Les Impromptus de Schubert

D’apparence anodine, les deux cycles d’Impromptus font partie du testament pianistique de Schubert et constituent l’un des sommets du romantisme.

On ne compte plus les versions épar­ses des Impromp­tus, pièces propices à intégrer tous les program­mes imaginables. Une petite vingtaine de pianistes seulement a gravé l’intégrale des deux opus. Edwin Fischer en a été le pionnier au disque, et son enregistrement de 1938 mériterait une réédition chez EMI/Warner, mal­gré une prise de son médiocre. Parmi les anciens, Artur Schnabel fait preuve, en 1950, de beaucoup d’idées sans que les doigts suivent toujours parfaitement : une intégrale arrivée un peu tard dans sa carrière (Music & Arts). Wilhelm Kempff, en 1965, fait chanter son piano, mais de manière très uniforme. Un jeu classique, parfois même cassant lorsque les pièces deviennent plus techni­ques (DG). Un oublié de la discographie, Clifford Curzon, offre des lectures tirant vers Brahms. Ce n’est pas inintéressant, mais parfois à la limite du contresens. Prises de son (1952 et 1941) là aussi difficiles (Decca). Aldo Ciccolini n’a guère plus de chance en 1972. Chez EMI, les pianistes de cette époque, malheureusement, étaient confrontés à des prises de son indignes qui détruisaient une grande partie de leur interprétation. Dans les années suivantes, peu de lectures paraissent satisfaisantes. Alain Planès souffre d’un son claustrophobique et d’une conception trop décantée et sans beaucoup de charme. Il est pourtant juste (HM, 1995, 1997). L’approche de Martyn van den Hoek est en revanche scolaire et sans intérêt (Brilliant Classics). Daniel Barenboim (DG, Brilliant Classics) joue sèchement non pas du Schubert, mais une sorte de Beethoven intransigeant, à la limite du contresens.

Pas de pianoforte

Claudio Arrau (Philips, 1991) est le premier interprète que nous choisirons pour l’écoute en aveugle. Le jeu est à la fois distant et pourtant d’une remarquable intensité dramatique. Dans les années 1990, ses moyens techniques étaient moindres, mais il imposait une hauteur de vue qui retient l’attention. La lecture de Murray Perahia approche celle du pianiste chilien. En effet, il travaille la pâte sonore avec un beau galbe. Il cherche certainement trop à lisser son toucher et ne bénéficie que d’une prise de son moyenne (Sony, 1982, 1980). Il déçoit, alors que Radu Lupu, dans des tempos très modérés, va plus loin. Il prend des risques et ses Schubert peu viennois en font un bon outsider pour l’écoute (Decca, 1982).
Deux autres pianistes séduisent par le raffinement et la poésie de leur jeu. Comment ne pas mettre dans l’écoute la fantaisie rayonnante de Mitsuko Uchida (Philips, 1996) et la projection sonore parfois radicale de Maria Joao Pires (DG, 1996) ? Trois versions plus théâtrales encore nous attirent. Le tempérament concertant de Michel Dalberto (Brilliant, 1991) mérite d’être retenu, plus encore que la grandeur un peu raide d’Elisabeth Leonskaja (Teldec, 1996). Andras Schiff convainc moins lui aussi, probablement parce que son jeu est plus maniéré (Decca, 1988-1990). Philippe Cassard conçoit son Schubert curieusement plus proche de Brahms (Accord, 2007). Un toucher puissant et expressif, possédant un contrôle du son remarquable. Assurément une grande lecture pour l’écoute. On ajoutera à celle-ci le jeu vécu dans l’urgence et au charme fou de Krystian Zimerman (DG, 1990). Un interprète si personnel et si délicat à juger que l’on se demande s’il finira bien classé dans notre écoute. Interprète privilégié de Schubert, Alfred Brendel a laissé trois versions des deux cycles. La première, gravée pour Vox (Brilliant, 1959, 1962), souffre de bruits et d’un souffle importants. La seconde (Philips, 1972), la plus réputée, est entachée dans le report CD d’une réverbération gênante. Notre choix se porte sur la lecture de 1985-1988, rééditée chez Decca. Un maître de la construction, au sommet de son art, schubertien dans l’âme, s’y exprime. Sera-t-il le vainqueur de notre écoute  ?
Enfin, du côté des interprètes jouant sur pianoforte, Paul Badura-Skoda, qui fit sensation en son temps (Astrée, 1983), se trouve confronté à Alexei Lubimov (Zig-Zag Territoires, 2009) dont l’instrument est autrement plus riche. Ces " interprètes-explorateurs " ne peuvent en tout cas rivaliser en termes de couleurs avec les pianistes sur instruments modernes.

