Le « Gloria » d’Antonio Vivaldi

Chant de louanges dans la liturgie catholique, le Gloria est une exultation de joie. Celui de Vivaldi (RV 589) l’est encore davantage, lyrique, virtuose, solaire. Encore faut-il ne pas confondre l’apparat et le sacré. Combien y parviendront ?

Somme toute, la redécouverte de Vivaldi est récente. Il y a quelques décennies, le corpus joué était si limité que les enregistrements gravitaient essentiellement autour des Quatre Saisons… et du Gloria, un pilier de la discographie vivaldienne dès les années 1950. Faut-il pour autant s’attarder sur ces témoignages d’un autre temps ? Pas sûr. On sourira devant les lourdeurs des Chœurs et de l’Orchestre philharmonique " Pro Musica " de Stuttgart, à la limite de la justesse (1957), de Hermann Scherchen avec l’Opéra de Vienne (Tahra, 1960), de Roger Wagner à la tête des Concerts Lamoureux et de sa propre chorale (EMI, 1960), mais aussi de George Guest avec son King’s College Choir (Decca, 1981), qui peine à animer les tempos.
Les non-baroqueux
Dans cette optique romantique et " à l’ancienne ", Riccardo Muti (EMI, 1976) propose une réelle grandeur et sait surtout s’entourer de solistes en majesté : il figurera dans notre sélection. On peut bien sûr envisager le Gloria en formation plus réduite, sans pour autant recourir aux instruments dits d’époque ; il faudrait pour cela lézarder la croûte vivaldienne, ce que peinent à faire Jörg Ewald Dähler avec le Chœur de chambre de Berne et l’Orchestre de chambre de Pforzheim (Claves, 1977), ou Neville Marriner et ses forces de l’Academy of St. Martin-in-the-Fields (EMI, 1990), flanqués de deux solistes ennuyeuses (Hendricks et Murray). Michel Corboz (Erato, 1975) s’y montre encore plus pâteux. On ne s’attardera pas davantage sur l’Orchestre de chambre de Manchester emmené par Nicholas Ward (Naxos, 1993), ni sur Ferenc Szekeres et l’Orchestre de chambre de Budapest (Hungaroton, 1987) ou Robert Shaw avec Atlanta (Telarc, 1989). Plus animés mais insuffisants, les Virtuoses de Saxe poussés par Ludwig Güttler restent aimables dans une partition qui réclame une tout autre énergie (Brilliant, 1989). Impeccable, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie, proprement accompagné par l’Orchestre de chambre de Tallinn, reste pour sa part bien distant sous la baguette de Tonu Kaljuste (Carus, 2002).
Qui retenir ?
Et si les Italiens, peu sensibles à la révolution baroque, savaient bien mieux que d’autres exalter ce théâ­tre sacré ? Dans un projet Vivaldi de grande ampleur, Vittorio Negri (Philips, 1976) nous semble passionnant, de même que Claudio Scimone, pionner dans la renaissance du " Prêtre roux " dès les années 1970 (Erato, 1985). Deux versions retenues.
Attendus dans ce répertoire qu’ils ont conquis puis accaparé, les baroqueux apporteront-ils l’éclairage espéré ? Peut-être, à condition de séparer le bon grain de l’ivraie. La Grande Écurie et la Chambre du Roy de Jean-Claude Malgoire nous semblent insatisfaisants (1976, CBS), Trevor Pinnock et son English Concert trop dogmatiques (Archiv, 1992), Harry Christophers et ses Sixteen corsetés (Collins, 1991), tout com­me les tandems Andrew Parrott/Taverner Consort and Players (Virgin, 1992), Stephen Darlington/Hanover Band (Nim­bus, 1990), Matthias Maute/Caprice (Analekta, 2008), d’une raideur désespérante. Enfin, ce que Stephen Cleobury réussit à la tête de l’Academy of Ancient Music (EMI, 2002), le contreténor Michael Chance le gâche malheureusement. Sans démériter, Martin Pearlman et son Boston Baroque, (Telarc, 2005) restent surtout fades. John Eliot Gardiner (Philips, 1998) se mon­tre lui aussi un rien mécanique, mais affirme d’emblée une solidité et un ton : ses solistes feront-ils l’affaire ? À tester. Tout comme – passionnants en perspective – le chœur d’enfants choisi par Simon Preston (L’Oiseau-Lyre, 1986) et l’esprit rigou­reux de Richard Hickox (Chandos, 1990). Quels que soient l’époque et le genre, Nikolaus Harnoncourt fait toujours figure d’exception dans ses choix (Teldec, 1991) : ici, son Vivaldi chante si différemment des autres qu’il mérite d’être soumis à l’écoute. Retenu. Enfin, ultime Italien de la sélection après Negri et Scimone, Rinaldo Alessandrini s’impose, livrant deux versions du Gloria à douze ans d’intervalle : à son premier tour de piste bigrement agité (Opus 111, 1997), on préférera la verve plus mesurée de la seconde mouture (Naïve, 2009).
