Le sourire de Mimi

Aussi rare que réservée, la soprano italienne Mirella Freni, qui fut d'inoubliables Mimi de "La Bohème" et Susanna des "Noces de Figaro", a reçu les honneurs du dernier midem de Cannes : nous avons pu y rencontrer cette artiste humble entre toutes.

Certains chanteurs sacrifient la beauté de la voix à la vérité du personnage ou le contraire. Vous avez toujours eu les deux.
C’est toujours l’interprétation qui m’a passionnée. La voix est un cadeau du Ciel, mais j’ai toujours voulu utiliser mon instrument au maximum de ses possibilités expressives. Quand vous êtes libre avec la technique, vous pouvez aller très loin. Ce n’était pas dans mon caractère de penser seulement à la voix.
Vous n’avez jamais séparé l’amour du chant et l’amour du théâtre.
Je n’ai jamais cherché à être une diva. Le chant ne m’intéresse que dans la mesure où l’on peut trouver l’émotion d’un personnage. Il faut se mettre dans un rôle, le connaître bien. J’ai toujours cherché dans la partition ce que le compositeur a indiqué pour caractériser ce personnage : un petit piano, un léger crescendo, ce sont des informations précieuses pour le chanteur.
Vous avez marqué le rôle de Mimi de La Bohème comme Maria Callas a marqué celui de Violetta dans La Traviata.
Je l’ai chanté très jeune, et c’est la fameuse production de la Scala en 1963 avec Karajan et Zeffirelli qui a lancé ma carrière. J’ai chanté beaucoup de rôles, mais Mimi garde une place spéciale dans mon cœur.
Comme Alfredo Kraus, vous avez eu une carrière très longue. Est-ce parce que vous n’avez pas abordé trop tôt des rôles trop lourds ?
C’est vrai. Je me suis toujours dit que j’étais une soprano lyrique, et basta ! Plus tard, avec le temps et l’expérience, je me suis risquée à aborder des rôles de lirico spinto, mais jamais de soprano dramatique. Je ne voulais pas détruire ma voix. C’est dans mon caractère.
Pourtant, c’est tentant d’interpréter Aïda ou Tosca sur scène quand on vous le propose. Et vous avez dit non.
La grande carrière se fait avec plus de "non" que de "oui". C’est comme en boxe. Si vous êtes poids plume, vous n’allez pas combattre dans la catégorie poids lourd, non ? Moi, je voulais être la meilleure dans ma catégorie, c’est tout. Je n’ai pas voulu jouer avec le feu.
Vous êtes née à Modène et vous avez eu la même nourrice que Luciano Pavarotti !
Oui. Sa mère et la mienne travaillaient à la manufacture de tabac (comme Carmen !). Pour ne pas perdre leur travail, elles nous ont confiés à une nourrice, qui avait un bébé elle aussi. Il paraît que Luciano et moi avions toujours faim et que nous pleurions toujours pour avoir du lait. Plus tard, j’ai dit à Luciano : "Tu es plus fort que moi, alors tu devais sûrement être servi en premier et il ne restait plus rien pour moi." On a beaucoup ri avec cette histoire. Certains ont dit que le lait de cette nourrice devait être miraculeux, mais son fils à elle n’est jamais devenu chanteur.
Vous êtes toujours restés amis ?
Oui, jusqu’à la fin… C’est une grande émotion pour moi d’en parler… C’était plus qu’un ami, c’était un frère. Je l’ai revu trois jours avant sa mort. Après, c’était trop dur… Nous étions très liés Luciano, Nicolaï [Ghiaurov, avec qui Mirella Freni était mariée], qui est mort il y a cinq ans et demi, et moi. Nous faisions toujours des blagues. Aujourd’hui, je leur dis : "En attendant que j’arrive pour qu’on fasse un terzetto, vous avez la Callas et la Tebaldi. Moi, je n’ai pas envie de vous rejoindre trop tôt."
Vous avez épousé la grande basse Nicolaï Ghiaurov en 1981. Comment s’est passée votre première rencontre ?
