Le sorcier du xxe siècle

Nul autant que Stravinsky n'a autant brouillé les cartes de la création au XXe siècle. Tout au long d'une période particulièrement féconde de soixante ans, il a fondu l'Histoire et les styles dans un chaudron d'où jaillit une musique inouïe.

Au soir de sa vie, Stravinsky se souvient de son enfance russe dans Souvenirs et commentaires. Qu’elles sont loin, ces premières années passées à Saint-Pétersbourg où l’on cloître l’enfant à la santé fragile né en 1882 ! Il a un père célèbre, la basse Féodor Stravinsky, qui chante au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg et lui fait étudier le piano à neuf ans. Mais il est surtout fasciné par la salle du Mariinski, où il suit les répétitions des ouvrages de Rossini, Meyerbeer, Gounod, Glinka et Verdi, sans oublier les deux gloires du moment : Tchaïkovski et Rimski-Korsakov. Les parents insistent : la musique n’est pas la priorité, alors qu’une licence de droit à l’université…
La mort de son père en 1902 permet l’émancipation du jeune musicien, qui commence à prendre des leçons avec Rimski-Korsakov, âme du fameux groupe des Cinq et professeur de composition au Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Pour le jeune Igor, Rimski-Korsakov devient un "père" qui va lui enseigner les principes de base pendant trois ans : analyse, orchestration, leçons d’harmonie et de contrepoint. Fin 1906 est terminée une Symphonie en mi bémol, et les trois années suivantes voient la naissance du Scherzo fantastique et de l’opéra Le Rossignol, d’après le conte d’Andersen. Rimski-Korsakov meurt en 1908 avant d’entendre ces œuvres achevées, mais le jeune Stravinsky se félicite d’avoir été "très encouragé par [son] maître" lorsqu’il lui présenta les premières esquisses.
Dans le public qui assiste à la création du Scherzo fantastique en 1909 figure Serge Diaghilev, qui vient de créer les Ballets russes à Paris. Diaghilev repère aussitôt ce jeune compositeur et songe à lui comme futur orchestrateur de ses ballets. C’est le début d’une collaboration qui va durer jusqu’à la mort de Diaghilev, vingt ans plus tard, et bouleverser l’histoire de la musique.
Diaghilev a mis Paris sous le charme de l’"orientalisme" russe depuis 1906 : la grande exposition "Deux siècles d’art russe" qu’il a organisée a précédé un festival de musique russe pour lequel se sont déplacés Rimski-Korsakov, Rachmaninov et l’immense basse Féodor Chaliapine. Ballets et opéras se suivent, dont la première en France de Boris Godounov, le chef-d’œuvre de Moussorgski. Diaghilev séduit la capitale par l’opulence de ses décors et de ses costumes et stupéfie le public lors de la première saison de ses Ballets russes, en 1909, lorsqu’il présente sur scène pour la première fois le danseur Vaclav Nijinski. En revanche, ses choix musicaux tiennent plus du bric-à-brac, avec de douteux ravaudages orchestraux d’œuvres pianistiques de Chopin en guise de partitions ; sans parler des arguments dont la platitude désole la critique…
L’entrepreneur de spectacles se rend bien compte que s’il n’attire pas des grands comme Debussy ou Ravel, ses représentations risquent de sombrer dans le kitsch. Pour la partition de son nouveau ballet, il s’adresse successivement à Tcherepnine, Liadov et Glazounov : refus général. Il se tourne alors vers le jeune Stravinsky, encore en Russie. Celui-ci se met au travail ; le résultat va être L’Oiseau de feu, sur une chorégraphie de Michel Fokine. Le soir de la première à Paris, le 25 juin 1910, Gabriel Pierné dirige. Avec son harmonie luxuriante héritée de Rimski-Korsakov accompagnant les personnages fantastiques, combinée au style populaire, la partition enchaîne avec efficacité les épisodes dramatiques. Succès, rappels : Stravinsky, rejoint sur scène par Debussy, entre dans la légende. Il a vingt-huit ans. Jean Cocteau le dessine, le peintre Jacques-Émile Blanche fait son portrait en pied, il se lie avec Ravel, Satie, Schmitt, Puccini et Falla… Après des vacances passées à La Baule, il s’installe à Vevey, en Suisse.
En 1911, nouveau succès avec Petrouchka, créé sous la direction de Pierre Monteux, où Fokine est associé aux décors et costumes d’Alexandre Benois ainsi qu’à Nijinski, et où le compositeur affirme avec encore plus d’autorité son inimitable sens du rythme tout en jonglant avec l’harmonie de Debussy, Ravel et Fauré. Avec ce génie de l’orchestration, le folklore, transfiguré, se pare de nouveaux atours. Tout en travaillant sur Le Sacre du printemps, son troisième ballet, Stravinsky – qui vit entre Saint-Pétersbourg et la Suisse – compose plusieurs mélodies, ainsi qu’une brève page pour chœur et orchestre, Le Roi des étoiles, dédiée à Debussy, que ce dernier qualifie aussitôt d’"extraordinaire !"… Stravinsky sidère par la concision inattendue du Roi des étoiles comme par ses Trois Poésies de la lyrique japonaise pour voix et petit ensemble. Fuyant les écoles et les styles, il applique la couleur par touches, à la manière d’un peintre cubiste ou pointilliste. L’amitié avec Ravel se resserre autour de la révision qu’ils entreprennent ensemble de La Khovanchtchina, l’opéra posthume de Moussorgski, réalisée à la demande de Diaghilev et dont la première a lieu le 5 juin 1913 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris.
