Le « Concerto pour piano n° 1 » de Tchaïkovski

Il faut ici combiner la plus grande expressivité et la rigueur. Sinon, gare à la vulgarité !

Une petite vingtaine des quelque cent douze (!) versions aux­quelles nous avons eu accès datent de l’ère monophonique qui s’ouvre avec la première version intégrale gravée en 1929 par Solomon et Hamilton Harty (Naxos). Nous n’avons pas sélectionné de versions mono car il existe aujourd’hui une discographie suffisamment riche dans le confort d’écoute de la stéréophonie.
Parmi les témoignages histori­ques, quatre interprètes ont gravé l’œuvre à de nombreuses repri­ses, les éditeurs multipliant les gravures " live ". Vladimir Horowitz offre des lectures très personnelles, d’une violence souvent outrancière. Il prend des risques inouïs sous les baguettes de Toscanini et Szell, notamment. Arthur Rubinstein est malheureusement desservi par des prises de son calamiteu­ses, aussi bien avec Giulini que Leinsdorf dans les capta­tions les plus récentes. Le constat est encore pire avec Emil Gilels, qui détient le record de ver­sions, une dizaine en tout. Quand les " live " ne sont pas médiocres, ce sont les or­chestres qui sont indignes ! Parmi toutes ses gravures, Sviatoslav Richter bénéficie heureusement du Symphonique de Vienne avec Karajan (DG, 1962). Une gravure datée mais qui mérite de figurer dans notre écoute. D’autres versions anciennes ne manquent pas de qualités. Mais, là encore, le poids des ans se fait sentir. C’est le cas de Van Cliburn/Kiril Kondrachine, Byron Janis/Herbert Menges, György Cziffra/André Vandernoot…

Les calculateurs…

À vouloir trop retenir l’émotion, bien des gravures paraissent aujourd’hui fades. C’est le cas de Nikolai Demidenko/Alexander Lazarev, du luxueux duo Mikhaïl Rudy/Mariss Jansons, mais aussi de Vladimir Ashkenazy/Lorin Maazel, Misha Dichter/Erich Leinsdorf, Elisabeth Leonskaja/ Kurt Masur, Rafael Orozco/Edo De Waart, John Ogdon/John Barbirolli, Peter Rösel/Kurt Masur, Andras Schiff/Georg Solti. Clifford Curzon et Solti avec le Philharmonique de Vienne représentent l’archétype des lectu­res anciennes réussies car les équilibres sonores sont respectés. Pour autant, il manque la flam­me de la passion que l’on trouve dans trois gravures récentes. Lang Lang nous sidère par son jeu d’une dynamique impressionnante. L’accompagnement de Daniel Barenboim et du Symphonique de Chicago (DG, 2003) mérite d’être entendu. Soutenu par les timbres affutés du RSO de Bavière sous la baguette de Mariss Jansons (Sony, 2005), Yefim Bronfman montre une grande intelligence de jeu. Idem pour Arcadi Volodos, dont la superbe élégance du toucher bénéficie du soutien millimétré de Seiji Ozawa et du Philharmonique de Berlin (Sony, 2002). Trois lectures que nous retrouverons dans l’écoute.

… et les instinctifs

Des interprètes au tempérament passionné n’ont, hélas, pas profité d’orchestres inspirés. Nous avons d’ailleurs hésité sur le cas de Martha Argerich. Ses prestations avec Charles Dutoit, Kiril Kondrachine et Kazimierz Kord sont mé­diocres. Les pianos sont cassants, brutaux et les phalanges de second niveau. Grâce à Abbado et Berlin, nous l’accueillons dans l’écoute (DG, 1994). Mais que dire des lectures maniérées, brutales et vulgai­res de Philippe Entremont/Leonard Bernstein, Andrei Gavrilov/Riccardo Muti, Gary Graffman/George Szell, Evgeni Kissin/Valery Gergiev, Alexis Weissenberg/Karajan, Lazar Berman/Karajan, Jorge Bolet/Dutoit, entre autres ? D’autres provoquent carrément le rejet tant elles apparaissent inabouties : C’est le cas de Boris Berezowski avec Dimitri Kitaïenko et Dmitri Liss, Terence Judd/Alexander Lazarev, MikhaïlPletnev/Vladimir Fedosseiev, Sergio Tiempo/ Alexandre Rabinovitch… Assurer une ambiance survoltée sans artifices extérieurs, cela n’est donné qu’à peu d’interprètes. Le Philharmonique de Saint-Pétersbourg le démontre pourtant à deux repri­ses sous la baguette de Yuri Temir­kanov : avec Fazil Say (Teldec, 2001) puis Denis Matsuev (RCA, 2006). La lecture d’Ivo Pogorelich est tout aussi accomplie. Le pianiste croate, accompagné par le Symphonique de Londres dirigé par Claudio Abbado (DG, 1985), a peut-être réussi à combi­ner la maîtrise du discours à l’instinct. Saura-t-il tenir ses promesses ?

