Le Quatuor n°6 de Mendelssohn

Ce quatuor est un hommage de Mendelssohn à sa sœur Fanny, qu’il adorait et dont la disparition fut pour lui un coup terrible : il mourut quelques mois plus tard. Toute la question est de trouver ici l’équilibre entre effroi et douce mélancolie.

Le Quatuor n° 6 op. 80 de Mendelssohn, sou­vent considéré aujourd’hui comme son plus abouti, a mis longtemps à connaître les honneurs du disque. Si l’aimable Quatuor n° 1 op. 12, et en particulier la " Canzonetta " de ce dernier enregistrée dès 1922 par le Quatuor Klingler (Testament), a rapidement fait partie du répertoire des plus grands ensembles, il faudra attendre 1957 pour que le Quatuor Manoliu (LP Epic) grave une première version de l’Opus 60 – l’occasion pour le célèbre critique américain Harold C. Schonberg d’avouer qu’il n’a jamais entendu cette œuvre en concert ! Il est vrai que les Quatuors Busch, de Budapest, Juilliard, Amadeus, Gabrieli, Bartók, Sine Nomine, Alban Berg, ou même les Prazák ou les Mosaïques se sont généralement contentés des Opus 12 et 13 et n’ont jamais touché (au disque) l’Opus 80 !
Les mélomanes patientèrent ensuite jusqu’en 1973. Le Quatuor Bartholdy (Arts), dans une intégrale qui fit date, y aborda à nouveau notre partition, mais dans une interprétation qui aujour­d’hui manque de dynamisme. La situation change dans les années 1980, avec trois autres inté­grales qui marquent encore la discographie. Si les passions de l’Opus 80 sont un peu en retrait chez les Melos (DG, 1982), la virtuosité et la séduction du Quatuor Artis de Vienne (Accord, 1988) de même que l’articulation et l’imagination du Quatuor Cherubini (EMI, 1989-1990) demeurent des " références " qui balisent les interprétations possibles de l’œuvre. Ils figureront donc dans notre écoute en aveugle.
Les années 1990 y seront représentées par l’enregistrement public des Lindsay (ASV, 1990). Avec une nervosité et une spontanéité différentes, ils renouvellent le discours mendelssohnien, ce qui ne sera pas le cas des Coull (Hyperion), propres mais froids, ni des Aurora (Naxos, 1993), musclés mais un peu rustiques, et encore moins des Ysaÿe (Decca, 1996), peu cohérents entre eux.
Riches années 2000
Il sera plus difficile de choisir parmi les versions des années 2000, qui voient une explosion des captations du Quatuor op. 80. Une nouvelle approche, très appréciée aux États-Unis, apparaît : celle d’un Mendelssohn plus beethovénien, joué avec clarté, cohésion et puissance. Naxos décide ainsi de récidiver, mais avec un New Zealand Quartet (2007) sans passion. Parfait représentant de cette nouvelle approche qui exige aussi de splendides prises de son, le Quatuor Pacifica (Cédille, 2005) est pourtant surpassé par le Quatuor Emerson (DG, 2003-2004), d’une plénitude surhumaine que l’on retient donc pour l’écoute en aveugle.