Les huit versions
Bien sur, c’est un classique des écoutes en aveugle : une version subit à chaque extrait les foudres de l’équipe, laquelle se persuade en toute logique qu’une, deux, voire trois versions emporteront tout et s’imposeront clairement en tête d’un palmarès. Il lui faudra peut-être déchanter… En tout cas, le mal­- heureux élu s’appelle ici Simon Preston : le chef britannique n’offre qu’une vision convenue, plate, " sans ferveur, noyée dans une acoustique d’église qui tend à fondre les sonorités " (Bertrand Dermoncourt). Si le chœur d’enfants apporte " une fraîcheur et une spontanéité touchantes, l’absence de variété dans les attaques, la mise proprette et bien rangée " (Jérémie Rousseau) ennuient ferme – sans oublier, s’agace immédiatement Xavier Lacavalerie, " les problèmes de justesse " de ces jeunes pousses. Musicienne raffinée, la soprano Judith Nelson ne sera même pas entendue, le chœur initial interdisant d’aller plus loin. Terrifiant. Claudio Scimone a marqué son époque dans Vivaldi – son Orlando Furioso reste dans toutes les mémoires. En effet, " le soleil rayonne " chez les Solisti Veneti (JR) et son " exubérance " (BD) est la bienvenue après les climats éventés de Preston. " C’est une version un peu rock’n’roll, admet XL, mais l’orchestre pulse et c’est très italien… " Pourtant, cela tourne vite au vinaigre. Le chœur, constitué sans doute " de bons amateurs " (JR), n’en finit pas de détonner : " ça beugle, c’est brouillon " (JR), c’est un " mauvais chœur d’opéra " (BD). Que diable les Ambrosian Singers allaient-ils faire dans cette galère ? La soprano Cecilia Gasdia et la mezzo Margarita Zimmermann, belcantistes chevronnées, ne sauveront pas l’entreprise d’un naufrage résumé ainsi par BD : " Il y a un ton, mais la réalisation fait méchamment défaut. " Si l’on jugeait le Gloria sur les seuls solistes, Scimone coifferait Gardiner au poteau. Car le Britannique mérite ici un bonnet d’âne ! Ses deux solistes sont littéralement indigentes, voix pincées ânonnant un méchant latin. Mais bien avant de les subir, le chœur d’entrée pose problème, soutenu par un orchestre mené " à la trique, militaire, très démonstratif… mais très creux " (BD). Derrière cette battue carrée et sérieuse, les membres du Monteverdi Choir alignent une scansion de syllabes qui "ressemblent à du morse ", ironise XL. Passons certains détails – du genre " Excelsis "Dea" au lieu de "Deo" " (BD) – car si l’esprit soufflait, on relativiserait ! Mais ces mots qui " fouettent, cette facture implacable et glaçante " (JR) ne font à aucun moment sentir l’esprit de louanges et l’irrésistible jubilation vivaldienne.
Harnoncourt inégal
Richard Hickox dirige une introduction " guillerette " (JR), sur un ton " sérieux, assez artificiel aussi " (BD). Le chœur du Collegium Musicum 90 fait des efforts de diction, sans succomber aux travers de Gardiner, et obtient de " belles gradations chorales " (JR) qui participent de la " conception instrumentale " du chef (BD). Mais voilà, il y a les solistes… Et Emma Kirkby n’est pas du tout du goût de XL : " Quelle voix riquiqui ! On dirait une petite fille impubère ! C’est ridicule ! " JR trouve de l’émotion à son " Domine Deus ", et BD une manière " jolie et gentille ", celle d’angelots désincarnés et sans âme, un côté " soit préraphaélite, soit à la David Hamilton ". Mais rien à faire, XL blo­que : "Ça n’est pas du chant ! " Oui, cette version divise, même si, dès le départ, elle affirmait une singularité vainement recherchée jusque-là. BD est sensible au ton direct de Nikolaus Harnoncourt, dès le " Gloria " initial : " on est avec les chanteurs, j’aime son dramatisme immédiatement éloquent, ce baroque frénétique… même si l’orchestre est perfectible ", avoue-t-il. XL, lui, n’entend ni émotion ni jubilation, et juge le ton " sec, scandé, avec une cuivraille indigeste ". Une fois n’est pas coutume, Harnoncourt bouscule, avec sa manière bien à lui " d’exacerber les lignes " (JR) ou de soulever des détails cachés. Mais chacun se rejoint lorsque les solistes paraissent, " qui ne fusionnent jamais, relégués très loin par la prise de son " (BD). D’un coup, l’accompagnement sautille, face à une Sylvia McNair totalement insipide. " Il y a des problèmes d’ornementation, on est dans le savonnage permanent ", assène XL. Pour deux séquences réussies, quel déficit de couleurs et de contrastes – un comble pour Vivaldi… et pour Harnoncourt !
