LE « REQUIEM » DE MOZART

Achevée après la mort du compositeur, c'est la partition religieuse de Mozart la plus célèbre et la plus enregistrée. Pour le meilleur et pour le pire. Une écoute en aveugle s'imposait donc. Avec quelques surprises à la clé.

Quelle discographie, riche de quelque 200 versions enregistrées ! Ce dès les années 1940 et 1950: la Messe des morts n’a pas connu de purgatoire. Malheureusement, aucune version de cette époque n’a passé l’épreuve du temps. Même les plus légendaires, en raison des prises de son médiocres et de choeurs approximatifs. Aussi différents soient-ils dans leur approche, nous éliminons donc Walter (Sony), Fricsay (DG), Jochum (DG), Horenstein (Vox), Beecham (Sony), Krips (Decca), Golovanov (Melodiya) ou Sabata (Naxos). L’arrivée de la stéréo n’a guère changé la donne. On peut juger datées les tentatives de Scherchen (Westminster), Corboz (Erato et Cascavelle), Rilling (Sony puis Hänssler), Koch (Berlin), Burgos (EMI), Goennenwein (EMI), Somary (Vanguard) et bien d’autres. Richter (Teldec), Kertesz (Decca) et Kempe(EMI) se distinguent mais ont été éclipsés par d’autres stars du LP. En premier lieu Karajan. Le chef autrichien laisse trois enregistrements du Requiem pour Deutsche Grammophon. Le premier, gravé en 1962 avec Berlin et réédité avec ce numéro de Classica, bénéficie d’un cast admi -rable. Par la suite, Karajan s’enferme dans son système sonore. Ce n’est pas le cas de Karl Böhm, d’une élévation sans égale dans cette oeuvre. De ses deux versions " studio " avec Vienne, on préférera la seconde (Deutsche Grammophon, 1971) à la première (Philips, 1956). Véritable best-seller du LP puis du CD, ce Requiem tiendra-t-il son rang lors de l’écoute ?
Parmi les enregistrements de grands chefs d’orchestre, on ne peut ignorer non plus celui de Leonard Bernstein. À la fin de sa vie, en 1988, il donna un Requiem enflammé avec la Radio de Bavière. Cette version controversée pourra-t-elle concurrencer celle de Böhm? Afin de le savoir, nous la gardons pour l’écoute finale. Par contre, nous éliminons d’autres disques de chefs décevants ici, comme Solti (Decca), Welser-Most (EMI), Muti (EMI), Thielemann (DG) ou Abbado (DG). Restent des cas à part, dont ceux de Celibidache (EMI et nombreux pirates) et Giulini (EMI puis Sony). Leur vision céleste pourrait paraître apathique en écoute fractionnée. Nous retenons plutôt l’ultraclassique Colin Davis. La version de la Radio de Bavière (RCA 1991), encore supérieure à celle de Philips en 1967, pourrait même créer la surprise.
L’option chambriste
Parallèlement s’est développée, depuis les années 1980, une discographie sur instruments " anciens ". Si Kuijken (Accent) ou Koopman (Erato), par exemple, ont intéressé lors de leur publication avec l’option chambriste qu’ils tentaient de défendre, leur réalisation nous a semblé trop médiocre pour être retenue. De même, les options d’Hogwood (Decca, avec un choeur d’enfants), Labadie (Atma, version Levin de la partition) ou Spering (Opus 111, version " du manuscrit ") donnent des disques avant tout documentaires.
Dès lors, qui garder? Ni Brüggen (Glossa), ni Neumann (EMI) ni Garcia Alarcon (Ambronay), noyés dans des sonorités de cathédrale. Savall (Alia Vox) est à la tête d’une distribution trop inégale, Gardiner (Philips) parfait mais sans âme. D’autres sont plus décevants encore – Susuki, Equilbey, Butt, Matt, Christie, Curentzis, Goodman, Norrington, Weil, Malgoire, van Veldhoven, etc. Alors, qui? Harnoncourt. Il a imprimé par deux fois sa (très) forte personnalité au Requiem. À la première version Teldec de 1982 avec le Concentus Musicus, nous préférons le remake pour DHM de 2003, à la folle inventivité, et le retenons pour l’écoute finale. Chez Harmonia Mundi, en 1996, Philippe Herreweghe, la Chapelle-Royale et l’Orchestre des Champs-Élysées, plus sages mais très sûrs, offrent un contrepoint intéressant à Harnoncourt.
