LE « CONCERTO EN SOL » DE RAVEL

S’il est une œuvre difficile à interpréter, c’est bien ce concerto. Difficile d’abord par la complexité des sentiments qu’il déploie. Difficile ensuite car ceux-ci se cachent derrière un voile de pudeur, de perfection formelle. Une double gageure.

Tout commence le 14 avril 1932 au stu­dio Albert à Paris, quatre mois jour pour jour après la création de l’œuvre Salle Pleyel. Marguerite Long, la dédicataire, enregistre le Concer­to en sol en première mondiale pour la firme Columbia. Au pupitre, Maurice Ravel lui-même, assisté, on le sait désormais, de Pedro de Freitas Branco. Ce témoignage en tous points histori­que a souvent été réédité, d’abord dans la collection " Référence " puis en CD chez Pearl ou surtout Cascavelle (coffrets " Ravel, son œuvre et son temps "). Difficile de se faire une idée de l’interprétation : le son très précaire ne donne, c’est dommage, qu’une vague ambiance.
Heureusement, d’autres ravéliens historiques ont été enregistrés. On pense en premier lieu à Vla­do Perlemuter (Vox, 1955) et à Yvonne Lefébure (Solstice, 1970), mais leurs deux disques sont également gâchés par des orchestres précaires et une prise de son médiocre. D’une façon générale, les versions de pianistes de style " français " de l’après-guerre sonnent bien sè­ches, sinon cliniques aujour­d’hui : voir Monique Haas (DG, 1965), Jean Doyen (Philips, 1954), Jacqueline Blancard (Decca, 1953) ou Nicole Henriot (trois fois avec son oncle Charles Münch, pour Decca, RCA et EMI). On leur préférera les qualités méconnues de l’enregistrement de Pierre Sancan pour le Club français du disque (1964, rééd. Accord), très poétique, com­me celui, célébrissime, de Samson François, encore plus fantas­que et " pianistique " (EMI, 1959). L’écoute nous dira si ce disque valeureux a bien vieilli.
Autre enregistrement " historique " constamment disponible, celui d’Arturo Benedetti Michelangeli (EMI, 1957) d’une élégance incomparable. Il ne peut être écarté de notre sélection finale. Par contre, nous ne retenons pas les versions " jazzy " de Leonard Bernstein (quatre de 1946 à 1975 !), trop… personnelles. Dans le genre " gros tempérament ", Martha Argerich est plus idiomatique. Son enregis­trement de 1967 est devenu légendaire, mais nous lui préférons le remake pour DG (1984), toujours magistralement tempéré par la direction de Claudio Abbado.
Ensuite, et encore plus dans les années 1980 avec l’apparition du disque compact, les versions se sont multipliées : tous les labels ont voulu " leur " Concerto en sol. Cela nous donne de très nombreux enregistrements en demi-teintes, pour CBS (Entremont/ Ormandy), EMI (Weissenberg/ Ozawa, Ciccolini/Martinon, Collard/Maazel, Ousset/Rattle ou Barto/Davis), Philips (W. Haas/ Galliera), Decca (Roger/Dutoit, Larrocha, qui le réenregistrera pour RCA), Erato (Queffélec/ Lombard), Virgin (Litton, qui dirige du clavier), Clavès (Achucarro/Varga), Supraphon (Moravec/Belohlávek), Orfeo (Paik/ Bertini), Harmonia Mundi (Plu­dermacher/Casadesus), Naïve (Sermet/Krivine), Brilliant (Klára Würtz), Naxos (Thiollier/Wit) et bien d’autres.
De cette pléthore se détachent des interprètes volontairement analytiques ou " modernistes ". Parmi eux, si Roger Muraro (Accord), Pierre-Laurent Aimard (DG), Francesco Schlimé (Pentatone) et Jean-Efflam Bavouzet (Chandos) ont raté leur enregistrement, ce n’est pas le cas de Krystian Zimerman et Pierre Boulez (DG). Depuis sa parution en 1999, leur disque sert de référence dans les deux concertos de Ravel et ils seront les favoris de cette écoute.
Qui d’autre ? N’oublions pas d’au­tres techniciens hors pair, comme Jean-Yves Thibaudet, dans une version acérée dirigée par Charles Dutoit (Decca, 1995), ou encore François-René Duchable. À sa première version de 1986 parue dans l’intégrale Ravel d’Erato, nous préférons celle de 1995 pour EMI avec Michel Plasson : le contraste entre les subtilités de l’Orchestre du Capitole et la rigueur du pianiste saura-t-il nous séduire lors de l’écoute finale ?
Reste à évoquer quelques jeunes talents à la carrière mondiale : Hélène Grimaud, ici trop brahmsienne (Erato), Benjamin Grosvenor (Decca), très prometteur mais un peu vert, l’inattendu Yundi Li, extrêmement solide mais peut-être trop impersonnel, avec Seiji Ozawa et Berlin (DG, 2007). Nous le sélectionnons par­mi les " huit ", tout comme Claire-Marie Le Guay, qui forme avec Louis Langrée une équipe très soudée et qui cherche, par sa vivacité, à renouveler l’écoute du concerto (Accord, 2004).

