Le Messie de Haendel : grâce à son Alleluia, cet oratorio remporte tous les suffrages

Qui ne connaît pas son célèbre « Halleluja » ! Composé en vingt-quatre jours, le Messie n’en connut pas moins des débuts houleux. Dans cette vaste fresque composée en 1741, Haendel déploie toutes les nuances de son art consommé de la peinture sonore, recyclant au besoin certains de ses duos italiens composés la même année.

 

Entre succès dublinois et hostilité londonienne : une popularité progressivement acquise

Le Messie (Messiah, en anglais) illustre bien l’écart entre le temps nécessaire à la création d’une œuvre et le moment effectif où celle-ci est soumise à l’appréciation du public. La partition fut en effet écrite en un moment de transport fébrile, entre le 22 août et le 14 septembre 1740, soit en trois semaines seulement. Il fallut toutefois attendre que Haendel se rende en Irlande pour que la première pût enfin avoir lieu, le 13 avril 1742 au Neal’s Hall de Dublin. Le succès fut retentissant : la demande de billets était telle qu’on avait sommé les messieurs de « renoncer à porter leur épée » et les dames de venir « sans robe à paniers » afin de ménager de la place à davantage d’auditeurs, et augmenter ainsi la recette « destinée aux œuvres charitables ». En 1743, à Londres, l’accueil fut tout autre : victime d’une cabale de dévots, Haendel dut changer le titre de l’œuvre afin d’écarter les critiques qui l’accusaient de profaner un thème sacré en donnant cet oratorio inconvenant, servi par des solistes non qualifiés pour se mêler de liturgie, à un théâtre ! Tout cela contribua à ce que le Messie n’ait pas gagné d’emblée la ferveur populaire qu’il devait soulever par la suite. L’œuvre fut jouée trente-six fois du vivant de Haendel, lequel y apporta, comme il était d’usage, diverses modifications pour l’adapter aux interprètes successifs. L’orchestration primitive, réduite aux cordes, trompettes et timbales, s’est vue enrichie de hautbois et de bassons. Dès 1784, soit vingt-cinq ans après la mort du musicien, on fait exécuter le Messie à l’Abbaye de Westminster par 275 instrumentistes et 300 choristes, tandis qu’en 1883 des interprétations au Crystal Palace rassemblent plus de 400 exécutants ! Cette tradition, victorienne et grandiloquente, perdurera de longues années – il n’est que d’entendre certains enregistrements historiques pour en prendre la mesure.

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L’équilibre subtile entre les récitatifs, peu nombreux, les arias et les chœurs contribue au soutien de l’action dramatique

Le texte concocté par Charles Jennens relève moins de l’histoire sacrée que d’une louange, d’une méditation sur le mystère de la rédemption et sur la relation qu’entretient l’homme avec Dieu. Aussi le titre de « Messie » s’avère-t-il trompeur puisque, selon le mot amusant de Jean-François Labie, le Christ y est aussi absent que l’est l’Arlésienne de la musique de scène de Bizet ! De même, l’appellation « oratorio » apparaît moins bien adaptée à cette vasque fresque sonore que celle de « contemplation », choisie par Telemann pour son propre Messie (1759, sur un tout autre texte). L’équilibre subtile entre les récitatifs, peu nombreux, les arias et les chœurs contribue au soutien de l’action dramatique ; l’intensité est entretenue, comme cela est souvent le cas, avec une grande sobriété de moyens dans l’écriture en vertu d’une orchestration au cordeau. Une orientation éthique accompagne la vision esthétique du compositeur : « Je suis désolé d’avoir seulement diverti le public. Ce que je désirais, c’était le rendre meilleur », devait-il déclarer plus tard. Même s’il reprend certains thèmes tirés de ses partition antérieures, Haendel les remanie de façon totalement nouvelle.

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Ce sont surtout les chœurs qui attirent l’attention dans le Messie

Parmi les grands moments de la partition, citons l’air de ténor « Ev’ry valley shall be exalted » et ses vocalises imagées, ou l’air de la basse « The trumpet shall sound » avec ses fanfares du Jugement dernier, Haendel confiant le cœur émotionnel de l’ouvrage à l’alto (ou contre-ténor) avec « He was despised », d’une bouleversante grandeur tragique. Mais ce sont les chœurs (une vingtaine) qui attirent d’abord l’attention dans le Messie. De tous les oratorios du maître – Israël en Egypte excepté -, c’est celui qui en contient le plus. Contrairement à ce qu’on croit souvent, ils ne sont pas tous d’un style massif, bien au contraire. L’aspect ludique de ceux de la Première Partie s’explique par le fait que Haendel y recycle les thèmes de ses duos amoureux pour soprano et alto composés au cours de l’année 1741… Ainsi de « And He shall purify », à la polyphonie souple et fluide, ou du sautillant « For unto us a child is born », tandis que le chœur de louange « Glory to God in the Hightest », soutenu par les trompettes, annonce le célébrissime « Halleluja » en ré majeur qui referme la Deuxième Partie où le règne divin, dit Raphaëlle Legrand, « est traduit par un puissant motif chanté à l’unisson, circulant ensuite dans toutes les voix, accompagné, dans un contrepoint animé, par de jubilants « halleluja », et conclu par une courte section en style choral ».

 


L’« Halleluja » du Messie au Royal Albert Hall de Londres (Royal Choral Society )

 

 

Véritable tube de la musique sacrée, le Messie est particulièrement plébiscité durant la période de l’Avent

Le Messie conserve, aujourd’hui encore, une grande popularité ; à telle enseigne qu’on ne saurait concevoir une saison musicale sans le voir figurer à l’affiche des concerts durant la période de l’Avent. Il faut dire que de la tendresse de la Nativité à la Rédemption en passant par les affres de la Passion, Haendel, en maître incontesté de l’opéra et de la rhétorique baroque, a su trouver le ton juste pour soutenir les mots. C’est pourquoi, en dépit de la quarantaine d’ouvrages lyriques qu’il nous laisse, l’on parle de lui comme du « compositeur du Messie ».

 

Jérémie Bigorie

 

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