Comme Herreweghe, de nombreux chefs ont été tentés, cette fois sur instruments " modernes ", d’offrir une synthèse des différentes approches de l’oeuvre. Ce fut le cas de Marriner avec l’Academy of St-Martin-inthe-Fields. Nous gardons parmi les " huit " sa version célèbre de 1977 (Decca) et oublions la seconde pour Philips. De nombreuses versions d’outre-Manche se situent dans cette descendance, celles de Guest (Chandos) ou Hickox (Virgin), intéressantes bien que pas aussi abouties. Dans le genre " classique ", nous sélectionnons Schreier. Son interprétation de Dresde avait été choisie par Philips pour figurer dans la fameuse Intégrale Mozart. Retenons aussi la tentative souveraine de Jansons à Amsterdam (RCO Live, 2011), la meilleure des versions récentes.
Les huit versions
Surprise: la performance sur instruments anciens de Philippe Herreweghe, a priori l’une des favorites de cette confrontation, figure en dernière place de cette écoute. " C’est trop luxueux, carrément décoratif ", lance SF à l’écoute de l’Introitus. BD va dans le même sens: il juge cette interprétation " neutre, sans climat, ni enjeux ". BD et SF seront toujours plus sévères au fil de l’écoute. Le plateau vocal est ainsi jugé " incohérent et médiocre ", l’accompagnement " sans soutien suffisant, sans énergie ". Bref, c’est selon eux un disque " peu abouti, superficiel ". D’abord, JR et PV sont plus positifs. JR sent battre au début " la pendule inexorable du temps ", avec un choeur " généreux " et un orchestre " soyeux ". À l’instar de PV, il apprécie les qualités d’articulation, trouve les tempos " justes " et juge l’ensemble " très humain, lumineux ". JR est plus réservé ensuite, gêné par les solistes, les " maniérismes " et l’aspect " mécanique " de la direction. Fina ement une déception.
Dans une moindre mesure, c’est également le cas de la version signée Peter Schreier. L’ensemble des auditeurs a plutôt apprécié le I pour sa " dignité " (BD), sa " ligne " (JR), ses " phrasés " (SF), sa " lisibilité " (PV). Tous admirent sans réserve une soprano exceptionnelle, Margaret Price. BD et SF soulignent une certaine " sérénité ", alliée à un " manque de drame ". La suite de l’écoute, moins intéressante, révèle l’absence de caractère de cette interprétation " élégante " (SF), par trop " placide " (BD). En outre, les auditeurs regrettent là aussi un quatuor composite, avec un ténor hors style (Francisco Araiza) et une direction " brouillonne " (SF), " peu habitée " (BD), " séquentielle " (JR). En conclusion, un disque sans gros défaut qui génère un certain ennui.
Marriner fascine
Mieux notée, la version Marriner fascine un temps l’auditoire. Le I est particulièrement apprécié. " Lyrique, fluide, fervent " (PV), " fruité, équilibré, sans surcharge " (JR), " très choral " (SF), il dégage un climat envoûtant, qualifié par BD de " procession funèbre ". C’est superbe, d’autant que la soprano, Ileana Cotrubas, remporte tous les suffrages. Malheureusement, la suite n’est pas du même niveau. Elle est jugée trop neutre. D’abord parce que les autres solistes, malgré leur réputation (Helen Watts, Robert Tear, John Shirley-Quirk) ne sont pas aussi engagés que la soprano. Il y a aussi la direction de Marriner, qui déçoit lorsqu’il s’agit d’accompagner et, qui, au fil de l’écoute, laisse paraître une " perfection glacée " (BD), aux effets " prévisibles " (PV). " Nous sommes au plus haut standard international, conclut SF, mais l’invention et l’émotion sont absentes. " Dommage.
Mariss Jansons divise les auditeurs, créant deux groupes. BD et PV sont pour. Ils aiment " la ligne exceptionnelle, le classicisme, la sobriété de l’approche " (BD), " la subtilité des enchaînements, l’émotion simple, sans chichis " (PV). Malgré les quelques réserves que l’on peut avoir sur les solistes, BD et PV défendent jusqu’au bout ce disque " juste, naturel, à la fois sensible et abstrait ". Des qualités jugées éminemment " mozartiennes " par BD. JR et SF sont beaucoup moins enthousiastes. Selon eux, le choeur est " trop maigre " (JR), et tout cela manque de " fusion " (SF), de " ferveur " (JR), de souffle, de grandeur.
