« Les Quatre Saisons » de Vivaldi

1000 enregistrements! Cette écoute nous a réservé bien des surprises, entre certains échecs retentissants de stars du baroque et succès d'un outsider.

Quelle aventure! Si l’on sait que Les Quatre Saisons ont été redécouvertes dans les années 1930 et publiées ensuite par les éditions Ricordi, la date du premier enregistrement reste sujette à caution. Naxos a réédité la version de Louis Kaufman, gravée en 1947 à New York, comme étant le "First Ever Recording ", mais il semble plutôt que le premier enregistrement soit dû au chef italien Bernardino Molinari, pour Cetra, en 1942. Ensuite, il y aurait eu plus de 1000 enregistrements selon la fiche Wikipedia! Cela reste à voir. Quoi qu’il en soit, les pionniers ont bien du mal à convaincre aujourd’hui, hormis le très musical et méconnu disque de Giulini avec le Philharmonia, que Classica vous propose ce mois-ci de redécouvrir dans notre "Discothèque idéale" (lire page 22).
Kaufman, lui, avait gagné un " Grand Prix du disque ", mais c’est bien la version des " spécialistes " d’I Musici et de Felix Ayo pour Philips, en 1955 en mono puis 1959 en stéréo, qui s’est imposée au mélomane. Cinq autres suivront, avec d’autres solistes, sans qu’aucune tienne aujourd’hui la rampe. Pas plus d’ailleurs que leur rivaux d’alors, les Virtuosi di Roma (EMI), I Solisti Veneti de Claudio Scimone (Erato) ou même Neville Marriner et son Academy (Decca), stars des années 1970 aujourd’hui déchues. D’une façon générale, les versions sur instruments modernes souffrent, plus que dans tout autre répertoire, de la comparaison avec les " baroqueux ". C’est aussi le cas des versions de grands violonistes comme Mutter (EMI et DG), Accardo (Philips), Stern (Sony), Perlman (EMI), Spivakov (RCA), Shaham (DG) ou Bell (Sony). Ou de chefs vedettes tels Abbado (DG), Ozawa (Telarc), Maazel (Sony), Karajan (DG), Bernstein (Sony), Ormandy (Sony) et Chailly (Decca)… Tout cela est parfois chantant, mais en général scolaire, sans imagination, ou hors sujet.
Et les Italiens ?
Quid des instruments anciens ? Là aussi, il y a eu des pionniers. Comme Harnoncourt (Teldec) et Kuijken (Seon, mieux qu’Accent, plus tardif). Le premier a trop d’idées, le second… pas assez. On retiendra plutôt pour l’écoute finale la version Pinnock de 1982 (Archiv), bénéficiant du très solide Simon Standage au violon, de préférence à Hogwood (Decca) et bien d’autres versions trop lisses, telles celles de Koopmann (Erato), Lamon (Sony), Concerto Amsterdam (HM), Freiburger Barockorchester (DHM), Academie für Alte Musik (HM), Huggett (Virgin) ou Taverner (EMI).
Et les Italiens, dans tout cela ? Le triomphe critique et commercial de la version de Fabio Biondi et son ensemble Europa Galante, en 1991 (Opus 111), a révélé une nouvelle génération d’interprètes. Nous retenons évidemment cette version culte, qui sera la favorite a priori de l’écoute en aveugle, et le remake de Biondi pour Virgin en 2001, également très réputé. Peu de temps après Biondi est venu Il Giardino Armonico dirigé par Giovanni Antonini, avec au violon Enrico Onofri (Teldec, 1994) : autre choc, plus violent encore. Mais qu’en reste-t-il vingt ans après ? La confrontation finale nous l’apprendra. Autre incontournable de la discographie: Giuliano Carmignola, que nous retenons dans sa version Sony de 1999 avec le Venice Baroque Orchestra et Andrea Marcon, de préférence à la première tentative avec les Sonatori (1991, Divox ou rééd. Brilliant), que nous éliminons, tout comme les versions Montanari/Dantone (Arts) et Galfetti/Fasolis (Claves). Plus récemment, nous avons été séduits par les couleurs de la version de Rinaldo Alessandrini (Naïve, 2002), comme toujours passionnant dans Vivaldi. Nous la gardons, tout comme celle, gorgée de soleil italien, due à Gli Incogniti et Amandine Beyer (ZZT, 2008), un autre " Choc " de Classica à sa parution.