Les huit versions

Surprise. Le duo Jean-Yves Thibaudet/Char­les Dutoit se retrouve en dernière position, ce que l’on n’attendait pas du tout : les deux artistes sont de grands ravéliens et leur disque un supposé fleuron du catalogue Decca. Evidement, il recèle de belles qualités : un orchestre " typé, aux bel­les couleurs " (BD), une approche " nerveuse " (ET), bien que le Symphonique de Montréal soit parfois " trop seul à la manœuvre " (FM) ; une approche pianistique " aux beaux contours mélodiques, et assez libre de ton " (ET). D’où vient alors cette impression, à l’écoute, de " tristesse " (ET) du I., voire de " grisaille " (SF) et de " pâleur " (BD) ? Essentiellement à cause de la prise de son, " sans dynami­que ni relief " (FM), qui se trouve en outre " déséquilibrée " (BD) au profit de l’orchestre. Le piano de Jean-Yves Thibaudet apparaît ainsi " peu projeté " (SF) et cette version ne peut concurrencer les meilleures. Autre disque intéressant mais inabouti : celui de Claire-Marie Le Guay et Louis Langrée. Les mouvements extrêmes possèdent un " incroyable peps " selon BD, ce qui séduit également ET, qui aime cette façon de jouer " en sachant où l’on va, avec beau­coup d’intentions et de détails ", même si " cela tourne un peu à la démonstration ". Défaut souligné par SF, qui estime cette version finalement " trop calculée ", avec un orchestre " tonique mais séquentiel ". FM la rejette en bloc, à cause d’une pianiste " trop neutre ", d’un II. " raté " et d’une prise de son " mate, peu chaleureuse ", ce que regrette en chœur l’ensemble des auditeurs.

François visionnaire

Yundi Li et Seiji Ozawa sont immédiatement très séduisants. Dans cette version " ultraprofessionnelle, de grande classe " (ET), le I. est d’ailleurs le mouvement le plus réussi. C’est pour BD " une fusion piano/orchestre idéale ", d’extraordinaires " qualités d’énonciation ", et pour SF un instrument " somptueux, " magistralement capté " à la Philharmonie de Berlin. Dans le II., ils soulignent tous les deux l’" hédonisme " un peu étrange du pianiste, à la fois " distant et romantique ". " C’est beau, mais on a l’impression d’un baiser de cinéma ", lance BD… ET, lui, est constamment admiratif, goûtant les accents jazz " tou­jours subtils " du I., la " beau­té or­chestrale " du II., l’" énergie " du III. À l’opposé, FM reste critique tout au long de l’écoute. Selon lui, c’est une version " trop terre à ter­re, un peu grasse, massive ", avec un orchestre " impressionnant, mais visiblement pas dans son élé­ment naturel ". Malgré ces criti­ques, un disque à redécouvrir (et dire que c’est un " live " !).
Si Li et Ozawa représentent l’archétype de la version internationale de haut niveau, celle de Samson François et André Cluytens est extrêmement personnelle. On peut même parler ici de " vision ", comme le fait BD qui souligne tout au long de l’écoute la dimen­sion " romantique " de cette inter­prétation, " inventive, humaine, organi­que ". " Quelle fantaisie, quel son ! " ajoute SF… Dans le II., ET entend même " un piano qui chante comme un violoncelle ". À l’instar de BD et SF, il est bouleversé par la grandeur et le souffle de cette version " constamment relancée ", avec un orchestre " de qualité moyenne mais totalement en osmose ". Ce Ravel n’est-il pas " trop personnel  ", comme le note ET, pour être conseillé en première écoute ? C’est ce que pense FM, qui a été moins sensible que les autres auditeurs à la poésie de Samson François. Quoi qu’il en soit, son disque " historique " tient son rang.
On peut en dire autant de la réfé­rence " moderne " signée Zimerman/Boulez, bien qu’elle ait divisé l’auditoire. SF est le moins en­thousiaste. Cette version " élégante, équilibrée, très calculée ", " volontairement statique ", reste " trop monochrome " selon lui. ET et FM apprécient surtout le II., " son extrême dosage, ses couleurs, sa grande ligne, ses sonorités in­ouïes " pour l’un, " la profondeur, la magie des timbres, le legato sublime, le souffle continu " pour l’autre. Les mouvements extrê­mes les laissent plus indifférents. BD, par contre, est constamment conquis. Pas seulement par le II. et son climat " sublime " de " rêve éveillé ", mais aussi par " la cohérence globale de l’interprétation, l’entente idéale entre le pianiste et le chef, leurs finesses si ravéliennes, un mélange unique de classicisme et de nostalgie, de technique et de sentiment ".

