de l’importance de l’oeuvre dans l’histoire de la musique, la quarantaine de versions gravées depuis celle de Schnabel (1937) paraît un chiffre relativement modeste.
Quelques immenses beethovéniens ont laissé de beaux témoignages, hélas entachés de problèmes liés à la monophonie parfois précaire, mais aussi à des questions de technique pianistique pure. Même le " monument " Schnabel n’est pas exempt de reproches. Serkin est plus encore problématique. Difficilement audible en " live " en 1954 (Music & Arts), en studio (Sony, 1957), il peine encore en " live " (1969, BBC Legends) avec des tempos ralentis. Grandiose, Backhaus (Decca, 1955) souffre d’un son bien dur, tout comme Gulda, plus encore, en public (Orfeo, 1953). Prise de son impossible avec Katchen (Decca, 1953).Les interprètes féminines s’en sortent mieux: élégante Lefébure (Emi, 1955) et superbe Yudina (Philips, 1961), à laquelle nous préférons, pour l’écoute, la stéréo de Géza Anda (DG, 1961), dont la lecture est sidérante d’inventivité, d’énergie et de précision. Aux antipodes de sa conception, Claudio Arrau souffre du son de 1952 (Philips). Mais la pâte so- nore d’une noblesse splendide éclate avec Philips, en 1985. Nous gardons donc ce témoignage pour l’écoute.
Peu de loupés
Tout comme pour les Goldberg, graver les Diabelli signifie prendre de sérieux risques ! Ce n’est certainement pas le cas d’un certain nombre de pianistes qui pensent l’oeuvre comme une pièce avant tout intellectuelle et investissent peu d’eux-mêmes.De beaux pianos souvent " sousemployés ": Anderszewski (Virgin), Ashkenazy (Decca), Feltsman (Nimbus), Heisser (Naïve), Levinas (Verany), Lewis (HM), Frith (ASV), Nikolaïeva (Melodiya). Analytiques et puissants, Pludermacher (Lyrinx, 1985) et Pollini (DG, 1998) imposent des conceptions d’une stabilité impressionnante. Mettons de côté Pollini. Avec Brendel, nous éprouvons une relative déception. Immense interprète de Beethoven, le pianiste autrichien offre une première lecture épaisse (Vox 1961), un témoignage en studio neutre malgré la clarté du toucher (Philips, 1988) et un " live " mal enregistré (Philips, 2001). Dans ces conditions, difficile de garder l’une des versions !
Les quelques lectures sur pianoforte paraissent, le plus souvent, anecdotiques. Intéressantes certes, lorsque Schiff (ECM, 2012) compare deux instruments. Mais les pianofortes at- teignent leurs limites : Staier (HM, 2010), Paul Komen (Ars Musici, 2003), Edmund Battersby (Naxos, 2003), etc.Peu de loupés, si ce n’est Barenboim (Teldec, 1991), à la limite de la vulgarité, et Buchbinder, peu inspiré (Teldec, 1973). Korstick n’hésite pas à franchir le pas de la brutalité (Oehms, 2004).Demidenko (ASV, 2005) est plus équilibré avec une belle pâte sonore. Mustonen (RCA, 1996) multiplie les audaces dynamiques et rythmiques, plus encore que Rabinovitch (Teldec, 1994). La systématisation de leur propos finit par lasser. Nous préférons le peu connu William Kinderman (Hyperion, 1994), d’une plus grande élégance. Tout comme Jean-Claude Henriot (Dux, 2011), dont l’inventivité du toucher et une prise de son splendide ravissent. Pour contrer tant de raffinement, voici Sviatoslav Richter (Decca, 1986) : il déchaîne un véritable ouragan de puissance, un piano tellurique dont la qualité du son n’apparaît guère prioritaire. Pourtant, que de moments géniaux… Réservons-le pour la suite.