Une semaine avant, le 29 mai, les Ballets russes ont créé dans la même salle Le Sacre du printemps, sur une musique de Stravinsky, une chorégraphie de Nijinski sous la direction de Pierre Monteux. La déflagration est totale, c’est un des plus grands scandales de l’histoire de la musique. Ravel hurle au "génie !" tandis qu’une dame s’indigne qu’on "[lui] manque de respect". Outré, Saint-Saëns déclare que ce n’est pas de la musique et claque la porte avant la fin, tandis que le critique Émile Vuillermoz écrit qu’"on n’explique pas Le Sacre, on le subit avec horreur ou volupté selon son tempérament". On peut être surpris par l’ampleur du tapage car, après tout, Le Sacre a été précédé de partitions aussi surprenantes et radicales que Le Chant de la Terre de Mahler, Salomé de Strauss, Prélude à l’après-midi d’un faune et Jeux de Debussy, ou encore Daphnis et Chloé de Ravel.
Un rite païen
Mais ce qui fait scandale en premier lieu est l’argument du ballet, ouvertement sexuel, qui recrée un rite païen au cours duquel on célèbre le printemps et où une jeune fille entourée de vieillards danse jusqu’à la mort. Autre sujet de discorde : le rythme stravinskien, dont la pulsation implacable va se renforçant tout au long de l’œuvre, à la fois obsessionnel, primitif et orgiaque. Plus encore, c’est le caractère imprévisible de la partition qui choque : des phrases coupées de brusques ruptures, de superpositions et de collages hallucinants.
Un an plus tard, à l’invitation du Théâtre libre de Moscou, Stravinsky achève Le Rossignol. Non sans difficulté, car le premier tableau date des années d’apprentissage avec Rimski-Korsakov, et le style du compositeur a depuis beaucoup évolué… Entre-temps, Moscou déclare forfait et c’est encore Diaghilev, grâce au fidèle Pierre Monteux, qui assure la première à l’Opéra de Paris. Ravel adore et l’écrit aussitôt dans Comoedia, louant "l’indépendance audacieuse des thèmes, des rythmes et des harmonies".
On aurait pu croire que la Grande Guerre mettrait fin à cet élan créatif. Le conflit mondial coupe en effet Stravinsky de la Russie et l’oblige à demeurer exilé en Suisse où il résidait déjà, avec peu d’argent, quatre enfants et une épouse malade. Mais la rencontre avec le poète suisse Charles Ferdinand Ramuz, en 1915, est déterminante. Avec trois fois rien, tous deux réinventent la magie du théâtre de tréteaux : Renard, L’Histoire du soldat et Les Noces.
L’éternel exilé
Quand Debussy disparaît en 1918, Stravinsky affirme qu’il a perdu son père. Le plus français des compositeurs déracinés (la Révolution russe l’a dépossédé de ses biens et il s’installera à Paris en 1920) appartient désormais à la cohorte des "étrangers" fustigée par un esprit patriotique déplacé. Ravel, notamment dans sa correspondance, aura beau monter au créneau pour défendre son ami (mais aussi Schoenberg, Kodaly ou Bartok), la jalousie (voire la haine) attise les passions. En 1919, Pulcinella, composé d’après des thèmes de Pergolèse, suscite à la fois l’admiration et la critique. Trop dérangeante, cette liberté de ton associée à un esprit caméléon qui pille dans les malles de l’Histoire et revisite les genres ! Tel l’"ogre" Picasso, son contemporain, Stravinsky traverse avec malice les courants et les modes qu’il plie à son propre langage ; son appétit est sans bornes, de l’orchestre géant à la miniature, du jazz au théâtre de foire, du divertissement au ballet, de la satire à la musique religieuse… Au bel hommage à Debussy qu’est la Symphonie d’instruments à vent en 1921 succède un salut à Lully avec le ballet Apollon musagète, puis une réappropriation de l’Antiquité avec l’aide de Cocteau (Œdipus Rex) et de Gide (Perséphone), ou la réinvention de la musique byzantine avec la grandeur hiératique de sa Symphonie de Psaumes (1930).
Stravinsky l’apatride ne connaîtra jamais les frontières. Son seul pays restera la musique. En 1939, il perd sa femme Katerina et sa mère. Cette année-là, invité par l’université de Harvard à donner une série de cours, il quitte le Vieux Continent qui entre dans la guerre. Son exil aux États-Unis, le deuxième de sa vie après la Suisse, n’entame en rien son énergie. À Hollywood, où il s’installe, il officialise sa liaison avec Vera de Bosset, décoratrice et peintre qu’il connaît depuis leur rencontre chez Diaghilev en 1919, et obtient la nationalité américaine en 1945. Il flirte avec la musique sérielle dans le ballet Agon, chorégraphié par George Balanchine en 1957. Cinq ans plus tôt, dirigeant à La Fenice de Venise la création de son opéra The Rake’s Progress, il croise dans cet ouvrage chanté en anglais la comédie musicale et l’opéra mozartien. Retour en arrière ou marche en avant ? Aller au-delà des frontières et réenchanter le passé, telle semble être la devise de ce sorcier du XXe siècle qui s’intéressait dans ses dernières années à la télévision, écrivant Le Déluge, singulière pochade récitée, chantée et dansée, entre dessin animé, Broadway et oratorio biblique, avec "danse du ventre dodécaphonique"…
Stravinsky quitta Hollywood pour New York en 1969. Il mourut deux ans plus tard dans cette ville qui fait face, par-delà l’océan, à l’Europe. L’éternel exilé repose au cimetière de Venise, sur l’île San Michele – une île, ultime réfuge à l’écart du monde. Sa tombe est voisine de celle de Diaghilev.