Le premier acte de « Tosca » de Giacomo Puccini

Les grandes voix émeuvent aux larmes dans le chef-d’œuvre de Puccini. Mais atten­tion, ici la magie vient aussi de l’orches­tre : « Tosca » est en fait un opéra de chef.

Difficile à égaler : Tosca est à la fois l’un des opéras les plus populaires au monde et l’un des plus généreusement servis par le disque. Sans s’arrêter sur la floraison d’enregistrements d’airs séparés, quelques " live " méritent d’être cités, même si aucun d’eux n’égale les grandes versions studio. On trouvera Renata Tebaldi au sommet de ses moyens au Metropolitan Opera de New York en 1956 (Fonit Cetra), avec à ses côtés un Richard Tucker généreux, un Leonard Warren glaçant, dans un efficace climat de noirceur entretenu par Dimitri Mitropoulos – son précaire toutefois ! Idem avec la captation de Mexico en 1952, à écouter pour le couple Maria Callas/Giuseppe Di Stefano (Melodram). Pour Magda Olivero, nous irons à Milan (Idis, 1957) mais devrons subir un Scarpia et un chef sans attraits, puis nous gagnerons Rome (RCA, 1990) pour Raïna Kabaïvanska, majestueuse encore malgré les outrages du temps, lesquels n’épargnent pas non plus Luciano Pavarotti. Pavarotti, justement : c’est avec un pincement au cœur que nous avons écarté sa version studio (Decca, 1979), gâchée par la direction routinière de Nicola Rescigno et une Mirella Freni bien timide et qui surtout fera mieux avec Giuseppe Sinopoli onze ans plus tard ! Même constat pour Placido Domingo, incontournable Mario Cavaradossi des studios mais peu flatté par les Tosca tardives de Renata Scotto (EMI, 1980) et Leontyne Price (RCA, 1972), et ce malgré le métier des James Levine et Zubin Mehta ; Sinopoli offrira au ténor l’écrin idoine (DG, 1990). Quant à Price, elle s’écoute prioritairement chez Karajan (Decca, 1962). De Renata Tebaldi, moyennement entourée en 1951 (Decca), nous garderons le second témoignage studio, avec Francesco Molinari-Pradelli (Decca, 1959) ; à l’inverse, Callas est à bout de souffle avec Carlo Bergonzi et Georges Prêtre en 1964 (EMI) : pour elle, la version Di Stefano/De Sabata (EMI, 1953) s’impose. Aux côtés de ces deux Tosca historiques, Zinka Milanov (RCA, 1957) trouve logiquement sa place avec Erich Leinsdorf, tout com­me Montserrat Caballé avec Colin Davis (Philips, 1976), Carol Vaness et Riccardo Muti (Philips, 1991), Angela Gheorghiu et Antonio Pappano (EMI, 2001), interprètes les plus marquantes des quarante dernières années. Si la lecture de Georg Solti (Decca, 1984) tout comme la deuxième gravure de Karajan (DG, 1980) confirment que Tosca est bel et bien un opéra de chef, les choix de Kiri Te Kanawa et de Katia Ricciarelli plombent l’entreprise. Classons enfin parmi les curiosités les Tosca de Nilsson/Maazel (1966), Vichniev­skaïa/Rostropovitch (DG, 1976)… et enterrons celle de Marton/Tilson-Thomas (1990), rédhibitoire sous n’importe quel angle.

Les huit versions

Conçue pour le film de Benoît Jacquot, la version d’Antonio Pappano déçoit dès le lever de rideau. Non que les forces du Covent Garden ne soient intrinsèquement somptueuses, mais " tout sent le truc " (JR) : c’est à la fois " trop cinéma, et trop Victorien Sardou " (NEO), " extrême ", soupire BD. Cette " complaisance " (NEO) se confir­me tout au long de l’acte et n’aide en rien un Roberto Alagna un peu " grimaçant " (NEO), plus crédible à l’écran qu’au disque. L’arrivée d’Angela Gheorghiu " réveille l’enregistrement " (JR), car elle a le " caractère du personnage, coulé dans une voix qui n’est que couleur et pure beauté, sans une once de vulgarité " (BD). Le Scarpia de Ruggero Raimondi, usé jusqu’à la trame, renforce le sentiment d’insuffisance de cette version, artificielle jusque dans ses comprimari. En définitive, Angela Gheorghiu se retrouve un peu seule au sein de cette version audio, qui demeure avant tout le support d’un excellent film d’opéra.