La fantaisie
Quittons cette conception démiurgique pour celle de la fantaisie. Deux lectures retiennent l’attention. Tout d’abord, Stephen Kovacevich. Déjà, en 1968 (Decca), il creusait le son pour créer une véritable narration, d’une beauté plastique évidente.En 2008 (Onyx), la nouvelle version est prise à une vitesse ahurissante. On est saisi par cette dimension irrépressible et flamboyante. Laurent Cabasso (Naïve, 2011) offre lui aussi une lecture des plus personnelles. Mais elle a quelque chose de plus : une sorte de griserie que l’on ne retrouve que chez Kovacevich. Impossible de ne pas inclure ces deux derniers disques dans notre écoute.
Les huit versions
Nous éliminons Maurizio Pollini dès la fin de la première série de variations (nos 1 à 4). " Tiédeur ", conclut PD, rejoint par EF : " tout se confond dans une démarche uniquement linéaire ". La beauté seule du piano ne suffit pas quand il ne se passe pas grand- chose. L’urgence, la maîtrise impressionnante des tensions appréciées par SF ne convainquent pas le reste de l’auditoire. PV va jusqu’à soutenir qu’il " s’agit d’une conception superficielle et bâclée! "… La vision purement organique de la partition ne soulève pas l’enthousiasme.
Seconde surprise avec l’élimination de Claudio Arrau à l’écoute lors de l’écoute des variations suivantes (nos 9 à 13). Là encore, l’ennui pointe. Il est moins patent qu’avec Pollini parce que le pianiste travaille une sonorité ample et profonde qui séduit l’oreille.
Tout aussi distingué, mais manquant d’imagination, William Kinderman mesure avec une science parfaite le dosage des tensions. Ce beau piano altier paraît " certes flatteur, mais il se révèle lisse, se refusant aux traits d’esprit " (EF). PV n’est pas d’accord. Pour lui, bien au contraire, " le caractère impertinent, presque insolent, sinon l’humour, témoignent d’un pianiste de grande classe! "…Nous l’éliminons, hélas, à l’issue de la seconde série de variations. Peut-être parce que l’interprète a déjà " tout donné ". Il a en effet peu renouvelé son jeu, enfermé dans un son clair et délié. " Le piano a perdu son caractère, sa nécessité " (PV, PD). SF le défend encore, car le jeu exprime une nostalgie qui n’est pas surjouée. Une version de bonne facture, voire de première écoute.
Deux volcans
Changement de décor, pour le moins, avec le volcan Sviatoslav Richter ! Nous voici face à une conception " tellurique " de l’oeuvre, comme élaborée par blocs sonores verticaux. " Le pianiste nous engage dans des duels permanents et crée des successions de portraits " (SF). PD n’apprécie guère cette verticalité " démonstrative et l’absence de cohérence. N’est-ce pas une caricature? "…EF est également gênée par le manque de naturel, une emphase compliquée dans laquelle le piano surligne chaque élément. En revanche, PV est séduit: " Voilà un piano titanesque qui ne pense pas à l’instrument, mais à Beethoven. C’est formidablement impressionnant et déterminé." Les secondes variations frisent l’expressionnisme, refusant toute concession au beau son. C’est joué avec méchanceté! EF est presque étonnée que le " drame perpétuel que nous entendons ne soit pas plus exacerbé ". La troisième série de variations choisies (nos 20 à 22) se " traduit par une atmosphère hypnotique qui se délite pourtant. Il accentue trop les contrastes, pousse l’évocation du Don Giovanni de Mozart jusqu’à la caricature " (EF). PV et PD sont également un peu déçus. SF reconnaît que la violence est telle qu’elle crée une sorte de malaise. Génialement inspiré, mais à ne pas mettre entre toutes les oreilles!