Restent enfin les enregistrements " entre deux ", dus à des violonistes " modernes " inspirés par les instruments anciens. Nigel Kennedy a été pionnier de ce genre d’approche, avec le succès que l’on sait, même si son enregistrement avec l’English Chamber Orchestra a vieilli (EMI, 1989 ­ son remake à Berlin est médiocre). Dans le genre, Janine Jansen (Decca), Gidon Kremer (Nonesuch) ou Pavel Sporcl (Supraphon) intéressent, mais l’insaisissable Nemanja Radulovic et son groupe Double Sens (Decca, 2011) passionnent: voilà notre " Choc " le plus récent. Ce sera l’" outsider " pour l’écoute en aveugle.
Les huit versions
Une version est immédiatement éliminée : il s’agit de Fabio Biondi, dans son second enregistrement Virgin. Le rejet est unanime. JR entend bien un " mordant " étonnant, une certaine " volubilité ", et même une " outrance " qui ne peuvent laisser indifférent, mais il est vite " énervé " par les approximations du soliste et de son ensemble, jugé " un brin amateur ". C’est sévère, et PV va encore plus loin : " cette version est totalement à côté ", lance-t-il d’emblée après avoir écouté "Le Printemps ". " Il n’y a rien de vénitien ici, poursuit-il, on dirait Les Oiseaux d’Hitchcock, pas de Vivaldi ! " BD n’est pas plus séduit. Tout juste perçoit-il un aspect " organique " dans cette manière de faire, mais il souligne la prise de son " trop globale, brouillonne ". Brouillonne, à l’image de l’interprétation. À oublier.
La version suivante a été mieux accueillie : il s’agit à nouveau de Fabio Biondi, dans la première tentative avec l’Europa Galante pour Opus 111. Mieux accueillie, certes, mais tout de même critiquée. BD et PD ont aimé le caractère " léger, primesautier, ludique " du " Printemps ", un peu moins " L’Été ", trop " fragile " (PD), voire " scolaire " (BD). PV et JR sont beaucoup plus durs. Perdu et ennuyé, JR estime que " l’interprète cherche avant tout à ne pas faire trop de fausses notes " ! PV trouve au final cette approche " bien peu éloquente ", même s’il sauve " L’Orage ", " trépidant ".
Biondi chute encore
Biondi, par deux fois, tombe donc de son piédestal. C’est aussi le cas de Giuliano Carmignola : son enregistrement Sony a intéressé les auditeurs, ce qui ne les a pas empêchés d’émettre des réserves à son sujet. JR apprécie " Le Printemps ", sa " poésie ", sa " simplicité ", ses " couleurs instrumentales ", son " sérieux " un peu déplacé. PV va dans le même sens, percevant même des moments de " grâce " au début de l’écoute, avant de réviser son jugement. Tout comme PD et BD, dès le début plus réfractaires, il va trouver la suite " timide ", " plate ", " mécanique ", allant aussi, à l’instar de JR, remettre en cause la virtuosité du soliste et sa sonorité " trop fine ", " sans beauté ", qui gâche le paysage de " L’Automne ". Bref, tout cela est " correctement réalisé ", comme le souligne PD, mais au final " manque de générosité " (JR) et de personnalité. Va-ton enfin avoir de véritables concertos pour violon ?
Alessandrini superbe
Tout comme Giuliano Carminignola, Amandine Beyer joue constamment sur le fil de son violon… Mais la complicité qui l’unit à l’ensemble Gli Incogniti est assez exceptionnelle. Voilà une approche " chambriste " (BD), " inégale mais toujours très imagée " (PD), captée dans une acoustique " globalisante ", bénéficiant d’un " très bon ensemble sur instruments anciens " (PV). JR défend tout au long de l’écoute cette approche " riche en climats ", manquant certes de " ligne directrice " d’un extrait à l’autre. Pour BD, elle fait un peu la synthèse des différentes approches baroques, ce qui la rend " efficace mais un peu artificielle ". Un disque très attachant au demeurant.
