LE PREMIER SEXTUOR À CORDES DE BRAHMS

C'est l'oeuvre d'un Brahms à peine trentenaire, portée par une poésie et un souffle que les six cordes devront restituer avec fougue... sans trop en faire pour autant. Qui l'emportera ?

On le dit " du printemps ", et les accents lancinants de son célèbre second mouvement ont été superbement mis en valeur par Louis Malle dans Les Amants (1958). C’est que, sur le premier des deux Sextuors à cordes de Brahms, plane un romantisme à fleur de peau, celui des " douces rêveries au bord de l’Elbe en un blond printemps " (Claude Rostand), ce lyrisme échevelé que bien des chambristes ont tenu à servir et chanter, même si la formation requise (six cordes) est moins pratiquée que le quatuor traditionnel. Ainsi, trois types de formations se distinguent dans la discographie: le quatuor augmenté d’un alto et d’un violoncelle (parfois recrutés au sein d’un autre quatuor) ; le sextuor constitué, souvent des membres d’un même orchestre (de chambre ou non) ; enfin les six solistes venus d’horizons divers, plus ou moins habitués à jouer ensemble.
Réglons les questions acoustiques. Pour des raisons de confort, nous nous passerons du Quatuor Pro Arte réuni à Anthony Pini et Alfred Hobday (BDD, 1935), des Busch et de leurs invités (Music and Arts, 1949), au son impossible. Réputés pour leur chaleur et leurs envolées, Isaac Stern, Alexander Schneider, Milton Katims Madeline Foley et Pablo Casals (CBS, 1952) évoluent dans un son mono rédhibitoire. Une légende s’envole. Les Wiener Konzerthaus, avec Ferdinand Stangler et Günther Weiss (Naxos, 1957), distillent du charme mais le son est daté ­ idem pour Casals et Menuhin (Prades, 1955).
Quitte à recourir aux grands anciens, nous nous tournerons vers la lecture de Yehudi Menuhin, Robert Masters, Cecil Aronowitz, Ernst Wallfisch, Maurice Gendron et Derek Simpson (EMI, 1963), dont le Brahms chante comme nul autre. Aucune autre version pour " six solistes " ne semble par ailleurs s’imposer: le live de Prades, avec Kantorow, Blakeslee, Pasquier, Mendelssohn, Mork et Stilz (Syrinx, 1988), ne décolle jamais. L’année suivante, Isaac Stern, Lin, Laredo, Tree, Yo Yo Ma et Robinson (Sony, 1989) signent une version opulente en diable mais des écarts (d)étonnent dès l’attaque. Réunis autour d’Augustin Dumay (Onyx, 2014), Roussev, Da Silva, Chilemme, Demarquette et Pascal esquissent un Brahms aimable mais comme en retrait.
Les ensembles constitués connaissent des fortunes diverses. Les membres de l’Octuor du Philharmonique de Berlin (Philips, 1966) ont une forme de perfection qui donne assise et solidité à leur Brahms. On les garde. Malgré de beaux moments, les Musiciens (HM, 1980) semblent moins inspirés, entre instants contemplatifs et tendance larmoyante. À l’inverse, le Raphael Ensemble (Hyperion, 1988) s’engage avec générosité, quitte à surligner les phrasés; la prise de son très réverbérée gâchera-t-elle ce plaisir immédiat? Proche dans l’esprit, l’Ensemble de chambre de l’Academy of Saint-Martinin-the-Fields (Chandos, 1992) promet une confrontation passionnante car on y apprécie un hédonisme goûteux.
Une voix intense
On leur opposera un troisième ensemble britannique, le Nash Ensemble (Onyx, 2006), intense et plein, qui semble jouer d’une seule voix. Autant d’aventures qui feront paraître ingrate la version des Solistes de Stuttgart (Naxos, 1989); étriquée et proprette celle de L’Archibudelli (Sony, 1995) ; prosaïque et dénervée celle de Hausmusik London (Signum, 1997) ; scolaire celle des Kammermusiker Zürich (Jecklin, 2014). On se passera encore des beautés un peu lisses des Solistes du Concertgebouw (Bayer, 2012), ou des autres, fanées, du Sextuor de Cologne (Raum Klang, 2002). Quant aux quatuors " élargis ", on perçoit tout de suite chez les Amadeus (avec Cecil Aronowitz et William Pleeth, DG, 1966) la majesté des grands classiques: indispensable. Poussif, le Quatuor Alberni (Brilliant, 1978) ne laisse guère de souvenirs, pas plus que les Quatuors Arcata (Vox, 1998), Camerata avec Adam Klocek et Michal Styczynsky (Dux, 2013), Leipzig (MDG, 1999), Lindsay (ASV, 2004), sans invention. Approximatifs, les Kocian (Praga, 2002) sont détrônés par un Quatuor Prazak haletant auquel se sont adjoints Petr Holman et Vladimir Fortin (Praga, 2013) : une énergie au bord de la rupture, une prise de risque qui, semble-t-il, laisse des traces chez les Sine Nomine, rejoints par Nicolas Pache, François Guye (Claves, 2014). Deux lectures retenues. Qu’est-il arrivé aux Talich (La Dolce Volta, 2006), timides et routiniers? Aux Berg, pris, avec deux membres du Quatuor Amadeus (EMI, 1990), dans une subite panne d’inspiration ? Le live peut-être ?