Bref, une approche qui divise, peut-être parce qu’elle n’est pas totalement convaincante.
Avec Leonard Bernstein, on entre dans le quatuor de tête. Toutes ces versions ont bouleversé les auditeurs, avec des moyens bien différents à chaque fois. Ici, il s’agit " d’une conception subjective, ultra-romantique ", explique BD. À l’écoute du I, il évoque même le Veni Creator Spiritus de la Symphonie " des Mille " de Gustav Mahler… SF est également sidéré par cette conception " monumentale, de style oratorio ". JR aussi; selon lui, on est dans une " cathédrale néogothique qui n’en finit pas de s’élever ". PV est au début réservé : " C’est écrasant, chargé d’intentions, une architecture à la Viollet- Le-Duc ", explique-t-il. La suite de l’écoute, peu à peu, mettra tous les auditeurs d’accord. " Impressionnant, solennel, opératique " (JR), " orchestrale ment et vocalement d’un grand luxe " (SF), " démonstratif mais toujours dramatique " (BD), " d’un engagement de tous les instants " (PV). Un Mozart très romantique, une expérience unique.
Vision personnelle
Comme souvent, Harnoncourt réclame une écoute active. Ou plutôt la provoque! " Inconfortable mais passionnant ", dit immédiatement SF. Pour BD, l’introduction atteint la dimension de " cortège funéraire ". Le texte est ici plus sollicité que jamais. Pour BD et SF, Harnoncourt rend de manière bouleversante les " déchirements " et " l’humanité " du Requiem. Pour JR et PV, c’est " trop voulu ", " morcelé ", " un peu conceptuel ". Les parties solistes dans le Tuba mirum continuent de diviser les auditeurs. SF les juge " extrêmement convaincantes, nourries d’une vie intérieure, de sagesse et de juvénilité, d’une belle spiritualité ", BD également. Il entend " une succession de scènes, une véritable incarnation de la partition ". Et " des contrastes extrêmes mais fusionnels ", sorte de " baroque expressionniste ", comme dans le Rex Tremendae. Si JR reste réfractaire, selon lui " le chef fait tout et en fait trop ", PV finit par apprécier cette version " d’une intelligence suprême et d’une force expressive impressionnante ". Encore une vision très personnelle, à connaître absolument.
Un enregistrement célèbre
Avec le fameux disque de Karl Böhm de 1971, mêmes oppositions qu’à l’écoute de Bernstein. BD et SF sont tout de suite emportés; JR un peu moins vite et PV a besoin de toute l’audition pour " rentrer " dans cette version qui ne correspond en rien à ses attentes. " C’est lent, massif, marmoréen, uniformément tragique " ; la manière de Böhm n’aurait rien des qualités d’équilibre classique attendues. Rien non plus de cette part d’espérance qu’une messe doit offrir. In fine, PV, comme les autres, est emporté par " l’intensité dramatique, les moyens instrumentaux, l’engagement des solistes ", une " grandiloquence funèbre " simplement bouleversante, " habitée ", " comme inéluctable ". Un enregistrement célèbre, à juste titre. En première instance, conseillons cependant une autre version, idéalement équilibrée, qui remporte tous les suffrages lors de notre écoute, celle enregistrée par Colin Davis à Munich pour RCA en 1991. BD vantera tout au long de l’audition sa " ligne " exceptionnelle, la qualité de chant solaire, très " mozartienne " là encore. Il souligne aussi la fusion entre l’orchestre, les solistes et le choeur, tous admirables séparément et encore plus éloquents ensemble. PV note les " liaisons subtiles, le naturel constant ", SF la " justesse et la simplicité ", JR la " fluidité et la transparence " d’un disque sans défaut, qui va droit au but, " sans trucage " (PV). Une grande référence, un vainqueur inattendu.
Participants : Jérémie Rousseau (JR), Stéphane Friédérich (SF), Bertrand Dermoncourt (BD) et Philippe Venturini (PV)