Rien de bien excitant du côté des " historiquement informés ". Sur instruments " d’époque ", les portamentos des Eroica (HM, 2005) ont bien du mal à convaincre, même s’ils attirent plus l’attention que les instruments modernes " baroquisants " du Quatuor Carmina (Denon, 2003) ou du Quatuor Elias (ASV, 2006). Heureusement, de grandes versions classiques voient aussi le jour, trop classique en ce qui concerne le Gewandhaus Quartett (Brilliant, 2008), mais d’une extraordinaire solidité et conviction avec le Quatuor Henschel (Arte Nova, 2001). On aurait pu retenir cette dernière version pour la finale en aveugle si le Quatuor de Leipzig (MDG, 2001-2002) n’allait plus loin encore dans l’équilibre, la clarté et la netteté du trait.Trois interprétations des années 2000 attirent également l’attention. Les inattendus Arriaga (Pavane, 2000) séduisent par leur jeu à fleur de peau, mais un peu fragile. Tout aussi inattendues à l’époque, les jeunes musicien­nes du Quatuor Psophos (Zig-Zag Territoires, 2003) font l’effet d’une bombe par la densité et l’intensité de leur jeu. Le Quatuor Talich (La Dolce Volta, 2002-2003), en pleine recomposition, semble quant à lui ressusciter un jeu plus ancien, moins symphonique mais terriblement humain. Les Psophos et Talich seront donc confrontés en aveugle à leurs anciens, mais aussi au Quatuor Ébène (Virgin Classics, 2012), dont la perfection d’exécution laisse pantois et qui représentera la décennie en cours, mieux qu’un autre quatuor français, les Modigliani (Mirare, 2010), trop dominés par leur premier violon, ou même que les Zemlinsky (Praga Digital, 2010), sans profondeur dans le mouvement lent, les Mandelring (Audite, 2012), qui décortiquent la partition, ou que les trop prudents Minguet (CPO, 2011).
Les huit versions
Première vraie surprise de notre écoute en aveu­gle : le classement des Emerson en der­niè­re position. Leur Quatuor op. 80, extrait d’une intégrale pourtant régulièrement saluée, apparaît comme " s’enferrant dans la forme et la carrure rythmique beethovéniennes " (SF), " uniquement préoccupé par le souci de cohésion sonore " (ET). BD avoue très vite qu’il décroche devant tant de neutralité. Le culte de la beauté sonore, qui fait la valeur de l’intégrale des Emerson, devient contresens face aux émois de l’Opus 80.
Les Lindsay, captés en public, présentent exactement le défaut inverse. BD va jusqu’à dire que " ce pourrait être la meilleure version, celle au ton le plus personnel, le plus engagé ", tandis que SF entend " une version expressionniste par ses silences et ses contrastes " mais souligne aussi " le manque de finition sonore ". BD convient vite que " ce n’est vraiment pas propre " et ET conclut sévèrement : " Pour que l’auditeur supporte cette émotion et cette urgence, il aurait fallu jouer juste…
"La version du Quatuor Psophos ne provoque pas de rejet aussi rapide. On en salue " les belles recherches de couleurs, automna­les " (BD), " la mise en place très précise " (SF) ou " la recherche de la plénitude harmonique " (ET). Mais au long de l’écoute, cette version qualifiée d’" analytique " par BD finira par créer une gêne, probablement accentuée par une prise de son " qui favorise les extrêmes " (SF). Gêne surtout ressentie par SF dans un deuxième mouvement " aux effets de yo-yo, trop appuyé, trop appliqué dans les battements de soutien ". Elle sera comprise comme un " manque d’aboutissement " par BD, comme un " manque de tenue à long terme " par ET, qui handicapent une version très attachante d’un ensemble faisant alors ses débuts au disque.
Les Ébène : studieux
Avec le Quatuor Ébène, nos auditeurs retrouvent certaines des qualités des Quatuors Emerson et Lindsay, mais mieux maîtrisées. BD et SF utilisent pratiquement les mêmes mots pour décrire leur premier mouvement : " On ressent une urgence expressionniste. " Les " extrêmes nuances dynamiques " que souligne ET n’empêchent en effet pas " le soutien des grandes lignes ". Pourtant, les couleurs paraissent " trop systématiquement franches " (ET) et " la respiration manque par moments " (BD). Mais ET demande ce qu’il reste " au-delà du beau son ". Le problème aura surtout été patent dans le deuxième mouvement, " violent et mécanique " (SF) comme " une étude de matière sonore " (ET). Chacun s’accorde pourtant à dire qu’avec un peu plus de maturité dans l’expression, les moyens et la cohésion du quatuor auraient fait merveille.