Un pur produit de studio

A la tête de la même phalange, Colin Davis propose une vision " un peu plate, trop neutre " (BD), " propre et premier degré " (NEO), qui " ne donne jamais l’impression de démarrer " (JR). Samuel Ramey racé en Cesare Angelotti (le prisonnier politique échappé du château Saint-Ange) semblera perdu. José Carreras campe un Mario immédiatement " viril, belle voix un peu forcée " (BD), " ardent, poète, malgré des sonorités un peu métalliques dans l’aigu " (JR), mais là encore on sent l’orchestre trop peu concerné : " c’est la version studio typique "les voix sur un plateau"" (BD). La Tosca de Montserrat Caballé ne distille " pas davantage d’émotion, parfaite techniquement mais distante " (BD). NEO ne trouve aucun naturel à leur duo, sur un tempo très lent, mais JR y est sensible. Sonore mais imperson­nel, le Scarpia d’Ingvar Wixell verse malheureusement dans la caricature dès les premières notes du " Te Deum ", avec de vaines grandiloquences. Propre, mais au final bien glacé.

Livre d’images

La version d’Erich Leinsdorf accuse le poids des années. A commencer par la Tosca de Zinka Milanov, " belle, mais un peu surjouée et pas très sensuelle " (BD), " aux accents de grande dame, plus diva que jamais " (JR), mais un rien " mégère, voire mère de Mario " (NEO). Ce Mario, c’est Jussi Björling, " solaire, excellemment chanté, mais un peu mou ", note NEO, tandis que JR admire " la couleur, la séduction de la voix, la splendeur des aigus et l’incarnation du personnage ". Réponse de BD : " Le personnage est là, oui, mais cette extraversion me gêne. Ça fait vendeur de pizzas ! " NEO loue la violence de l’orches­tre – " une bombe qui explose " – mais la direction de Leinsdorf est jugée par BD et JR un peu vulgaire, avec un accompagnement trop univoque. Le Scarpia de Leonard Warren ne cache pas son jeu : " C’est une brute, un nerveux. Très efficace " (JR). " Un Méphis­to ? (NEO) – Un méchant d’opérette plutôt ! " (BD)… Avec ses chromos et son aspect " livre d’images " (NEO), la version se tient, au final, cohérente et servie par un plateau équilibré, au style châtié… Oui, mais un peu daté.

Pour les chanteurs

Francesco Molinari-Pradelli offre une vision " vériste, avec du souffle et des effets stéréo " (BD), " très démonstrative " (NEO) mais qui s’en remet entièrement aux voix : en Mario, Del Monaco chante à pleins poumons, " fait du son, car le chef lui laisse toute latitude " (JR) ", mais " c’est étiré, et on n’a pas le grand frisson " (BD). Tous admirent aussi l’opulence vocale de Renata Tebaldi, alliant finesse et rondeur, face à ce Mario tout d’un bloc ; " il y a du caractère, de l’autorité, cette version est vraiment portée par les chanteurs " (BD). Les moyens de George London en Scarpia contribuent à ce trio " grandiose " (JR), qui " en fait beaucoup et s’entend de loin ! " (BD)… Il est vrai que le " Te Deum ", d’où se détache la voix noire et coupante de London, impose un orgue très présent, un chœur massif. Une lecture hollywoodienne et en 3D qui ravira avant tout les amoureux de voix.

Parfums d’orchestre

La direction de Karajan prend immédiatement à la gorge. " Magnifique Philharmonie de Vienne, travail très construit ", note BD : " l’atmosphère est tendue, on sent qu’il va se passer quelque chose ". " C’est spectaculaire mais malin " (NEO). La phalange, féline et souple, tisse un admirable dialogue avec Giuseppe Di Stefano, Mario ensorcelant, " voix simple, formidablement articulée " (BD), mais " un aigu qui tire un peu " (JR). Malgré cet envoûtement orchestral (" un rêve mouillé ! " ose NEO) et un Mario à peu près idéal, l’entrée de Leontyne Price déconcerte : voix ample et ambrée, certes, mais un peu " courtisane qui cabotine " (NEO) ; " ça minaude, c’est une petite déception " (BD), " elle marche sur des œufs " (JR). Le Scarpia de Giuseppe Taddei, en revanche, rallie tous les suffrages : sous un orchestre plus inspiré que jamais, il dessine un " sadique complet, pervers diabolique " (BD), " torve, malsain, satanique " (NEO), avec un art du sous-entendu d’une rare éloquence. Le " Te Deum " tient de la " messe noire " (NEO), et Karajan y règle des effets millimétrés, jusque dans la péroraison finale. Une grande version, un rien déséquilibrée par Price malheureusement. À noter : le savoureux Sacristain de Corena, déjà présent chez Molinari-Pradelli et Leinsdorf.