Les huit versions

La nervosité de l’inter­prétation de Martha Argerich surprend d’emblée les auditeurs. Le son est projeté sans véritable conception d’ensemble. Pour BD, " ce sont des suites de blocs sonores ajoutés les uns aux autres et vécus dans l’instant ". Du panache, de l’héroïsme assurément, mais aussi un caractère impulsif, " peu naturel " (PV) dans l’" Andante semplice ". Certains accents paraissent même " absurdes ", com­me les effets jazzés. Le mérite de Claudio Abbado est d’assurer un accompagnement d’une vivacité extrême. Le finale est " félin et agressif " (SF), changeant en permanence de direction. Pour BD, on a franchi " la frontière du mauvais goût ". Une lecture sans doute enthousiasmante en concert, mais dont les limites se révèlent évidentes au disque.
A l’opposé d’Argerich, le piano de Yefim Bronfman paraît bien peu démonstratif. Ne manque-t-il pas d’imagination ? Un peu figé dans l’épaisseur du son, il fait davantage songer à Brahms qu’à Tchaïkovski. Du coup, pour PV, l’orchestre paraît presque " plus inventif que le piano ". Dans le mouvement lent, le même PV trouve le piano " un peu mièvre ", puis les climats s’installent avec une belle cohérence. Pour SF, bien que les tempos soient retenus, chaque phrase est habitée. Dans le finale, le chef garde le contrôle sur les couleurs d’un orchestre particulièrement dense : " cette interprétation jamais bruyante et encore moins de mauvais goût " (PV) privilégie les jeux de timbres. C’est beau, certes, mais il y a mieux.
Bien que la prise de son paraisse datée, on admire la rigueur et le lyrisme implacable de Sviatoslav Richter. " Il y a une forme de grandeur, d’immobilisme qui retient l’émotion " (SF) et " l’orchestre, hautain, magnifiquement tenu possède une allure folle " (BD). PV, lui, reste sur la réserve : selon lui, " la spontanéité fait défaut, annihilée par une articulation trop marquée ". Le mouvement central est mieux réussi. L’orchestre est souple et, avec le soliste, en recherche permanente de climat. Le finale déçoit parce qu’on attend une libération qui ne se produit pas. En l’absence de feu d’artifice, nous restons un peu sur notre faim. Mais cette interprétation âgée de plus d’un demi-siècle demeure impressionnante de clarté et de tenue.