Le retour du soleil
Le soleil revient. Avec quelques gros nuages encore. Mais Alessandrini est à son affaire chez Vivaldi. JR est sensible à " l’explosion de joie, à la narration pleine d’ombres et de verdeurs ". BD tempère : "C’est vif, mais cette tendance "machine à jouer" tourne à vide. Vous entendez ce théorbe fou ?" XL s’étonne d’une balance entre chœur et orchestre mal réglée, avec une " trom­pette façon Maurice André superstar ". Au "Laudamus Te", on s’offusque : comment deux voix "aussi laides" (BD), ne faisant pas "le quart de la moitié de ce qu’on attend d’elles" (XL), peuvent-elles être appelées " solistes " ? Avec des micros glissés dans la gorge, la soprano ravage sa partie, mais – comble – l’orchestre l’entoure si amoureusement qu’on finit par l’accepter. Et soudain, la surprise du chef : lorsque Alessandrini offre à Sara Mingardo le solo du " Domine Deus Agnus Dei ", immédiatement " le texte est investi, le théâtre jaillit ". (BD). Cette chair et ces accents pleins d’humanité donnent une dimension caravagesque à ce Gloria… Que ne l’a-t-on eu plus tôt !Vous vous rappelez Jean-Christian Michel ? BD ose la comparaison lorsqu’il découvre la lecture de Vittorio Negri, "son côté ORTF, larmoyant, un poil daté, et pourtant très professionnel". Oui, en terme de cohérence générale, c’est même idéal : beaucoup de nuances, une vraie ferveur, un naturel et un élan contagieux qui font merveille dans le " Gloria " initial. XL est sensible au " très beau son, à la sensibilité, au caractère " de cette vision fondant " apparat et sacré " (BD). Et puis, même si " l’articulation est pesante et quelques tempos soporifiques " (JR), des solistes d’exception prennent la parole : le duo Margaret Marshall/Ann Murray est " opératique, hypermusical " (XL), et la touche " grande prêtresse " (BD) de l’alto Birgit Finnilä hypnotise. Bien sur, la manière est précautionneuse dans l’ensemble, mais trouvera-t-on mieux ? C’est à se demander.
Muti presque idéal
Les foules chorales soulevées par Riccardo Muti sont massives. " Pataudes ? " questionne JR… Possible… mais ça en impose ! " C’est l’option romantique ", explique XL. Il faut un peu de temps à BD pour trouver des vertus au monument, marqué par " un déséquilibre entre chœur et orchestre… et un accent anglais à couper au couteau ". L’instrumentarium fourni, " idéal pour la B.O. de Barry Lindon " (BD), passe toutefois au second plan à l’arrivée de Teresa Berganza et Lucia Valentini-Terrani, deux techniciennes exceptionnelles. Ah ces aises, ah ces moyens ! " Que c’est jouissif ! ", s’empourpre BD… Nous voici au spectacle des divas ! Vivaldi composait aussi pour des déesses de la scène, non ? Ainsi s’imposent, en tête de l’écoute, Muti et ses deux joyaux… qu’un entourage orchestral et choral moins ronflant aurait sans doute portés plus haut. Car le Gloria de nos/vos rêves reste sûrement à enregistrer…

L’Œuvre en bref
Genèse et création
Le Gloria RV 589 est le plus célèbre et le plus joué des trois Gloria d’Antonio Vivaldi. Il date du début du xviiie siècle, à l’époque où le compositeur est professeur de violon au Pio Ospedale della Pietà, à Venise, sa ville natale. Ce Gloria aurait été joué entre 1713 et 1715.

Durée : environ 30 minutes
Les contraintes de l’interprétation
Le Gloria, dans la liturgie catholique, est un chant de louanges qui intervient une fois que les fidèles ont demandé pardon dans le Kyrie  : c’est une exultation de joie – ici admirablement traduite par Vivaldi. Ce Gloria est une œuvre festive, chaleureuse, solaire, très lyrique, virtuose, qui n’hésite pas, pour souligner des mots clés, à utiliser des procédés du bel canto, et à jouer sur des effets d’opposition (dans les rythmes et les mélodies) pour frapper l’auditoire, comme au théâtre. Autant d’éléments que les chefs devront faire jaillir, sans perdre de vue l’unité rigoureuse de la pièce, écrite pour deux voix de femmes solistes (soprano, mezzo – un contreténor tient parfois la voix grave), un chœur mixte et un orchestre.