LE PASSEUR DE DEUX MONDES

On célèbre cette année le tricentenaire de la naissance de Carl Philipp Emanuel Bach, un des fils de J. S. Bach. Visionnaire, sa musique est à la fois baroque et déjà préromantique.

Etre le fils de Johann Sebastian Bach et le filleul de Georg Philipp Telemann (qui lui transmit son second prénom), voilà qui doit prédisposer à la musique. Carl Philipp Emanuel était le cinquième enfant de Johann Sebastian. Une fille, Catharina Dorothea (1708-1774), un garçon, Wilhelm Friedemann (1710-1784), qui devint lui-même un grand compositeur, et deux petits jumeaux (1713) qui ne vécurent que quelques heures l’avaient précédé dans le foyer de l’organiste de Weimar et de son épouse et cousine Maria Barbara. Celle-ci disparut subitement à l’âge de trente-six ans, au cours d’un voyage professionnel de son mari. Orphelin de mère à six ans, Carl Philipp Emanuel fut bientôt élevé par sa belle-mère Anna Magdalena, que Johann Sebastian épousa après dix-huit mois de veuvage. En 1723, la famille s’installa à Leipzig, où Johann Sebastian venait d’être nommé Cantor de l’église Saint-Thomas, la plus importante paroisse de la ville. Dès l’année suivante, le jeune garçon entrait à la Thomasschule, où il suivit notamment l’enseignement de son père. On sait que les fonctions de Johann Sebastian incluaient l’enseignement du catéchisme, du latin, de la musique, sans compter le service musical de l’église en tant que compositeur d’œuvres sacrées, organiste et chef de chœur et d’orchestre. La musique baignait évidemment la vie de toute la famille, et la formation musicale étant largement assurée à domicile, Carl Philipp Emanuel poursuivit son cursus universitaire à Leipzig puis à Francfort, où il étudia le droit jusqu’à la licence, qu’il obtint en 1738. Il peut paraître étrange de passer par le droit pour effectuer une carrière musicale (car Emanuel n’eut jamais d’autre intention que celle-ci), mais l’acquisition d’un diplôme universitaire assurait un statut social et permettait au musicien d’éviter d’être considéré comme un domestique. Une fois sa licence obtenue, il ne tarda pas à trouver un emploi à Berlin au service du prince Frédéric de Prusse, qui devint roi deux ans plus tard sous le nom de Frédéric II. Déjà reconnu comme compositeur, il était aussi tenu comme un des meilleurs clavecinistes puis clavicordistes de son temps. Le clavicorde, instrument mal aimé de la famille des claviers, mis au point par Silbermann vers le milieu du siècle, possédait un son discret et quelque peu neutre et ne s’imposa jamais vraiment, surtout avec le développement simultané du pianoforte. Mais Emanuel en tirait le meilleur parti, faisant l’admiration de tous. Son séjour berlinois dura trente ans, pendant lesquels il fut étroitement mêlé à la vie culturelle de la capitale, se liant notamment avec le poète Lessing. Il fut promu musicien de chambre du roi. Ses principaux collègues dans l’orchestre royal étaient alors Graun, Quantz et Frantisek Benda.
Une sensibilité exacerbée
Parmi les compositions de cette époque, des sonates et des pièces pour clavier, connues sous le titre de Portraits berlinois et qui témoignent de son inclination pour une musique " figurative ". Le portrait musical selon C. P. E. Bach diffère fondamentalement de nombreux portraits français tels qu’on les trouvait jadis chez Couperin ou Rameau. Comme l’écrit Emmauel Hondré : " Les pièces de caractère de Carl Philipp Emanuel Bach doivent beaucoup à cette théorie de l’imitation (l’imitation de la déclamation) et que ses gestes puissent être assimilables à des figures de rhétorique. " Cet aspect, assez facile à percevoir mais difficile à comprendre précisément si l’on ne l’a pas étudié de près, est essentiel dans sa musique pour clavier et l’intègre plus largement dans une esthétique de la figuration des passions, certes pas nouvelle, mais qui devait trouver un développement important vers le milieu du XVIIIe siècle sous le nom d’Empfindsamkeit (sensibilité). On la retrouverait dans le domaine littéraire avec Klopstock. Mais chez Emanuel, cette sensibilité exacerbée imprègne une grande partie de sa musique instrumentale, et pas seulement les portraits. On la retrouverait dans les sonates pour piano composées au début de son séjour berlinois. Il composa, essentiellement à Berlin, de très nombreuses sonates pour le clavier (plus d’une centaine). Du point de vue formel, il y adopte dans les sonates le plan classique de l’ouverture italienne (vif-lent-vif) et la structure interne des premiers mouvements laisse préfigurer le bithématisme de l’allegro de la sonate classique, mais le caractère chantant des thèmes et la rhétorique de cette musique suggèrent l’expression de passions souvent ardentes. Il dédia également au clavier des Fantaisies et des Rondos. Certaines de ces œuvres furent éditées de son vivant et réunies par ses soins (Sonates prussiennes, 1742 ; Sonates wurtembergeoises, 1744 ; Six Sonates avec reprises en variations, 1760). D’autres attendront longtemps leur publication. Vers le milieu du siècle, l’instrument évoluait et les nouveaux instruments à marteaux commençaient à concurrencer le clavecin à la fois pour des raisons techniques et pour répondre aux exigences d’une nouvelle sensibilité. Carl Philipp Emanuel composa d’ailleurs un double concerto pour clavecin et pianoforte, rendant justice aux deux instruments. C’est dans ce contexte qu’il publia en 1753 son traité Essai sur la véritable manière de jouer du piano, qui marque une étape importante de la pédagogie pianistique, distincte de celle du clavecin. La période berlinoise vit aussi la composition d’une de ses œuvres les plus célèbres, souvent exécutée de nos jours, le Magnificat (1749), où il se rapproche du style paternel.