Les huit versions

Nous avons sélectionné pour l’écoute en aveugle avec Xavier Lacavalerie (XL), Stéphane Friédérich (SF), Bertrand Dermoncourt (BD) et Pierre Doridot (PD) quatre Impromptus : D. 899 n° 1 et 2 et D. 935 n° 1 et 4. Claudio Arrau laisse les auditeurs dubitatifs. Pas de rejet, assurément, mais une impression de neutralité, d’uniformité. " Peu d’intentions, peu de questions ", constate BD. " Des doigts qui manquent d’assurance et offrent un jeu qui n’est guère équilibré " pour XL. SF est le seul à défendre cette lecture, estimant qu’elle " construit phrase après phrase une narration qui n’évite ni les ruptures ni les dissonances ".
A l’opposé de cette conception, Michel Dalberto offre un jeu plus organique. Il timbre du bout des doigts, ce qui fait dire à PD qu’" il retient en permanence l’émotion ". Pour BD, " il s’agit d’un jeu mozartien qui cherche une certaine simplicité dans un toucher perlé mais desservi par une prise de son artificielle ". En désaccord, XL regrette qu’un tel piano " impose progressivement une expression romantique outrancière ". Nous sommes d’avis que l’interprète, qui possède une technique parfaite, s’en tient à une lecture sobre mais sans réelle profondeur.
Nul ne reconnaît la patte de Radu Lupu. Il est vrai que la prise de son loupée, ce qui était rare chez Decca, ne favorise pas l’écou­te. Le sens de la construction de chaque pièce poussé à l’extrême, la douceur des timbres et un toucher si délié déroutent. Est-ce encore du Schubert ? " Il joue pour lui-même ", suggère BD. " Tout est piqué, presque staccato " (XL), " comme s’il s’agissait d’une étude sur les timbres ", précise PD. Un très grand interprète, assurément, mais à la limite du hors-style. Sa lecture trop pensée est aussi intéressante qu’" hyper-subjective " (SF).

Zimerman moderne

Mitsuko Uchida est certainement l’interprète qui a provoqué les réactions les plus contrastées. BD, XL et PD avouent un rejet à l’écoute du Premier Impromp­tu : " trop d’intentions, trop d’idées se mêlent, d’interrogations, d’affirmations, qui annihilent toute direction " (BD). Pour XL et PD, " le rubato est chargé et l’expression théâtrale. Quel man­que de sincérité ! Que d’artifices pour un jeu tantôt extérieur, tantôt intérieur ! " SF apprécie au contraire le raffinement du jeu, une respiration incroyablement fouillée, mais aussi la variété des émotions et non pas l’indécision. Il y voit une mise en scène extrêmement personnelle. Changement brutal d’opinion avec le Deuxième Impromptu. Nous som­mes déroutés par une conception aussi organi­que de l’œuvre où l’interprète impose sa propre vision du début à la fin, sans échappée possible. L’impression se confirme dans les deux autres pièces au point qu’" on écoute davantage le piano que la musique " (BD). Certes, le piano hypersophistiqué " s’enferme dans un romantisme apollinien " (PD), mais avec quelle élégance ! Voici une version aussi charnelle qu’intellectuelle. Passionnante, assurément.
Tout aussi brillant, Krystian Zimerman paraît à son tour " étran­ge et déroutant " (BD) dans le Premier Impromptu. Concevant son Schubert " de manière séquentielle " (PD), " à la limite du maniérisme " (XL), il contraste chaque thème avec une concentration d’autant plus extrême que les tempos sont des plus véloces. La fluidité du Deuxième Impromptu est ressentie comme l’expression de la douleur, une douleur superbe " entachée d’aigus qui claquent " (XL). Pour trois d’entre nous, ce pianiste est absolument crédible, réalisant avec un toucher puissant et magnifique une lecture quasi symphonique. XL regrette toutefois " le caractère massif et trop appuyé " du piano. Quant au dernier Impromptu, " il évoque davantage Bartók que Schubert " (SF). Nous reconnaissons volontiers le caractère moderniste de cette version génialement spectaculaire.

