Le Quintette D 956 de Franz Schubert

La discographie de ce pur chef-d’œuvre est plétho­rique. Faire l’unanimité requiert donc la perfection.

Les premiers à avoir enregistré le Quintette furent le Quatuor Pro Arte avec Anthony Pini en deuxième violoncelle (Andante, 1935), équilibrés mais parfois larmoyants. On peut ranger dans la catégorie des enre­gistrements historiques celui du Quatuor de Hollywood et de Kurt Reher (Testament, 1951), justement célèbre pour son classicisme et son énergie, que nous retiendrons donc pour l’audition en aveugle.Pablo Casals a heureusement fait bien mieux que son enregistrement avec les Budapest (AS Disc, 1959). Tous les amateurs connaissent la fameuse version, captée sur le vif au Festival de Prades 1952 (Sony), où il était entouré d’Isaac Stern, Alexander Schneider, Milton Katims et Paul Tortelier. Il était nécessaire de lui faire subir l’épreuve de l’écoute en aveugle. Isaac Stern, quant à lui, reviendra au studio, en 1993 (Sony) avec Lin, Laredo, Ma et Robinson pour une version bien prudente. En dignes héritiers de cette tradition, Frank, Galimir, Tenebom, Wiley et Lichten livreront, en " live " à Marlboro (Sony, 1986), un enregistrement sincère mais manquant de la spontanéité de leurs aînés. Dans la même lignée, on retrouve Yo-Yo Ma, cette fois avec le Quatuor de Cleveland (Sony, 1984), distant et propret, mais aussi les versions LaSalle/ Harrell (DG, 1977), inutilement décortiquée, et Juilliard/Greenhouse (Sony, 1988), aujourd’hui disqualifiée par l’emploi systématique d’un vibrato grandiloquent. On regrettera de n’avoir pu écouter les deux versions des Guarneri (Philips et RCA).
Autre tradition, celle d’Europe centrale. On songe immédiatement au Quatuor Amadeus et à ses trois versions. Dans la première, en mono acide, avec Pleeth (Testament, 1952), ça ne joue pas très juste. La deuxième, toujours avec Pleeth (DG, 1965), sent le studio et sa froideur. On peut préférer la troisième, avec Cohen (DG, 1986), beaucoup plus sincère et colorée, mais où le violon de Brainin n’a plus la sûreté d’antan. Les Berg, quant à eux, sont comme paralysés par leur collaboration avec Heinrich Schiff et en deviennent ampoulés (EMI, 1983). Leurs voisins tchèques – Talich/ Simandl (Praga, " live ", 1971), tremblants, Smetana/Sádlo (Testament, 1973), trop sentimentaux, Prazak/Coppey (Praga, 2003), incohérents et boursouflés – ne feront pas mieux. De toute façon, un enregistrement d’un idiomatisme viennois irrésistible les surclasse sans hésitation, celui, fameux, du Quatuor Weller et de Dietfried Gürtler (Decca, 1970), naturellement retenu ici.

Un visage émacié

Les années 1980 et 1990 seront riches en nouveaux enregistrements. On citera les Lindsay/ Cummings (ASV, 1985), intenses mais brutaux. Les Melos avec Rostropovich (DG, 1977) sont plus brahmsiens que schubertiens mais plus réussis que le remake Melos/ Boettcher (Harmonia Mundi, 1993) ou que l’autre enregistrement de Rostropovich avec les Emerson (DG, " live " 1990), luxueux et puissant mais pas très articulé. On oubliera les Hagen avec Schiff (DG, 1991), violents et maniérés. Bien représentatifs de la période, le Quatuor Takács et Miklós Perényi (Decca, 1991) osent un mélange de souplesse et de violence rendu possible par une extraordinaire maîtrise instrumentale qui, là encore, les qualifie.
Plus près de nous, une tendance, d’origine manifestement germanique, à donner à ce Quintette un visage plus émacié, a fait quelques émules. On citera les versions Petersen/M. Sanderling (Capriccio, 1996), Leipzig/M. Sanderling (MDG, 1996) ou Auryn/ Poltera (Tacet, 2001). Les plus cohérents sont les Artemis qui, avec Truls Mørk (Virgin Classics, 2007), osent un Schubert aéré et secret qui participera à notre audition. Enfin, poursuivant la tradition des enregistrements sur le vif, l’équipe formée par Christian Tetzlaff, Isabelle Faust, Tatjana Masurenko, Boris Pergamentchikov et Gustav Rivinius (Avi, 2000) nous a livré au Festival de Heimbach un enregistrement précis et vivant qui doit pouvoir être comparé en aveugle à ses prédécesseurs. Hors catégorie, une version passée totalement inaperçue, celle du Quatuor Borodine et de Misha Milman (Teldec, 1994), impeccable, tendue et tragique, est si différente des habitudes qu’on a voulu, elle aussi, la retenir.Enfin, chez les " baroqueux ", la seule version aboutie est celle réunissant autour d’Anner Bylsma Vera Beths, Lisa Rautenberg, Steven Dann et Kenneth Slowik (Sony 1990) : elle est donc retenue pour la phase finale.

