Le « Requiem » de Verdi

Des dizaines de versions de cet office funèbre composé à la mémoire du grand écrivain Alessandro Manzoni ont été enregistrées. Mais, paradoxalement, il y en a très peu de bonnes… Quels disques s’imposent dans cette œuvre majeure ?

Le Requiem de Verdi occupe une place si centrale dans le répertoire choral que l’on a oublié qu’il ne s’est pas facilement imposé au répertoire. Le compositeur le dirigea régulièrement (surtout à l’étranger) et il fut ensuite négligé. Il a fallu attendre les années 1930-1940 pour qu’Arturo Toscanini l’impose définitivement. Sa version officielle de la NBC pour RCA date de 1951 : elle est malheureusement très mal enregistrée. On préférera de toute façon les concerts du grand chef italien (1938, 1940 et 1950 à la Scala), montrant une flamme autrement lyrique. Victor de Sabata a bénéficié de conditions techniques bien supérieures : en 1954 (il existe aussi un " live " milanais de 1951), c’était la glorieuse série " Scala " d’EMI. Qu’en reste-t-il aujour­d’hui ? L’écoute en aveugle nous le dira. Nous écartons la vision trop théâtrale de Tullio Serafin (Rome, 1959, réédition Testament) pour intégrer à notre choix final la grande version EMI du début de la stéréo, signée Carlo Maria Giulini (1964), qui trône en majesté à la tête des discographies depuis sa parution : sera-t-elle à la hauteur ? Les autres versions Giulini (un " live " BBC redondant et une version DG trop tardive) n’apportent rien de plus.De la Scala nous sont parvenus de nombreux autres documents. Claudio Abbado y a enregistré sa première version pour DG en 1980, avec notamment Katia Ricciarelli et Placido Domingo. Cela reste sa meilleure version, les suivantes (DG, 1991, et EMI, 2001) étant trop inégales. Mais Riccardo Muti, dans un genre toscaninien, nous a semblé plus intéressant. Une première version à Londres en 1979 (avec Renata Scotto !) jouait les contrastes les plus tendus. En 1987, à la Scala, il est chez lui, prend mieux son temps et domine fièrement le sujet. À ces deux disques EMI s’ajoute un témoignage intéressant capté à Chicago. Dernier avatar de ces Requiem " à l’italienne ", celui d’Antonio Pappano à Rome en 2009, très bien noté dans ces colonnes, où Sylvain Fort trouvait justement des ascendances du côté de Sabata… Qu’en sera-t-il à l’écoute ?

L’Italie et les autres

On n’oubliera pas non plus de sélectionner des versions " de grands chefs " internationaux. Herbert von Karajan est incontournable. Des deux disques en studio, le premier (DG, 1972) s’impose sans mal face au remake inutile de 1985. Les curieux chercheront avec bénéfice les concerts de 1949 ou 1958 (à Salzbourg) et la vidéo incroyable d’Henri-Georges Clouzot (réédition DVD chez DG – avec Leontyne Price et Luciano Pavarotti !). Pour Decca, en 1960, Fritz Reiner avait enregistré une version contestée mais admirable en bien des points. Nous la sélectionnons également. Exit, en revanche, les versions de Ferenc Fricsay (DG, 1951 et 1960, intéressantes à défaut d’être essentielles), John Barbirolli (EMI), Leonard Bernstein (Sony, trop désordonnée), Eugene Ormandy (RCA) ou Georg Solti (deux versions Decca, 1967 et 1977, luxueu­ses mais froides).
Les tentatives les plus récentes sont gâchées par des quatuors vocaux généralement médiocres. On écartera ainsi les disques de Plasson (EMI, 1996), Gergiev (Philips, 2000), Rilling (Hänssler, 2009), Hickox (Chandos, 1995), Davis (RCA, 1991, et LSO, 2009), mais aussi Barenboim (Warner), Corboz (Virgin), Cambreling (Hänssler), Mehta (Sony) ou Shaw (Telarc)… Nous ne garde­rons que deux versions, qui parviennent à s’imposer sans présenter pour autant de quatuor vocal mémorable. John Eliot Gardiner passionne grâce à ses instruments anciens colorés et son chœur concentré (Philips, 1992). Nikolaus Harnoncourt, lui (Vienne, 2004 – RCA), joue avec maestria de " petites " voix (Eva Mei, Bernarda Fink, Michael Schade, Ildebrando D’Arcangelo) et vise à une nouvelle unité avec l’orchestre dans un esprit d’humilité et de noblesse.

