« La Walkyrie », acte I de Richard Wagner

Les anciens ont-ils été égalés ? Le point sur une discographie pléthorique mais passionnante.

Difficile de rencontrer, à la scène comme au disque, acte d’opéra isolé plus joué et remis sur le métier que le premier acte de La Walkyrie. Chef-d’œuvre musical autant que modèle d’unité dramatique, ce huis clos orageux est à la fois nœud gordien du Ring et opéra dans l’opéra. Si l’âge d’or de l’interprétation wagnérienne (1930-1960) l’a sublimé, les prises de son de l’époque se révèlent souvent rédhibitoires : éliminés, donc, les témoignages historiques du Metropolitan Opera, haut lieu wagnérien des années 1930 où règne sans faiblir le Siegmund de Lauritz Melchior, face aux Sieglinde de Lawrence (Walhall, 1940), Lehmann (Myto, 1940) ou Varnay (Naxos, 1941)… Quels trésors se devinent là ! Pour Lehmann et Melchior, c’est au studio, réunis sous la baguette de Bruno Walter, qu’il convient de les écouter. Quant à Max Lorenz, l’autre Heldentenor de l’époque, il est, à Dresde, bien mal entouré (Preiser, 1944). Parmi les captations du Festival de Bayreuth, c’est avec un léger pincement que nous avons écarté les versions de Hans Knapperts­busch, grand maître de l’hypnose wagnérienne, dont les lectures marmoréennes et puissamment architecturées du Ring passent peut-être à côté du foudroyant premier acte de La Walkyrie (Orfeo, 1956 ; Music & Arts, 1957 ; Golden Melodram, 1958). À Bayreuth toujours, dès 1952 (Arlechino), Josef Keilberth en dirige une version abrasive, avec l’incandescente Inge Borkh en Sieglinde ; mais trop de grésillements là encore ! Les témoigna­ges de Clemens Krauss (1953), Josef Keilberth (1955) puis Karl Böhm (1967) sont les plus repré­sentatifs de cette époque révolue. Hors Bayreuth, on jugera captivants, sinon essentiels, les legs de Wilhelm Furtwängler à la tête de la RAI (EMI, 1953) et de la Scala (Music & Arts, 1950). Les années 1970 marquent à la fois le début du déclin du chant wagnérien, auquel Bayreuth n’échappe pas (Boulez – Philips, 1980 – et Barenboim – Teldec, 1993), et la multiplication des enregistrements studio : Solti et Karajan ayant profité des derniers feux d’idoles en voie d’extinction (et accessoirement Leinsdorf, chez Decca en 1961), Marek Janowski (Eurodisc, 1981), James Levine (DG, 1988) et Christoph von Dohnányi (Decca, 1997) survivent tout juste avec les moyens du bord. Bernard Haitink (EMI, Radio Bavaroise, 1987) et Wolfgang Sawallisch (EMI, " live " de l’Opéra de Munich, 1989) nous ont semblé les deux exceptions " modernes " à retenir.

Piètres voix

Prise de son grandiose, orchestre superlatif (la Radio bavaroise), la version de Bernard Haitink enchante d’abord : les quatre auditeurs y admirent " la clarté, l’allant et la dynamique " de l’Orage (PF), conduit dans un " tempo idéal, avec efficacité et souplesse " (BD). Très vite pourtant, la voix de Matti Salminen (Hunding) gêne ET : " Il pousse en permanence ! " PF renchérit : " Surtout, ça n’accroche pas dramatiquement. " Si Cheryl Studer apporte à sa Sieglinde " lumière et vulnérabilité " (JR), BD la trouve " peu narrative, et surtout affublée d’un vibrato pénible ". C’est pourtant le Siegmund du ténor Reiner Goldberg qui cristallise le plus de critiques : " Grandiloquent ! Effets calculés ! " clame PF, qui peine à y déceler " un fils de dieu, ne n’oublions pas ". Le timbre est laid, " plâtreux ", note JR, et l’émission " poussive ", ajoute BD, qui ne cesse pourtant d’admirer le " tapis orchestral luxueux " et la direction incisive de Haitink. Mais c’est trop peu !