Lang Lang inabouti

Dès l’entrée du piano, Lang Lang " assure le spectacle sans outrance " (SF). L’interprète prend plaisir à faire de la musique de chambre avec l’orchestre. Pour BD, " on entend un piano typiquement dans l’esprit russe, qui utilise avec raffinement le rubato ", " le phrasé éminemment personnel jouant d’une variété inouïe de nuances " (PV). L’" Andante semplice " est plus discuté. Autant SF et BD apprécient le climat de confidence, mais aussi l’impatience perceptible du piano, autant PV regrette un certain maniérisme accentué selon lui par un tempo trop lent. Le finale est moins personnalisé. Est-ce en raison de la direction relativement prosaïque de Daniel Barenboim ? L’articulation demeure très vivante, mais il man­que la touche de fantaisie nécessaire. Une grande version légèrement inaboutie.
Grâce à Arcadi Volodos et à un magistral Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Seiji Ozawa, nous entendons pour la première fois un " Allegro non troppo e molto maestoso " à l’allure joyeuse ! D’une virtuosité scintillante et dans un tempo rapide, le piano est survolté. Pour autant, aucun détail de la partition n’échappe aux micros. L’" Andante semplice " nous divise. SF estime que le piano frise le maniérisme ; pour lui, " l’émotion paraît feinte : béatitude et éclat sonore n’ont rien de naturel ". BD et PV soulignent au contraire une approche " sans une once de mauvais goût ". Le finale emporte l’adhésion. Il est d’une précipitation à l’évidence calculée mais magnifique d’effervescence. Cette lecture se révèle progressi­vement passionnante. Il est certain qu’elle sup­porte moins bien que d’autres une écoute fragmentaire.

Fazil Say méconnu

Le piano de Denis Matsuev semble d’une puissance sidérante : sous les doigts de l’interprète russe transparaissent les techniques de Rachmaninov et de Prokofiev. Pour BD, " c’est du grand spectacle, incroyablement narratif ". PV regrette cependant que le Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Yuri Temirkanov ne soit qu’au seul service du soliste. Matsuev ne se pose pas de questions : il impose son style sans jamais douter, de manière implacable. Pour autant, l’" Andante semplice " offre en effet un dialogue entre piano et orchestre plein d’élégance et de tendresse, une noblesse admirée par les trois auditeurs. Le finale est proche de l’idéal : l’orchestre " vibre ", les dialogues sont imbriqués de manière presque instinctive. Une lecture épique et luxueuse.
Impossible de reconnaître Fazil Say, " outsider " de notre écoute. Pour PV, " c’est le grand style. Il joue avec une sorte de rage, de violence et sans aucune vulgarité. Son piano est implacable, accompagné par un orchestre conquérant " – de nouveau le Philharmonique de Saint-Pétersbourg dirigé par Temirkanov. Dans le mouvement lent, le toucher de Denis Matsuev demeurait d’une relative pudeur. Fazil Say choisit d’exacerber la sensualité de la mélodie à laquelle il apporte une respiration et des couleurs très personnelles. Selon PV, " il va au-delà de la virtuosité, exprimant une sorte de mal-être ". Le finale possède un caractère ludique, une matière sonore d’un luxe inouï. Les transitions entre les thèmes sont en outre très bien amenées. Fazil Say, à tout instant, donne le sentiment de " jouer sa vie " (PV). Une version éblouissante, vraiment méconnue.
L’impression que le pianiste s’investit corps et âme est tout aussi forte avec Ivo Pogorelich. Mais à la différence de Fazil Say, l’expression y est beaucoup plus sombre. C’est un piano " dépressif ", reflet de l’âme de Tchaïkovski, une véritable " course à l’abîme " (BD) portée par un piano très riche de timbres et d’une violence expressive inouïe dans cette confrontation. Le son est projeté, y compris dans le mouvement central, " sublime de lenteur, de clarté et de noblesse " (SF). Pogorelich fait ce qu’il veut du piano et de la conduite du récit, maîtrisant les moindres respirations. Le finale est délirant de pulsation et de facilité, avec, comme tout au long de cette écoute un accompagnement idéal d’Abbado, bien plus convaincant ici que quelques années plus tard avec Argerich. L’exacerbation des sentiments est au service de la conception la plus aboutie, figurant au sommet de la discographie.

LE BILAN

1. Ivo Pogorelich / Claudio Abbado
Deutsche Grammophon
1985
2. Fazil Say / Yuri Temirkanov
Warner
2001
3. Denis Matsuev /Yuri Temirkanov
RCA
2006
4. Arcadi Volodos / Seiji Ozawa
Sony
2002
5. Lang Lang / Daniel Barenboim
Deutsche Grammophon
2003
6. Sviatoslav Richter / Herbert von Karajan
Deutsche Grammophon
1962
7. Yefim Bronfman / Mariss Jansons
Sony
2005
8. Martha Argerich / Claudio Abbado
Deutsche Grammophon
1994