Le Requiem de Fauré, une vision apaisée de la Mort

Le Requiem de Fauré a charmé des générations. Berlioz avait cherché l’universel dans le gigantesque. Mozart et Verdi avaient traité le texte de manière théâtrale. Loin de la terreur inspirée par la menace du jugement dernier, c’est au contraire un sentiment de paix qui se dégage du Requiem de Fauré.

 

La composition du Requiem s’étale sur plusieurs années et aboutit à une instrumentation originale

Contrairement à Bach ou Messiaen, Fauré n’était sans doute pas croyant. Successeur de Saint-Saëns comme organiste à La Madeleine, il a dû assurer nombre de services d’enterrement. L’idée de composer une messe des morts lui est donc venu naturellement, et a peut-être été renforcée par la perte de ses parents en 1885 et 1887. Quelques pages de l’oeuvre sont jouées en 1888 pour les obsèques de Joseph-Michel Le Soufaché (architecte ayant participé aux aménagements de Versailles sous Louis-Philippe et créateur, entre-autres, du château de Sceaux), avec en soliste dans le Pie Jesu le futur compositeur Louis Aubert. L’oeuvre est encore en chantier. Outre les parties de cuivres, Fauré va bientôt y ajouter deux pièces avec baryton solo : l’Offertoire et le Libera me. L’intégralité des 7 sections est ensuite donnée à Paris en l’église de La Madeleine le 21 janvier 1893. Fauré y propose une instrumentation pour le moins originale, sans pupitre de bois ni de violons (hormis un violon solo dans le Sanctus). Seuls les autres instruments à cordes, les cuivres, l’orgue, la harpe et les timbales sont présents. Fauré révise ensuite sa partition à la demande de son éditeur, pour aboutir à une seconde version dite « symphonique ».

 

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Contrairement à Mozart ou Verdi, Fauré évite le Dies Irae

Mozart avait fait entendre la colère divine dans le Dies Irae et la plainte de l’humanité dans le Lacrymosa. Le jugement dernier devenait effrayant chez Verdi, à grand renfort de cuivres et de timbales, et l’Ingemisco aurait pu figurer dans n’importe lequel de ses opéras. Leur propos était théâtral. Chez Fauré, le drame de la mort est plus intime. Il supprime la longue séquence du Dies Irae (qui représente la moitié du Requiem chez Berlioz !) et ne garde comme allusion au jugement dernier que celle incluse dans le Libera me. Les ponctuations des basses, comme une marche funèbre, rappelle alors le cortège des défunts, et soutiennent le baryton solo. L’entrée des cuivres vient suggérer les trompettes fatidiques, et les marches harmoniques du chœur traduisent la crainte du « jour de malheur ». Le message est clair : chaque individu, personnifié par le baryton, ressent l’angoisse de la mort; mais la perspective de la finitude concerne toute l’humanité. Ainsi le chœur reprend-il la phrase mélodique du soliste. Comme le souligne Matthieu Romano, chef du choeur Aedes, « le Requiem s’adresse à chacun de nous, mais aussi à l’universel qui est en nous ».

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Le Sanctus et le Pie Jesu, angéliques, succèdent à l’angoisse de l’Offertoire. Fauré insiste sur l’apaisement.

Fauré n’a pas peur de la mort. « Je la sens comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux ». Il supprime tout ce qui inspire de la terreur dans le Dies Irae, et ne garde que la dernière strophe, le Pie Jesu, qu’il traite comme une séquence à part entière. Planante, confiée à une soprano ou à un jeune garçon, la mélodie semble venir d’ailleurs, plus angélique qu’humaine. Dvorak accorde lui aussi une grande importance au Pie Jesu dans son Requiem, contemporain de celui de Fauré, mais conserve la totalité du texte du Dies Irae.

La peine et l’angoisse ne sont pas pour autant absents de la partition de Fauré. L’Offertoire fait entendre une harmonie aux demi-tons sinueux, qui expriment l’incertitude. Le choeur y intervient parfois a capella, résurgence des pratiques anciennes qui rappelle que le mystère de la Mort est aussi vieux que l’humanité. Le baryton solo semble désemparé, malgré la citation de l’apaisant contre-chant du Sanctus à venir. Pour Matthieu Romano, « L’Offertoire est comme une question existentielle : « Que faire ? » « . La réponse vient d’elle-même avec les pièces suivantes (Sanctus, Pie Jesu) : la Mort apporte le calme et la paix. L’Agnus Dei fait certes entendre la souffrance du Christ (« l’agneau sacrifié » de la liturgie catholique), écho à nos propres difficultés, mais elle est tempérée par l’introduction instrumentale souriante, qui revient avant le « donnez-leur le repos éternel » et après le Lux aeterna.

 

Pie Jesu du Requiem de Fauré (Philippe Jaroussky, Orchestre de Paris, dir. Paavo Järvi)

 

Berlioz terminait son vaste Requiem (environ 1h15 contre 35mn pour celui de Fauré) sur l’Agnus Dei, Verdi sur le Libera me. Mozart n’a pas pu finir le sien et son élève Süssmayr a choisi de l’achever sur le Lux aeterna. Fauré, lui, opte pour une antienne, traditionnellement chantée après la messe des défunts lorsque le cortège se rend au cimetière. In Paradisum, consolateur, parachève le sentiment de paix et d’intimité qui se dégage de la partition entière.

En 1924, des funérailles nationales sont organisée pour Fauré. On joue le Requiem, à La Madeleine bien-sûr.

 

Sixtine de Gournay

 

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