LE DERNIER TIR DE FURTWÄNGLER

C'est l'adieu de Wilhelm Furtwängler à Salzbourg et, bientôt, à la musique. Et c'est un « Freischütz », ce 26 juillet 1954, comme on n'ose plus le rêver.

Le Festival avait monté dès après l’Anschluss ce plus allemand de tous les opéras (Knappertsbusch/Volker/Lemnitz/ Bohnen). Revoici le Freischütz de Carl Maria von Weber avec un Furtwängler lui insufflant, comme en chant de cygne, dans un aveu bouleversant, cet esprit de forêts et d’ombre noire, d’espérance et d’inquiétude, de piété et de démonisme, mélange virtuellement détonant dont lui seul peut-être a eu à ce point le génie des dosages. Rien du brio de studio qui dépare l’illustre version de Carlos Kleiber. À Kleiber père à la radio, à Joseph Keilberth en studio (tous deux avec Elisabeth Grümmer l’indispensable) manque fatalement un peu de l’engagement de la scène (régie de Rennert ici, ça se sent). Pendant la guerre ce même orchestre avec Josef Krips ou Karl Böhm n’a cessé d’affirmer Freischütz base et âme du répertoire, trésor populaire et noble à la fois. Pour Wilhelm Furtwängler ici, plus encore que dans ses Fidelio de Salzbourg, même mission sacrée. Malgré l’ampleur qu’il lui impose, Elisabeth Grümmer le suit avec ce souffle musicien qui n’a été qu’à elle : on voit ses yeux s’illuminer dans la strette de la Prière, legato visionnaire dans " Und ob die Wolke ". Hans Hopf est exemplaire, barytonnant mais éclatant d’aigu, tourmenté, fatal, la couleur même du rôle. Deux surnaturels à l’allemande contrastent chez Kurt Böhme, et Otto Edelmann, aussi typiques l’un que l’autre, et rugueux. Rita Streich est mieux qu’exquise dans ses deux airs. D’autant plus qu’il était devenu difficile de se le procurer depuis les publications Gala ou Opera d’Oro du début des années 2000, un document d’une signification et d’une portée essentielles.