Pour Julia Varady

L’absence de grandeur, le petit format des héros semblent entacher la version " live " de Wolfgang Sawallisch, " propre et sans passion ", déplore BD dès les premières mesures. Kurt Moll en Hunding ? Moues d’ET : " Il ne fait pas peur. C’est plus un bourgeois dérangé dans sa maison par un cambrioleur que le noble puissant qui affronte le défi à la loi. " Il ne se passe pas grand-chose non plus dans le Siegmund de Robert Schunk, quand bien même " il ne démérite pas ", tempère JR. Mais il " manque d’introspection et de pénétration du contenu de son rôle " (PF). La Sieglinde de Julia Varady, elle, réveille les passions. JR et ET y admirent une " fraîcheur, un récit qui avance " et un vrai personnage. " C’est une Sieglinde bien armée, une femme volontaire ", note PF, qui s’enflamme : " on est captivé ". Sera-ce vraiment suffisant ?

Bienvenue à Hollywood

ET est le seul à adhérer à la poigne et au métier de Georg Solti à la tête du Philharmonique de Vienne dans ce qui fut, en 1965, le premier enregistrement studio du Ring. BD, PF et JR sont déçus et se demandent si une telle emphase a bien vieilli aujourd’hui. " Scolaire, lourd ", déplore BD. Assez lent, l’Orage laisse hurler les cuivres à leur entrée, mais lorsque la tension retombe, " tout retombe complètement " (JR) et le discours stagne. Cette direction en " technicolor " (ET), " cinématographi­que " (BD), impose aux chanteurs de surjouer – hormis peut-être la Sieglinde de Régine Crespin, " très belle " (PF), très féminine et plus claire que de coutume. Le Hunding de Gottlob Frick, énor­me voix, force le trait – " il joue au gros méchant " (BD) – et le solide Siegmund de James King est jugé surtout efficace, " un peu facile dans l’évocation de l’amour ", nuance ET, mais tout de " couleurs et de vaillance ", admire PF, précisant : " Il est le dernier grand Siegmund de l’histoire, mais Solti a le défaut de déformer les vertus de ses chanteurs. "

Noir et poisseux

D’emblée, la version de Karl Böhm impose un ton. " C’est une tempête psychologique, admire ET, le début est statique, ça tourne en rond, quelque chose bloque. Piétine. C’est une atmosphère poisseuse, psychanalytique et noire. " Un peu perdu d’abord, BD y entend des rémanences de " marche funèbre ", ET " un peu de Chostakovitch ". Dommage alors que le Hunding de Gerd Nienstedt, ni baryton ni basse, soit le plus insta­ble et médiocre de tous ceux entendus. Dommage, oui, car le couple de jumeaux en impose : impeccable mais distant avec Solti, James King campe un Siegmund poète, " en phase avec un héros moderne, plus humain ", poursuit PF. La Sieglinde de Leonie Rysanek emporte l’adhésion de JR, qui la trouve " mystérieuse dans son récit, puis enflammée ", et de PF : " Elle est formidable, même si ça n’est pas la perfection. Les aigus sont merveilleux, elle vit son personnage jusqu’à se consumer. Sa passion incestueuse est rendue avec l’urgence qui se doit. " Scepticisme d’ET : " une voix étrange, beaucoup trop de trous ".

L’âge d’or en stéréo

En 1955, Josef Keilberth reprend au Festival de Bayreuth un Ring qu’il a dirigé pour la première fois en 1952. Récemment édité par Testament, ce " live " bénéficie d’une prise de son (stéréo) étonnante pour l’époque et les conditions. L’équilibre général prévaut et chacun admire l’homogénéité de la distribution et la cohérence du chef, malgré de francs relâchements. La matière orchestrale est très ouvragée, avec " beaucoup de contrastes ", note BD. Pour ET, " le sens de l’attente et du suspense est bien rendu, les violons sont d’une présence menaçante ; il est dommage que la deuxième séquence, avec les cuivres, soit moins réussie ". Josef Greindl, " voix fatiguée et pas ravissante, mais génie du mot " (PF), impose quant à lui un terrifiant Hunding, quand Ramon Vinay, possède, selon ET, " tout l’arc de Siegmund ". À la fois vulnérable et tendre, c’est " un personnage en souffrance face à son destin " (BD). PF critique un peu son " ton plébéien ", tout comme la " voix de soubrette " de Gré Brouwenstijn, qui peine à le captiver. Mais l’équilibre général est jugé plutôt satisfaisant.