La simplicité dans l’expression sera bien au rendez-vous avec le Quatuor Cherubini. Le climat est " chambriste, propre à la confidence " (BD). L’interprétation n’a certes pas " la tenue et l’assise " des Ébène, mais son " élégance narrative proche de Mozart " (SF), " ses couleurs, sa tendresse, sa respiration procurent un sentiment d’évidence " (ET). Dès le premier mouvement pourtant, SF note que " ce climat mystérieux s’étiole ", tandis que BD note " des baisses de tension ". Si ET apprécie ailleurs " les battements de cœur ", SF est souvent gêné par " un manque d’organisation qui confine à la fragilité " et BD par " un manque d’assise sonore ". C’est dans le mouvement lent que les qualités et défauts des Cherubini se font les plus évidents. Après un début " contemplatif " (SF), " intime " (BD), " tout en finesse " (ET), ils finissent par distiller " un ennui poli qui serait une caricature de Mendelssohn " (SF). BD résume notre relative déception à l’écoute de cet Opus 80 extrait d’une intégrale toujours citée en référence : " La musique doit aller plus loin. "
Les Talich : radieux
SF sera le plus enthousiaste à l’écoute du premier mouvement du Quatuor de Leipzig, de " sa souplesse, son grain, qui procurent une vibration maximale ". BD y entend surtout " du sérieux et du solide " et ET " un déroulé souple qui avance impeccablement ". Là encore, c’est dans la durée de l’écoute que les avis viennent à se tempérer. Après un deuxième mouvement " dont le côté Ländler de Schubert est très appuyé " pour SF et considéré " comme un mouvement perpétuel de luxe " par BD, le sentiment que nos musiciens " tournent en rond sans trouver la sortie " (SF) commence à s’imposer. Certes, le mouvement lent, avec " ses très belles teintes pudiques " (SF), possède " une matière et une pulsation qui s’écoulent naturellement " (ET), " le ton est juste, avec beaucoup de tendresse " (BD). Mais " ce professionnalisme produit une musique qui ne semble pas très vécue " (BD). ET conclut l’écoute de cette interprétation sans faille mais qui ne procure pas de grands frissons : " C’est le meilleur quatuor, mais pas le plus passionnant. "
Le Quatuor Artis commencera par diviser. Son " classicisme magnifique qui favorise les équilibres par rapport à l’élan " (ET), " la mesure et le tact du son d’ensemble " (BD) font penser à Brahms. Mais si SF reconnaît ces qualités, il ne cessera de considérer cette approche " comme un beau contresens qui érode les arêtes de la partition : les Artis demeurent à des années-lumière du drame ". Pour SF, le Quatuor Artis joue " comme si Mendelssohn avait composé cette œuvre à soixante-dix ans ", même s’il finira par céder devant " la sensualité du mouvement lent, donné comme un requiem plein de noblesse ". ET et BD seront au contraire conquis d’un bout à l’autre. BD apprécie la pulsation plutôt rapide du mouvement lent qui " permet d’en souligner la polyphonie " tandis qu’ET s’extasie devant ses " couleurs viennoises ". Malgré les réserves de SF, ils fondent : " Mais c’est tellement beau ! " finira par avouer BD…
La véritable unanimité entre les participants, c’est donc le Quatuor Talich qui va la réaliser. ET y retrouve " l’urgence des Lindsay tempérée par les couleurs automnales des Artis ". BD le remarque immédiatement : " Il n’y a rien de faussement symphonique ici : c’est un vrai quatuor, à l’énonciation limpide. " SF salue quant à lui " le caractère juvénile et la clarté des dialogues au service d’une véritable mise en scène des émotions ". Même si " le son n’est pas très déployé, il savent se mettre en danger ", commente ET dans le deuxième mouvement que BD juge " haletant " et dans lequel SF entend " enfin du Mendelssohn ! "… Leur mouvement lent est " plus subjectif que tous les autres : chacun y raconte son histoire " (BD). ET est subjugué par le côté " naturel et humain " du quatuor, tandis que SF croit reconnaître " la pudeur des salons de la grande bourgeoisie dans ce chant qui vibre sans s’appesantir, lumineux dans le désespoir ".
Participants : Eric Taver (ET), Bertrand Dermoncourt (BD) et Stéphane Friédérich (SF)