Brendel flamboyant

Le caractère, lui, éminemment intellectuel de la lecture de Maria Joao Pires est souligné dès les premières notes. Pour autant, l’interprète joint à sa réflexion une sensibilité extrême. C’est un " jeu de questions et de réponses, une mise en scène de la solitude, voire de la douleur " (SF). Ce chant si contrôlé ne convainc que progressivement. La plastique sonore est sensuelle, féminine dans la manière de respirer, de provoquer certains silences. " Chaque pièce paraît ainsi isolée des autres, devenant un univers clos " (BD, XL), comme si les voix des deux mains suggéraient des personnages, un peu dans l’esprit mozartien. L’interprète interroge à ce point le piano et va si loin que l’on évoque en souriant Freud et, dans le finale, " une fête à l’asile " (XL) ! Un sentiment unanimement partagé tant l’esprit du ländler, du terroir, a totalement disparu au profit d’une véritable recréation musicale. L’une des versions certaine­ment les plus personnelles, mais que l’on se gardera de destiner à une première écoute.
Le piano de Philippe Cassard séduit d’emblée, tant la prise de son, profonde et subtile à la fois, est réussie. Avec de tels atouts sonores et digitaux, l’interprète joue à merveille sur les teintes pastel de cette musique. " Confidence et concentration sonore " (BD) dans le Premier Impromp­tu, " caractère plaintif et douloureux, sans pathos " (XL) : le piano du premier romantisme nous est livré sans fard. La sincérité et la logique implacable du jeu forcent l’admiration. Une maîtrise qui peut aussi avoir son revers lors­qu’elle devient " étouffante " (PD). Cependant, l’interprète joue parfaitement de sa connaissance des styles (SF). Il annonce, dans le Deuxième Impromptu par exemple, " des timbres que l’on entendra chez Chopin, mais aussi Debussy " (BD). Dans le dernier Impromptu, les rythmes de danse, l’esprit de la fête populaire sont idéalement restitués.
Entre Philippe Cassard et Alfred Brendel, qui remporte d’une courte tête cette écoute, les différences sont minimes. Le piano de Brendel est incroyablement calculé, chaque phrase étant com­me placée dans un écrin. " C’est aussi juste que délicat " (BD), " flamboyant sur le plan techni­que " dans le Deuxième Impromp­tu (XL). " On entend des détails que l’on ne perçoit pas ailleurs ", souligne PD, " ce sens de la distanciation, de l’humour aussi, le côté badin de la main gauche " (SF). C’est bien la version la plus homogène, celle qui est idéale pour une première écoute, aussi lumineuse que chaleureuse malgré quelques légères réserves dans le dernier Impromp­tu, un peu plus anodin que les trois autres opus entendus. Une lecture que l’on peut considérer comme une référence du piano schubertien.

Le bilan

  1. BRENDEL
    DECCA 1988
    Une lecture de référence du piano schubertien : aussi juste que délicate, avec de l’humour, bref, idéale pour une première écoute.
  2. CASSARD
    ACCORD 2007
    Cassard séduit d’emblée avec le caractère plaintif et douloureux mais sans pathos de sa version. C’est tout le piano romantique, sans fard.
  3. PIRES
    DG 1996
    L’une des plus personnelles. Pires fait de ces Impromptus une quête intellectuelle, une re­création géniale mais peut-être pas assez évidente.
  4. ZIMERMAN
    DG 1990
    Cette lecture symphoni­que, splendide et spectaculaire, ce toucher magnifique tout en fluidité ont séduit trois auditeurs sur quatre.
  5. UCHIDA
    PHILIPS 1996
    Trop d’intentions, un rubato excessif, un manque de sincérité pour les uns, une mise en scène très person­nelle pour les autres.
  6. LUPU
    DECCA 1982
    Un très grand interprète mais à la limite du hors-style. La réserve est de taille : est-ce encore du Schubert ? En plus, la prise de son est ratée.
  7. DALBERTO
    BRILLIANT 1991
    Une lecture sobre mais sans réelle profondeur. On dirait que Dalberto a peur de se laisser aller à l’émotion. Et dans Schubert, il en faut, non ?
  8. ARRAU
    PHILIPS 1991
    Peu d’intentions, peu de questions, une constante neutralité, uniformité. Tout n’est pas à rejeter, mais il y a mieux ailleurs.