Les Takács ennuyeux

À vrai dire, lors de cette audition en aveugle qui réunissait Bertrand Dermoncourt (BD), Franck Mallet (FM), Antoine Mignon (AM) et Éric Taver (ET), Bylsma et ses instruments d’époque furent assez vite disqualifiés. ET est le plus indulgent : il apprécie un rééquilibrage sur les médiums – ce que BD perçoit, lui, comme une sonorité " trop aiguë, qui fait penser à un bavardage précieux ". ET reconnaîtra que l’" Adagio " est " maniéré, voire appliqué ". Pour BD, il est tout simplement " catastrophique ".Le " live " de Tetzlaff et ses amis est à peine mieux apprécié. Là encore, c’est ET qui en prendra la défense en décrivant une interprétation " à la fois humble et vivante, subtile, qui oblige à écouter la partition ", un moment rejoint par AM qui identifie immédiatement " une version de solistes, avec un fil d’Ariane implacable ". Mais tout cela tourne assez vite à " l’explication de texte " (AM), d’autant que le premier violon " joue à la vedette jusqu’à devenir chichiteux " (FM).
C’est FM qui, le premier, trouvera les Takács " ennuyeux ", même s’il salue auparavant leur " beauté classique ". Pour BD, cette " optique symphonique manque de simplicité et, au fil de l’écoute, paraît trop univoque ". C’est dans l’" Adagio " que cette approche séduit le moins : " Ils jouent tout sur le même plan " (BD). AM est le plus sévère : " Ces magnifiques moyens instrumentaux sont mis au service d’un minimum d’expression. " Les deux derniers mouvements finissent de disqualifier les Takács, qualifiés par ET de " lourds et massifs, purement virtuoses ".Pour AM, l’enregistrement du Quatuor de Hollywood, au-delà d’une sonorité " aigre mais pas désagréable ", offre " peu de choses derrière les notes ". Il jugera même l’Adagio " métronomique ". Les autres participants sont plus nuancés, surtout dans le mouvement initial. FM apprécie " l’élégance et la simplicité " de cette version, tout comme BD qui se " laisse aller au charme " d’une interprétation " vivante et organique ". ET remarque en particulier " le soin porté à l’harmonie, qui n’est pas supplantée par la seule mélodie ". FM remarquera lui-même que " cela fonctionne moins bien " dans l’" Adagio ". Ici aussi, BD trouvera que " la stabilité d’ensemble finit par paraître appliquée ". Mais ce sont surtout les deux derniers mouvements qui ne convaincront pas. La prise de son semble " plus sèche " (ET), la rigueur des tempos donne un aspect " terre à terre au "Scherzo", voire violent et mécanique au finale " (BD).