Beethoven admiratif…
La question de l’influence de Johann Sebastian sur son fils mérite d’être posée. Carl Philipp Emanuel a surtout hérité d’une formation technique supérieure qui lui permettait d’adopter des styles divers. En 1750, à la mort de son père, Carl Philipp Emanuel avait hérité de ses partitions, qu’il contribua à faire connaître et à diffuser. On peut penser que cet héritage constituait pour lui un surmoi qui le gardait de toute frivolité ! A Berlin, outre ses sonates et de très nombreux concertos, il aborde un nouveau genre, la symphonie. À cette époque, l’Europe musicale est en proie à la fièvre symphonique. Sans parler de la forme, évidemment bien éloignée de la suite de l’orchestre ou du concerto grosso, la nature même et la fonction de l’orchestre changent rapidement, et bien que Carl Philipp Emanuel ne soit pas l’inventeur, il représente l’un des maillons importants de la chaîne de grands compositeurs reliant la sensibilité baroque à la sensibilité romantique. Certains traits des symphonies de Haydn les plus expressives, notamment celles que l’on relie à la sensibilité Sturm und Drang (44e-49e), ou de Mozart (25e en sol mineur) sont issus de la symphonie selon C. P. E. Bach, et bien plus tard, à l’époque où il composait sa Septième Symphonie (1812), Beethoven suggérait à l’éditeur Breitkopf et Härtel de lui offrir les symphonies de son aîné " qui ne font que moisir chez vous ". Le compositeur berlinois n’était plus à la mode, mais Beethoven savait ce qu’il pouvait en tirer. Emanuel n’avait-il pas écrit : " Puisqu’un musicien ne saurait émouvoir s’il n’est lui-même ému, il doit donc nécessairement pouvoir éprouver toutes les émotions qu’il entend susciter chez ses auditeurs. À peine en a-t-il fait taire une qu’il en suscite une autre de telle sorte que les passions continuellement se succèdent " ? Déclaration préromantique à rapprocher de cette inscription portée par Beethoven en marge du " Kyrie " de la Missa Solemnis : " Venu du cœur, puisse-t-il retourner au cœur. " .
.. comme Schumann et Brahms
Le séjour à la cour de Prusse n’est pas toujours idyllique. Carl Philipp Emanuel souffre longtemps d’un manque de reconnaissance. Plutôt mal payé par rapport à ses pairs, il pose plusieurs fois sa candidature à d’autres postes, ce qui décide Frédéric II à l’augmenter de près de 70 %. En 1768, fatigué de la vie berlinoise, il trouve un autre emploi à Hambourg (1768), où il remplace son parrain Telemann, qui vient de mourir à quatre-vingt-six ans. Il est nommé directeur de la musique et musicien de la princesse Anna Amalia de Prusse, la jeune sœur de Frédéric II, artiste et cultivée. Ce nouveau poste lui offre l’occasion de se consacrer, plus que par le passé, à la composition d’œuvres religieuses. Dès son entrée en fonction, il fait entendre une Cantate de la Passion " Les dernières souffrances du Sauveur " (1769), et la même année l’oratorio Les Israélites au désert (1769), que l’on peut considérer comme le prototype des grands oratorios du siècle suivant, ceux de Mendelssohn en particulier, dont il a fréquenté le grand-père à Berlin. Quelques années plus tard, en 1774, il donnera encore La Résurrection et l’Ascension de Jésus. Attaché à la paroisse Saint-Michel, il la fournira en œuvres sacrées – dont vingt et une Passions -, exerçant le même métier que son père à Leipzig. Et comme son père au Collegium Musicum, il animera la vie musicale de sa cité en faisant connaître ses contemporains et ses jeunes confrères, Haydn et Salieri notamment. Fidèle par ailleurs à sa sensibilité préromantique, il mettra en musique le Chant matinal pour la fête de la création de Klopstock, dont l’optimisme chrétien reflète l’un des courants philosophiques les plus visibles de l’Allemagne de l’époque, que l’on pourra retrouver dans les poèmes de Johann Gellert, très appréciés de Beethoven, ou dans les livrets des deux oratorios de Haydn, La Création et Les Saisons. Au piétisme austère de Johann Sebastian se substitue chez son fils un attendrissement individuel devant la nature " pleine de grâce ", pour parodier le Werther… de Massenet. Peu à peu oublié après sa mort, admiré cependant de nombreux musiciens dont Schumann et Brahms, il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que justice soit rendue à ce grand musicien visionnaire à la fois très inséré dans la vie musicale de son temps et animé d’un tempérament étrange. Jusqu’à nos jours, il restera un peu en retrait dans le paysage musical international, et son tricentenaire sera célébré avec modération.