Duchable parfait

À l’opposé de Zimerman et Boulez, voici la version Argerich/Abbado, " sanguine ", avec une pianiste " en état de grâce, qui nous amuse et nous bouleverse " (BD). FM et SF sont également captivés par Argerich, " sa sonorité incomparable ", " ses dosages imprévisibles, ses coups de griffes ". ET est encore plus enthousiaste. " Quelle présence ! quel abatta­ge ! " s’exclame-t-il dès le premier mouve­ment, transformé selon lui " en prise de parole poéti­que "… Le II. est " heureux ", le III. " naturel ". Seule réserve à cet accomplissement remarquable, l’orchestre, " manquant souvent de délicates­se " (BD), et un chef qui " multi­plie les effets " sans trop de " discer­nement ", notamment dans le fi- nale, " qui ressemble plus à Poulenc qu’à Ravel " (SF). Mais rien de ré­dhibitoire ; la grande Martha est bien là, dans tout son génie.
Autre piano hors du commun, ce­lui d’Arturo Benedetti Michelangeli avec Ettore Gracis. Certes, on le sait depuis toujours, cet enregistrement de 1957 à Abbey Road souffre d’une prise de son médiocre, très cotonneuse. C’est cependant le caractère " aristocratique " (BD), " néoclassique, voire stravinskien " (SF) que retiennent les auditeurs. SF revient au fil de l’écoute sur " la profondeur, le mystère, l’élégance " ; FM sur " la saveur des timbres, l’intelligence de la conception, la beauté de la réalisation, la tenue, l’éthi­que musicale ". Souvent décrié depuis la publication de ce disque, l’Orchestre Philharmonia, certes " moyen " (ET), n’a rien d’atroce. Il est " persifleur mais jamais agressif " dans le I., " attentif " (SF) dans II. et III. Que dire du II. ? C’est un " chant absolument sublime ", " à la fois perfectible et parfait " (BD), " d’une ligne extraordinaire ", porté par " un sentiment de l’inéluctable " (ET).
Bref, une version à connaître absolument, comme celle de François-René Duchable et Michel Plasson, qui s’impose en tête de notre discographie comparée comme la grande référence moderne du Concerto en sol. Un mot revient constamment chez FM : " perfection ". Pour lui, " tout Ravel est là ", la " souplesse et la nervosité " du I., la " tension " du II., la " fête " du III. SF met en avant l’aspect " bartokien " de cette conception " moderniste, d’une grande richesse d’idées musicales ". ET insiste sur les qualités artisanales du disque, sa " prise de son précise, claire, équilibrée ", la " mise en place exceptionnelle ", le " rapport piano-orchestre idéal ". Finalement, comme BD, il entend là " une certaine plénitude ", mais aussi " une certaine tristesse indicible " dans le I., et un II. " obsessionnel, presque pervers dans ses ressassements ". Une version " mécanique et folle ", finalement très ravélienne, dans laquelle " on se noie, on se perd ". Rien que cela.

LE BILAN

1. Duchable
EMI 1995
2. Michelangeli
EMI 1957
3. Argerich
DG 1984
4. Zimerman
DG 1999
5. François
EMI 1959
6. Li
DG 2007
7. Le Guay
Accord 2004
8. Thibaudet
Decca 1995