Voluptés et poison

La direction de Giuseppe Sinopoli, à la tête du Philharmonia, Orchestra, ne laisse aucun répit : " un fouet, une rafale " (JR), qui reprend à Karajan ses voluptés, mais comme gorgées de relents empoisonnés. " C’est musclé, c’est moderne " (BD), " c’est très incarné " (NEO). Et Bryn Terfel est le meilleur Angelotti de la discographie. Autour de ce magma orchestral aux teintes mahlérien­nes, le théâtre est très crédible : Placido Domingo campe un Mario distingué et passionné, avec " de la grandeur, de la noblesse, de la maturité " (BD), Mirella Freni, un peu âgée (le vibrato !), est " sensuelle, terrestre ; elle a conscien­ce du drame, leur duo est une pause entre deux moments tragiques " (NEO). Le climat délétère se propage à mesure que l’action avance, avec " un "Te Deum" en forme de symphonie funèbre " (NEO), autour d’un Scarpia (Samuel Ramey) " grand seigneur, distingué " (JR). BD trouve dans cette version une totale symbiose entre chef et chanteurs. Vision forte, personnelle, superbement enregistrée de surcroît.

Un théâtre dense et fluide

Le tour de force de Riccardo Muti est au moins triple : dresser, dès les premières mesures, la menace et l’inquiétude (une " bombe à retardement ", juge NEO), teinter le récit d’une légèreté de touche, d’une élégance et d’une fluidité quasi mozartiennes (un Philadelphia Orchestra tout en clairs-obscurs) et réunir un couple vivant, nuancé, crédible. Lui : Giuseppe Giacomini, ténor " barytonnant, assez heldentenor " (NEO), " mâle et solide " (JR). Elle : Carol Vaness, " voix pleine et diaphane, fragile mais avec de sacrées réserves " (BD). On est au théâtre, c’est un vrai duo ! Leurs échanges sont vifs, leurs voix idéalement assorties plongeant dans un orchestre chatoyant, aux contre-chants aérés. Noble, le Scarpia de Giorgio Zancanaro est jugé assez neutre, " pas assez noir " (BD), mais l’atmosphère finale distille tous les dangers, avec des cloches dignes de Rome et une " superposition magistrale des plans sonores dans le "Te Deum" " (JR). Un grand cru.

L’évidence même

On n’entend pourtant nulle part ailleurs vivre Tosca comme sous la baguette de Victor de Sabata. " De la violence, de la tension, des décors et des climats parfaitement restitués " (JR), avec un fini et une vérité qui ne font que s’accroître de scène en scène. Les cinq accords du début sont " secs, rigides, sans esbroufe " (NEO). Et tout est " tellement chantant ! " (BD). Sous les phrases de Mario, pudique Giuseppe Di Stefano au timbre ravageur, le chef souligne " les beautés de l’orchestration, ravélienne, sans cesser d’avan­cer, d’être lisible, simple et immédiate " (NEO). La Tosca de Maria Callas est " vibrante, parfaite, avec cette voix qui porte le tragique " (BD). L’incarnation est très forte, le personnage sans aucun artifice : " C’est comme ça que ça doit être " (NEO). Pluie de superlatifs pour le Scarpia de Tito Gobbi, qui " exhale le mépris absolu " (JR), " la véritable ordure ! " (NEO). Conclusion de BD : " Cette version est un peu l’aboutissement d’une tradition, elle est l’évidence même. " C’est effectivement bien comme ça que ça doit être…

LE BILAN

1. Victor de Sabata
2 CD EMI 5 67756 2
1953
2. Riccardo Muti
2 CD Philips 434 595-21991-
1992
3. Giuseppe Sinopoli
2 CD DG 431 775-2
1990
4. Herbert von Karajan
2 CD Decca 466 384-2
1962
5. Francesco Molinari-Pradelli
2 CD Decca 455 871-2
1959
6. Erich Leinsdorf
2 CD RCA 09026 63305 2
1957
7. Colin Davis
2 CD Philips 464 729-2
1976
8. Antonio Pappano
2 CD EMI 5 57216 2
2000