Stephen Kovacevich provoque lui aussi une sorte d’électrochoc. Le tempo est d’une rapidité prodigieuse. Il n’est pas au service de la virtuosité, mais d’une tension. " Il joue comme si sa vie en dépendait " (SF). " Est-ce bien le propos de Beethoven? " s’interroge PD…EF surenchérit en trouvant curieuse cette manière d’agresser le piano. PV est plus réservé encore : " C’est tellement impressionnant qu’on a l’impression de perdre l’oeuvre en cours ! Mais ce parti pris est assumé. " La lecture, d’une force inexorable, comme poussée par une nécessité impérieuse, se révèle aussi profondément humaine. PD résume le sentiment général " Il joue avec un pistolet sur la tempe ! " L’émotion prend forme et la conduite du discours est " irrésistible " (PV). Pourra-t-il tenir jusqu’au bout ? L’interprète est poussé jusqu’à l’épuisement " Cela donne une lecture inégale souvent, géniale dans la citation de Don Giovanni " (EF), " d’un romantisme quasi lisztien " (SF). Une approche aussi cohérente suscite l’admiration.Dans le trio de tête de notre écoute, Jean-Claude Henriot est la première surprise. Séduction tout d’abord du toucher, de la prise de son, de la clarté de la mise en forme. " C’est éminemment élégant, chargé de mille détails qui fusionnent dans un tout " (SF). " Le caractère espiègle, la manière d’imprimer de petits accents ou ralentissements dans une phrase, tout cela crée un univers sonore pointilliste " (EF). PV est séduit par " un climat d’instabilité, un caractère funambulesque, une lecture aussi narrative ". Le pianiste arrive, ce qui paraît impossible, à séquencer les voix tout en phrasant avec naturel. Les contrastes dynamiques sont amplifiés par la netteté du jeu. Tout est au service d’une construction sans défaut. " La lisibilité de la polyphonie est idéale " (PD). Idéal, en effet, ce travail à la fois intellectuel et si profondément musical. À l’évidence, l’interprète entretient une relation extrêmement forte avec l’oeuvre.
La prise de son de 1961 de l’enregistrement de Géza Anda n’a pas pris une ride, fascinante de clarté et de rondeur. Quel piano! Il possède l’humour viennois, une chaleur bonhomme qui sait aussi donner des coups de griffe: " il est insolent et goguenard " (PV). Les variations paraissent imbriquées les unes dans les autres, distillées " avec une palette de nuances inouïe. Il ménage des effets de ruptures " (EF). Il sait aussi créer le dialogue avec une intelligence et un naturel confondants. " Voilà une narration captivante " (PD).
Comment arriver à restituer autant de choses tout en préservant un toucher aussi articulé, une vivacité d’attaque sidérante ? On retrouve dans la troisième sélection de variations le caractère hypnotisant de la lecture de Richter. " Mais, ici, l’humour et l’humanité ont été préservés " (EF).
Géza Anda fait ce qu’il veut du piano. C’est un piano assurément encore mozartien et qui a été " pensé " dans les moindres détails. Du grand art!
Cabasso souverain
Laurent Cabasso représente la troisième surprise de l’écoute. PD résume la première impression générale: " violence et poésie concentrées ". Le toucher auquel rien ne résiste révèle un élément supplémentaire : une forme de liberté qui combine à la fois la rigueur de l’écriture ­ ce qui se vérifie partition en main ­ et une hauteur de vue impressionnante.Si Géza Anda faisait encore appel à la " mémoire mozartienne " de son Beethoven, Laurent Cabasso ouvre l’oeuvre sur le XIXe siècle tout entier. Car, parfois, on pressent ici Schumann et Brahms. Nous sommes sous le charme d’une lecture aussi habitée, évidente et jamais démonstrative : " il y a l’urgence dans l’expression et le caractère fantasque de l’écriture, comme désarticulée " (PV). Le piano décompose et recompose ainsi chaque variation. " Le sens de la couleur, la projection sonore, cette liberté très beethovénienne " (PD) sont à peine voilés par le troisième extrait que l’on aurait aimé plus inventif encore. Mais comment imaginer que l’on puisse dire davantage avec un piano ? Un grand disque !
Participants : Pierre Doridot (PD), Stéphane Friédérich (SF), Elsa Fottorino (EF) et Philippe Venturini (PV)