LES HUIT VERSIONS

La version Victor de Sabata n’a pas tenu son rang. C’est la seule vraie déception de cette écoute. La faute d’abord au chœur de la Scala, critiqué par les trois auditeurs. " De vraies grenouilles de bénitier ! " s’exclame JR… " Des grenouilles chevrotantes ", ose poursuivre PV. De fait, tout semble trop " approximatif " (PV), cela sonne " daté " (BD), d’autant que le tempo, très lent, n’est jamais habité. Dans le " Requiem aeternam " initial, " il ne se passe rien " (JR) ; " quel ennui ! " regrette PV… Le " Dies Irae " est certes " plus impli­qué " (JR), " violent, comme une toile du Tintoret " (BD), mais là encore " ça braille plus que ça ne chante ". Les solistes de cette version de prestige (Elisabeth Schwarzkopf, Oralia Dominguez, Giuseppe di Stefano, Cesare Siepi), mis en avant par la prise de son elle aussi assez datée, sont un peu laissés à l’abandon par un chef d’habitude tellement plus impliqué et habité. On a dit de cette version qu’elle était " dérangeante ". Pour nous, c’est surtout une désillusion.
Sans convaincre non plus, la version Nikolaus Harnoncourt a intéressé. D’emblée, PV remarque la conception " très symphonique ", à part, du chef. Comme BD, il apprécie " l’homogénéité de la conception ", la " ferveur ", le " recueillement " et la " justesse d’atmosphère " qui s’en dégagent. BD souligne également la " limpidité des lignes ", les " belles couleurs fondues " du Philharmonique de Vienne, où le quatuor vocal " fonctionne plus comme un ensemble que comme un groupe de solistes ". JR, qui a aimé " la transparence " du chœur et les " nuan­ces " de la direction, est plus réservé sur les chanteurs, notamment " un vilain ténor " (Michael Schade). Le " Dies Irae " lui aussi divise les auditeurs. " Massif " mais " très bien tenu " selon PV, joué " comme un mouvement perpétuel de scherzo brucknérien " pour BD, il est " lourd ", " laborieux ", " pas assez contrasté " de l’avis de JR. Une version trop à part pour s’imposer.
Avec John Eliot Gardiner, on passe en quel­ques instants de l’enthousiasme à la déception. Ainsi, pour en rester au début de l’œuvre, le " Kyrie " nous est apparu remarquable dans ses parties chorales (" chargé de mystère " pour JR, avec un chœur " très plastique, bien articulé " selon BD et d’une " grande éloquence " pour PV) mais trop débraillé dès l’entrée des solistes. JR remarque également que le quatuor " manque d’homogénéité ", BD distingue à nouveau " un ténor bien poussif " (Luca Canonici) et PV reproche à l’orchestre, peu à peu, de s’effacer. Dommage. Quant au " Dies Irae ", il apparaît " apocalyptique " (PV) mais trop " extérieur " (JR et PV), cette esthétique de l’effroi semblant " artificielle " à BD. Une version riche de beaucoup d’intentions, trop sans doute. Manque aussi un quatuor vocal au niveau de l’œuvre. C’est justement ce que propose l’enregistrement d’Antonio Pappano, qui a l’immense avantage de présenter la meilleure distribu­tion récente. Anja Harteros rayonne et garde le mystère nécessaire. René Pape est admirable de tenue et de jeunesse, bien que par moments sa ligne de chant paraisse un peu appliquée. Sonia Ganassi nous est apparue trop neutre, jusqu’à la banalité. Reste le cas Rolando Villazon. Pour JR, le plus critique, " il gesticule et confond le Requiem avec O Sole mio ". Il est vrai que le ténor vedette a tendan­ce à faire de chacune de ses inter­ventions " un numéro de cirque " (PV). On ajoutera des louanges sur le chœur de l’Académie Sainte-Cécile de Rome, qui possède la ductilité et la profondeur nécessaires. Quant à la direction du chef américain, plus discutée, elle est jugée " massive et maniérée " (PV), " sentimentale, fiévreuse et cinématographique " (BD), " efficace mais extérieure " (JR). Les contras­tes dynamiques, dans cette version ouvertement spectaculaire, sont poussés à leur paroxysme. Ainsi le " Dies Irae " semble-t-il particulièrement " efficace, d’une puissance tellurique " (PV). Pris ainsi " au premier degré ", est-il " expressif, spectaculaire " ou simplement " bruyant " ? Les réactions diffèrent. Ce Requiem est-il un brûlant appel au pardon ou un grand spectacle sentimental ? La réponse dépendra des goûts de chacun.