Les huit versions
Flanqué de ses deux acolytes, Nicolas Pache et François Guye, le Quatuor Sine Nomine s’engage sur une voie " délibérément romantique " (BD). Curieusement, leur lecture ressemble à celle de six solistes un peu désordonnés qui n’auraient peut-être pas assez répété. Car le " flou " (JR) est le point faible de cette lecture insuffisamment aboutie, comme préparée à la hâte pour l’enregistrement. PV juge " superficiel " l’Allegro ma non troppo du premier mouvement: " Ça ne va pas assez loin ", regrette-t-il. Il est vrai que l’atmosphère " scolaire, sinon laborieuse " (JR) offre un Brahms privé de temps forts et de saillies. N’y aurait-il pas aussi quelque gêne technique ? Sitôt les premières mesures passées, on ne prête plus guère attention à leur jeu, et on se dit qu’on aura sûrement mieux… pourvu qu’on soit patient.
Abordons le Nash Ensemble. BD s’énerve qu’un disque si récent soit à ce point mal enregistré ! Et il y va, taclant " la matité du son, l’absence de dynamiques et de contrastes " de l’ensemble. Leur jeu souffre, il est vrai, de cet aplanissement général, à moins que l’uniformité du niveau sonore ne serve au contraire leur " système de jeu : beaucoup de legato, de fondus, comme s’ils tiraient des fils " (BD). Tout n’est pourtant pas à jeter, avec une introduction qui oblige à tendre l’oreille : " Le début est captivant, remarque PV, il y a un certain un relief, mais qui retombe immédiatement, dans un confort très lisse, sans grain du tout. "
À ce titre, le sublime Andante sera rédhibitoire, " cotonneux à souhait, avec des basses qui plantent des clous et accentuent chaque premier temps avec exagération. Trop c’est trop ! " (JR). Non, une fois de plus, c’est l’ennui qui guette, et méchamment. Vous aimez les soirées au coin du feu ? Juste avant que le sommeil vous gagne ? Voici un peu l’impression produite par le Quatuor Amadeus, réuni à Cecil Aronowitz et William Pleeth. " Terne, sans brillant aucun ", déplore JR. Se dessine bien sur un " joli galbe " (BD) mais manquant furieusement d’ombres et de lumières. " Les basses sont pleines et épanouies, l’opulence est de mise, mais le premier violon s’installe tout de suite dans le confort. C’est trop assis. Et sa sonorité est rêche ", ajoute PV. La neutralité ­ relative ­ du premier mouvement est reléguée aux oubliettes lorsque surgissent les accents de l’Andante, que les Amadeus transforment en litanie d’un goût douteux, gorgée " d’effets baveux " (JR). Personne n’est touché par cette succession de phrasés surlignés, " démonstratifs " (PV). Pour BD, ça n’est tout simplement " pas crédible, ça manque de tenue ".
Une étonnante intensité expressive
Retour au romantisme éperdu. Dans un style d’une " extrême élégance " (JR), les membres de l’Octuor du Philharmonique de Berlin " creusent les phrasés, déploient une étonnante intensité expressive, note PV, comme s’ils ne mettaient pas les points et les virgules au même endroit ­ de là une belle fluidité ". C’est vrai. Et, pourtant, cette version n’est pas simple à caractériser. Étrange, leur Andante est placé sous le signe de Schubert. Mais, regrette à nouveau BD, sensible par intermittence à cette lecture, " ça commence bien et ça finit mal ". JR, lui, trouve le mouvement lent " étiré, étiré à l’excès, larmoyant surtout ". Le sentiment de révolte aurait-il disparu de ce mouvement complexe ? " Cette vision d’un grand chant funèbre semble passer à côté de l’essentiel ", conclut PV. Certes, on s’approche d’un mieux… mais on n’y est pas encore.
Tout d’un coup, les vannes s’ouvrent. On respire, on chante, on s’élève. La version emportée par ces six grands solistes nommés Yehudi Menuhin, Robert Masters, Cecil Aronowitz, Ernst Wallfisch, Maurice Gendron, Derek Simpson propose un voyage subjectif, passionné, qui cherche tout de suite à parler à l’auditeur. " C’est beau, ça vibre, ce sont des solistes merveilleux qui dialoguent et s’accompagnent tour à tour ", s’enthousiasme BD. Bien sûr, la prise de son date, et ils vont " loin dans l’expression ", remarque PV, bien forcé de reconnaître de " vraies atmosphères " dans ce jeu au vibrato intense et au rubato généreux. Enfin, l’art du crescendo et de l’expression opère des prodiges. Comme si Menuhin et les siens nous susurraient des mots doux à l’oreille. C’est en quelque sorte la version " opéra " du Sextuor… jusque dans ses défauts. Car dans le Scherzo, la mécanique se grippe. On " dialogue du bout des lèvres " (JR), on passe à côté du sourire du mouvement. Virtuosité, quand tu nous tiens !