Casals avec ses tripes

Avec le disque du Quatuor Artemis, l’unanimité n’est toujours pas au rendez-vous. Pour BD, cette " belle version, tendue et légère en même temps, dialogue et respire, sur un ton de confidence ". L’" Adagio " paraît légèrement en retrait. On lui reconnaît " un allant qui oblige à les écouter " (AM) mais aussi " un côté légèrement survolé, trop propre " (ET). Cette ambivalence se retrouvera dans les deux derniers mouvements, avec un " Scherzo " dont on apprécie " les couleurs " (ET) et " l’engagement " (BD) mais où " les cordes graves sonnent plus lentement que les autres " (AM) et un finale qui " tente la rusticité au prix d’une certaine lourdeur " (ET). Mais l’unanimité sera surtout rompue par FM, pour qui cette interprétation est " antisymphonique, pas assez soutenue, déconstruite ". Il est très sévère pour leur " Adagio ", " qui passe du nébuleux au précipité ", et pour le finale, " fabriqué, avec jupettes et crinolines ". Fermez le ban…
La légendaire version de Prades 1952, emmenée par Isaac Stern et Pablo Casals, a certes un peu vieilli. Les sonorités sont parfois " un peu forcées " (AM), les musiciens " pas toujours ensemble " (FM), voire " un peu désordre " (ET), et la prise de son " manque d’aération " (BD). Ces limites, évidentes, gêneront surtout FM, toujours aussi exigeant avec cette partition. Pour lui, il y a " quelque chose de brutal ici, qui n’est pas mon Schubert " et l’" Adagio ", " la main sur le cœur et même geignard par moments, manque d’élévation ". Les trois autres auditeurs passent manifestement outre. BD est sous le charme d’une version " parfaitement efficace, qui vous plonge dans l’écoute et joue sur le couple tension-détente dans une perspective sombre, violente, quasi expressionniste ". Dans le premier mouvement, AM entend quant à lui " une pulsation rythmique omniprésente comme autant de battements de cœur ". Le plaisir se poursuit dans l’" Adagio " " où souffle un grand vent " pour ET et qui " dans une belle construction dramatique est joué avec les tripes " (BD). Comme le dit AM, dans le " Scherzo ", " la tension accumulée dans les deux premiers mouvements explose ". Et le finale déclenche l’enthousiasme d’ET, étonné qu’on puisse être ici " à la fois lourd et dansant ", et de BD, qui une fois encore souligne " le chant passionné de cette version qui ne laisse jamais indifférent ".

Les Weller évidents

Les Borodine auront évidemment été la version surprise de cette audition. AM cerne dès le premier mouvement leurs qualités, " beau son, équilibre, clarté, homogénéité ", mais aussi une légère réserve : " Il manque peut-être un son plus personnel, une respiration viennoise par exemple. " BD succombe à ces " sonorités de velours, idéalement étagées, au service de la construction ". C’est aussi ce " sens de l’architecture " qui va séduire FM, sensible à " un certain côté juvénile, à la consistance mélodique de cette authentique conception de l’œuvre ". L’" Adagio " et sa " tension parfaite " (FM) feront l’unanimité : ET est sous le charme d’un ensemble " qui prend les notes comme elles viennent, gérant le temps avec tranquillité ". BD est particulièrement sensible au " chant simple du premier violon, donné comme un lied nocturne, "au clair de lune" ", qui n’empêche pas " un passage en mineur affirmatif et même revendica­tif, très, très beau " – parfois, le vocabulaire manque… Ces vertus se retrouvent dans les deux derniers mouvements. Avec FM, c’est à présent la syntaxe qui vient à faire défaut : " Son ! Unité ! Élan ! Enthousiasme ! " s’écrie-t-il…
Mais la véritable surprise viendra peut-être du fait que l’enregistrement des Weller et de Dietfried Gürtler, " référence " intangible depuis sa publication, résiste avec autant d’évidence à l’usure du temps. Ici, c’est cette " respiration viennoise ", dont on pouvait regretter l’absence chez les Borodine, qui semble structurer " le balancement populaire et idiomatique de cette version en constant équilibre " (AM), un équilibre entre " sonorités rondes et engagement " (BD). Le charme va perdurer tout au long de l’œuvre. ET retrouve enfin dans " les tenues moelleuses de l’"Adagio" les fameuses divines longueurs schubertiennes ". BD en parlera en termes de " volupté d’un chant lumineux, où une sorte de joie perce du sein de la nostalgie " tandis que FM y entend " une présence habitée qui fait songer à la formule de Nietzsche : "Humain, trop humain" ". Le " Scherzo " est " précis et dansant " (AM) et précè­de un finale " comme une pastorale, avec son accent viennois irrésistible " (ET), " à l’équilibre sonore idéal " (FM). Comme le résume BD, c’est " parfait dans le genre " – viennois, bien entendu.En conclusion et après quelques discussions, ce côté évidence nous fera placer la version des Weller en tête de cette audition parce qu’elle est à conseiller en premier choix, mais nous conviendrons que l’enregistrement des Borodine, certes moins évident et plus singulier, est abso­lument à (re-)découvrir.

LE BILAN

1. Weller/ Gürtler
Decca 2 CD 4523962
1970
2. Borodine/Milman
Teldec 4509945642
1994
3. Stern, Casals…
Sony 82876787592
1952
4. Artemis/ Mørk
Virgin Classics 5021132
2007
5. Hollywood/ Reher
Testament SBT1031
1951
6. Takacs/ Perényi
Decca 4363242
1991
7. Tetzlaff, Faust…
Avi 14 CD 85533100
2000
8. Beths, Bylsma…
Sony SK46669
1990