Reiner réhabilité

La version de Fritz Reiner pour Decca a toujours été controversée. Sans doute à tort. Elle nous est en tout cas apparue dans toute son originalité. Sur des tempos lents mais habités, le chef impose une conception " proche de la prière " (JR), un " recueillement " d’une grande " profondeur " (BD), de la " ferveur " (PV), avec un chœur et un orchestre " gracieux, élégants ", développant de " très nobles " volutes sonores. PV admire surtout que cette musique ne soit jamais " larmoyante ", défaut de tant de versions selon lui. Au fil de l’écou­te, la vision concentrée de Reiner nous apparaît au contraire " noire, sombre " (BD), " nostalgique " (JR), voire " douloureuse " (PV). Elle bénéficie en outre d’un excellent quatuor vocal, bien plus cohérent qu’on ne l’a dit, avec Leontyne Price, " la plus belle des sopranos " (JR). Chacune de ses interventions est magique. L’" Ingemisco " de Jussi Björling, enregistré dans des conditions rocambolesques (quelques mois avant sa mort, alors que le grand ténor était alcoolique), est un peu en retrait, avec un orchestre " trop neutre " (JR). Très grande interprétation au demeurant.Magistral de " cohérence " (PV), constamment " juste " d’expression (BD), le disque de Riccardo Muti réunit lui aussi tous les suffrages. C’est, selon les termes de JR, " une version de grande cathédrale " unissant les caractères du théâtre et de la musique sacrée. Ce Requiem nous semble à fois " dramatique et élevé " (PV), " solennel et pathétique " (BD), " sulpicien et verdien " (JR). Le quatuor est caractérisé par la beauté de chaque timbre, d’une rondeur et d’un " velouté " (JR) assez égaux malgré une mezzo (Dolora Zajic) plus banale ; Muti tient tout cela d’une main ferme, privilégie la souplesse des lignes et la pure beauté mélodique. Pavarotti, un peu usé (on est déjà en 1987), est d’autant plus émouvant. Très attentif aux voix, Muti donne également à l’orchestre des couleurs magnifiques, des nuances inouïes. Un souffle passe, il fait penser " à Aïda, à Nabucco " (BD). Tout cela est très pensé, magistralement réalisé, mais est-ce totalement vécu ?

Giulini l’orfèvre

Étrangement, Herbert von Karajan, réputé pour sa cohérence sans faille, nous est apparu… plus inégal mais encore plus enthousiasmant que les autres dans ses meilleurs moments. L’orchestre, c’est indéniable, est " formidable " (PV) de bout en bout et soutient sans faille une lecture avant tout " lyrique " (BD), qui " sonne merveilleusement " (JR). Cette plastique impeccable n’exclut pas la " grandeur " (JR) en de nombreu­ses occasions. Les respirations sont " naturelles " (BD) et les solistes semblent exaltés par la direction de Karajan. Le quatuor vocal, magistral, avec Christa Ludwig dans sa meilleure prestation, sublime de bout en bout, permet d’entendre Mirella Freni et Nicolai Ghiaurov à la hauteur de leur réputation, et Carlo Cossutta bien au-dessus de la sienne. Ni messe, ni opéra : voici une fascinante cérémonie musicale. Seul le " Dies Irae ", gâché par une prise de son plate et un remastering sans doute médiocre, nous a semblé manquer d’envergure. Une nouvelle édition s’impose.
Selon la légende, la version de Carlo Maria Giulini est sans défaut, comme son Don Giovanni ou son Don Carlos… Eh bien, la légende dit vrai ! Le chef italien impose une rigueur, une intensité, une honnêteté et, au final, une humanité qui font de son enregistrement, aujourd’hui encore, la grande référence. Aucune autre version n’est parvenue à une telle éviden­ce dans la caractérisation, une telle majesté dans l’émotion, une telle universalité des sentiments face à la mort. Le secret de Giulini ? Un travail " d’orfèvre " (BD) pour la mise en place de l’orchestre et des voix, " d’architecte " (JR) pour la construction du discours, et un " quatuor idéal " (PV), d’une subtilité inouïe mais toujours au service de la musique. Cela semble simple. À l’aune de cette écoute, et compte tenu des difficultés très nombreuses de la partition, on parlera plutôt de miracle.

LE BILAN

1. Carlo Mariagiulini
2 CD EMI 5 67560 2
1964
2. Herbert von Karajan
2 CD DG 437 473-21
972
3. Riccardo Muti
2 CD EMI 7 49390 2
1987
4. Fritzreiner
2 CD Decca 467 119-2
1960
5. Antonio Pappano
2 CD EMI 6 98936 2
2009
6. John Eliot Gardiner
2 CD Philips 442 142-2
1992
7. N. Harnoncourt
2 CD RCA 82876 61244 2
2004
8. Victorde Sabata
2 CD EMI 5 65506 2
1954