Inattendu sur le podium, en troisième position, Rinaldo Alessandrini offre toutes les qualités des versions précédentes, sans leurs défauts. " Les moyens sont assez modestes, juge BD, mais quel son, et quelle expressivité ! " PD, PV et JR seront convaincus, au fil de l’écoute, par la caractérisation idéale des différents épisodes, la " force " de " L’Orage ", " l’inventivité " des mouvements lents, la " rusticité " des danses. Pour BD, cette version, la plus " opératique ", est celle qui a le mieux intégré " le théâtre et la rhétorique " baroques. De plus, elle est superbement enregistrée, donnant au Concerto Italiano une sonorité ample et nourrie. Magistral.
Chapeau, Radulovic!
Le disque d’Il Giardino Armonico est toujours aussi stupéfiant à chaque écoute. Là, tout n’est que violence, surprises, coups de théâtre, jeux de timbres, chocs harmoniques, trucs de prise de son… Et ça marche, peut-être jusqu’à l’excès. Pour PV, c’est, tout au long de l’écoute, une véritable " mise en scène " ; pour BD, " l’application géniale d’un concept sonore, une forme d’abstraction "; pour PD, " un Vivaldi d’avant-garde ", ou même " bruitiste " pour JR. Ainsi traitées, Les Quatre Saisons sont-elle encore de la musique descriptive ? Ou plutôt des concertos pour " ensemble pervers " (PD) revus par la modernité et le travail de studio ? Peut-être. À la fin, on ne peut rester indifférent. Alors bravo, maestri !
Et enfin, chapeau l’artiste. Qui, en effet, aurait osé miser sur Nemanja Radulovic en tête de notre classement ? Et sur des commentaires aussi dithyrambiques ? Qu’on en juge : " la virtuosité à l’état pur " (BD), " noble et rustique à la fois, tout Vivaldi est là " (PD), " c’est le seul qui joue vraiment Les Quatre Saisons pour nous, avec nous, et avec quelle invention, quel panache, quelle qualité de chant ! " (JR)… " Mais que c’est beau, juste, éloquent ! " conclut simplement PV… Arrêtons là, et retournons donc l’écouter !
LE BILAN
1 RADULOVIC DECCA 2011
Il n’était certes pas attendu à cette place. Et pourtant il a stupéfié tout le monde. "Que c’est beau!" s’exclame l’un des auditeurs. Tout est dit.
2 IL GIARDINO ARMONICO TELDEC 1994
Antonini, lui aussi, est génial : violence, coups de théâtre incessants. Sont-ce encore Les Quatre Saisons ? On n’en est plus sûr, mais c’est envoûtant!
3 ALESSANDRINI NAÏVE 2002
Inventif, avec une expressivité constante, Alessandrini fait plus que convaincre: voilà du vrai théâtre baroque superbement enregistré.
4 BEYER ZIG-ZAG TERRITOIRES 2008
Une vision chambriste très attachante. Pas exempte de défauts, certes: un peu inégale, manquant parfois de ligne directrice. Mais on aime!
5 CARMIGNOLA SONY 1999
À trop jouer la carte de la virtuosité et de la finesse, Carmignola avoue vite un manque de générosité, d’engagement et reste trop timide.
6 BIONDI OPUS 111 1991
En 1991, cette version avait fait un triomphe. Mais depuis, malheureusement pour elle, il s’est passé bien des choses chez les baroqueux.
7 PINNOCK ARCHIV 1982
C’est du baroque pépère que nous propose Pinnock, sans risques, bien sage. On voudrait que tout le monde se réveille, mais non!
8 BIONDI VIRGIN 2001
Dix ans plus tard, Biondi remet Les Quatre Saisons sur le métier… et les rate. Approximatif, brouillon, il n’a pas d’argument pour séduire.
Participants : Pierre Doridot (PD), Bertrand Dermoncourt (BD), Philippe Venturini (PV) et Jérémie Rousseau (JR)