J’avais une fille et il avait un fils. Nous avons chanté Faust à Gênes. C’était la première fois qu’il venait en Italie. Nous avons parlé en français. J’étais impressionnée par sa voix, sa beauté et son caractère extraordinaires. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’on serait ensemble. Et puis nous nous sommes revus à la Scala. Pendant vingt-neuf ans, nous avons gardé le même respect mutuel, sans aucune jalousie artistique. Il m’a apporté beaucoup et j’espère que moi aussi.
Vous avez pu créer des liens d’amitié facilement avec d’autres chanteurs d’opéra ?
Oui, c’est dans mon caractère. Quand on travaille avec de grands chanteurs, il ne faut pas chercher à leur voler la vedette mais à travailler ensemble. Il y a une telle pression sur le plateau que c’est bon d’être comme des enfants et de faire des blagues entre nous le reste du temps. Mais si quelqu’un cherche des histoires, je ne vais pas au conflit et je reste dans mon coin.
Qu’est-ce qui a changé dans le métier depuis vos débuts jusqu’à vos adieux au Met en 2005 ?
Ce n’est pas le métier qui a changé, c’est la vie ! Aujourd’hui, tout doit se faire tout de suite, très vite. Il y a toujours de beaux spectacles, mais pas beaucoup. Autrefois, on prenait le temps de se connaître, de former un groupe, de passer du temps ensemble.
La musique, comme l’amitié ou l’amour, demande du temps ?
L’art a toujours fait partie de ma vie, mais je n’ai jamais voulu lui sacrifier ma famille. Le chant est très important, mais quand ma fille a grandi et a passé ses examens, j’étais toujours là. Sans la famille, comment serais-je aujourd’hui ? J’embrasserais mes disques et mes articles de journaux ? Non. Je suis à Cannes et ma famille est avec moi. On est bien ensemble.
Sur qui avez-vous pu compter pour avoir des conseils quand vous en aviez besoin ?
Il faut avoir ça en soi. On peut vous aider à trouver la route juste, mais on n’est jamais sûr. Si un chanteur m’appelle demain pour me demander un conseil, je peux lui dire ce que j’aurais fait, moi, à sa place. Mais je ne suis pas lui. La carrière est longue, on n’est pas au top tous les soirs ! Je me rappelle lorsque j’ai chanté Simon Boccanegra à l’Opéra de Paris (la production de la Scala), mon père est mort le soir de la première. Je suis rentrée chez moi et j’ai chanté à la deuxième représentation. Or, Simon était mon père dans l’opéra. Et Piero Cappucilli qui chantait le rôle venait de perdre son père aussi. On a chanté et pleuré ensemble. La critique a parlé d’une expression incroyable, mais c’était dur de garder le contrôle.
Quels conseils donner à de jeunes chanteurs qui galèrent ?
Si l’on ne vous engage pas, il faut se demander pourquoi avec honnêteté et lucidité. On peut toujours s’améliorer. Je le dis avec humilité. Moi-même, j’ai traversé des moments difficiles, des passages à vide. Nous, les vieux, on a toujours fait ça. Au lieu de se lamenter sur son sort et d’accuser les autres, il faut étudier ce qui ne va pas chez soi. Je me suis souvent regardée dans la glace en disant : "Eh ! madame, ça ne marche pas, là !" Une fois que vous avez corrigé les erreurs, vous pouvez livrer bataille. J’ai fait ça toute ma vie, même quand ça marchait bien.
Que pourriez-vous dire à des personnes qui n’aiment pas l’opéra pour leur faire découvrir ce monde ?
Il faut que je sache ce qui les dérange. Par exemple, ma fille Gaya, qui a vingt-deux ans aujourd’hui, a toujours baigné dans ce monde. Elle a aimé tout de suite parce qu’elle venait aux répétitions. Mais son fils non. Il préférait le rock. On a respecté son goût et on ne l’a jamais forcé à venir parce que ça ne sert à rien. Mais dernièrement, il m’a vue dans une vidéo de La Bohème et m’a dit : "Tous ces bravos pour toi, grand-mère !" Maintenant, il aime les deux.
Quel est le secret de votre bonne humeur et de votre énergie ?
Je ne sais pas. Quand je me réveille le matin, je suis toujours de bonne humeur. Toutes les choses de la vie m’apportent de la joie, même si je dois faire le ménage. J’ai toujours cherché à préserver mon bon caractère. Il le faut, car je suis encore là pour longtemps !