Un Brahms très " Europe centrale "
Il faut, à nouveau, accepter une prise de son ample et réverbérée pour goûter aux divins équilibres des chambristes de Saint-Martinin-the-Fields. " Quelle respiration! " lance BD. " Il y a une réelle qualité de dialogue et une nécessité organique dans l’enchaînement des thèmes ", estime JR. Dans les phrasés du premier mouvement, " j’entends des mystères, des doutes, des inquiétudes " glisse PV, très séduit par l’Orchestre de Marriner. L’Andante est poignant, " longue complainte douloureuse " (JR) qui jamais ne donne dans la surenchère. " Ils ne refusent pas l’intensité, et ne connaissent aucune baisse de tension " (PV). C’est encore leur " noblesse d’épanchement " qui plaît à BD… Mais, à l’instar de la version Menuhin, le Scherzo ne batifole pas autant qu’on le souhaiterait. " Humeur goguenarde? ", lance PV. Mouais. La dimension symphonique noie quand même le propos.
L’opulence du son
Ah, ces Anglais ! La " virtuosité transcendante " (BD), on ne se lasse pas de l’admirer dans le Brahms estomaquant du Raphael Ensemble. " L’opulence du son " (JR) frappe dès la première mesure ­ le côté " sentimental " aussi, qui agace d’abord PV: " Ça vibre, c’est démonstratif, ça a une manière d’en foutre partout qui me hérisse le poil… mais c’est si bien fait! " Oui, la facture est impeccable, tout est poli, repoli, soigné à l’extrême, sans la moindre affectation. " Les rapports de dynamiques et les phrasés émerveillent, souligne BD, la respiration est incroyablement naturelle. Leur vision impose une vraie grandeur. " Le mouvement lent étreint, " habité, inexorable, très humain " (BD), magnifié par un " violoncelle déchirant " (JR), tandis que le Scherzo, à nouveau admirablement maîtrisé, est une " danse folle, incontrôlable ", une " virtuosité cérébrale grisante et géniale " (BD).
L’esprit, la maîtrise, l’essence de Brahms, ce sont les Prazak (rejoints par Petr Holman et Vladimir Fortin, du Quatuor Zemlinsky) qui les captent le mieux, en s’en s’emparant avec une ivresse contagieuse. Sur des tempi assez vifs, " l’impulsion fiévreuse " (JR), donnée au premier mouvement avec un sens des contrastes vivifiants, tient en haleine et ne vous lâche plus. Le second mouvement est une " cérémonie funèbre parfaitement conduite " (PV), qui déploie " une grande ligne, noble et habitée " (BD), sans le moindre débordement. Quelle classe ! Quant au Scherzo, qui tire sur Dvorak, c’est une invitation au tourbillon, un Brahms très " Europe centrale " admire BD : " Ce que ça joue ! " conclut-il. L’esprit encore une fois, et un fini instrumental qui frise la perfection. Oui, il s’agit là de la version qu’il vous faut.
LE BILAN
1 QUATUOR PRAZAK PRAGA 2013
L’esprit, la maîtrise, l’essence de Brahms et une ivresse contagieuse. Un fini instrumental qui frise la perfection.
2 THE RAPHAEL ENSEMBL EHYPERION 1988
Facture impeccable, respiration incroyablement naturelle, violoncelle déchirant. Une vision qui impose une vraie grandeur.
3 SEXTUOR AC. OF SAINTMARTIN-IN-THE-FIELDS CHANDOS 1992
De divins équilibres. Une réelle qualité de dialogue, aucune baisse de tension.
4 MENUHIN, MASTERS, ARONOWITZ, GENDRON…EMI 1963
Un voyage subjectif, passionné, qui cherche tout de suite à parler à l’auditeur.
5 OCTUOR DU PHILH. DE BERLIN PHILIPS 1966
Une version d’une extrême élégance. Elle commence bien mais finit mal.
6 QUATUOR AMADEUSDG 1966
Les basses sont pleines, l’opulence est de mise mais le premier violon s’installe tout de suite dans le confort.
7 NASH ENSEMBLE ONYX 2006
Absence de dynamiques. Un aplanissement général après un début captivant. Un confort très lisse et l’ennui qui guette.8 QUATUOR SINE NOMINE CLAVES 2014Le flou est le point faible de cette lecture insuffisamment aboutie. Un Brahms privé de temps forts et de saillies.
Participants : Bertrand Dermoncourt (BD), Jérémie Rousseau (JR), Philippe Venturini (PV)