Un démiurge à l’œuvre

Pour la prise de son (studio), pour les beautés ravageuses de l’Orchestre philharmonique de Berlin, pour la direction cursive de Herbert von Karajan, ce premier acte-là emporte l’enthousiasme des auditeurs. Et ce malgré de sacrés partis pris vocaux ! A commencer par le Siegmund de Jon Vickers, " la voix de ténor la plus laide du monde, bourrée de maniérismes… mais dont le personnage nous scotche pourtant ! " (PF). Eh oui, malgré les poses, " il y a bien un personnage " (ET) dont on suit les moindres tourments. Curieux choix aussi que la Sieglinde de Gundula Janowitz, qui " hérisse " JR mais en qui ET perçoit pourtant " quelque chose d’irréel et de sacré ". PF fond devant " ce timbre divin et cette incarnation formidable car assumée ". Quant au Hunding de Martti Talvela, " tout de colère mais sans violence vocale " (ET), " il a tout " (PF). Reste l’orchestre : une narration prenante, un sens de la grandeur et du grandiose, un discours précis, rageur, formidablement structuré. " C’est de la tension, pas du spectacle ; tout est mené d’un seul tenant " (ET). Voilà bel et bien le premier enregistrement studio à conseiller.

L’équilibre superbe

Dans la version de Clemens Krauss, prise sur le vif au Festival de Bayreuth en 1953 (dans une prise de son admirable), le Prélude surprend d’abord : JR admire un orage " très théâtral, tout de tension rentrée, assez clair ", PF déplore " un orchestre tout feu et fouilli ", et ET " un chef d’opéra qui veut faire un morceau d’orchestre ". Une impression mitigée qui s’estompe vite, tant la fluidité de Krauss donne un théâtre vivant et sans boursouflure, en osmose avec les chanteurs. Aux côtés d’un Josef Greindl efficace et " classique dans son rôle de méchant " (ET), la Sieglinde de Regina Resnik semble une femme " un peu amère, un peu désenchantée " (ET), qui " narre son destin plus sobrement " (PF). La voix est sombre, sensuelle et étincelante dans l’aigu, et la comédienne prenante. Ramon Vinay, de deux ans plus jeune que chez Josef Keilberth, est un Siegmund " beau et noble dans son introspection, de très haut rang " (PF). Tous trois font l’unanimité, à l’unisson de la direction liquide de Krauss. Un " live " de Bayreuth à ranger juste devant celui de Josef Keilberth.

Un mythe en quatre noms

Toutes les qualités d’évidence sont réunies chez Bruno Walter qui, en 1935, convoque en studio trois immenses wagnériens autour d’un Philharmonique de Vienne en lévitation. Dès les premières mesu­res, l’orchestre capte l’attention : " l’architecture est claire, dramatique " (PF), et l’avancée, bouillonnante, campe vraiment la course du fuyard Siegmund " plus que la description des éléments " (ET). " On est happé ", note BD. Oui, l’orchestre est le drame ; aussi Hunding (Emanuel List), " basse noire saisissante " (ET), n’a-t-il pas besoin d’outrer son jeu : sa voix " donne tout jusque dans la moindre nuance " (PF). Lauritz Melchior (Siegmund) est, lui, " idéal " (BD), " capable de murmures et de foudres " (JR), " le plus beau des héros wagnériens " (PF). La Sieglinde de Lotte Lehmann se hisse sur les mêmes cimes : l’impressionnante palette de couleurs, offrant un chant ciselé puis des sonorités voluptueuses, est toujours au service du texte. Malgré le son mono, un peu lointain, voici la version de l’acte I de La Walkyrie à mettre entre toutes les oreilles. Seul – et éternel – regret : que Bruno Walter n’ait pas eu le temps d’enregistrer l’intégrale de l’opéra.

BILAN

1. Bruno Walter
EMI 1 CD 3 45832 2
1935
2. Clemens Krauss
Gala 4 CD GLA 652
1953
3. Herbert von Karajan
DG4 CD 457 785-2
1967
4. Josef Keilberth
Testament4 CD SBT4 1391
1955
5. Karl Böhm
Decca 33 CD 478 0279
1967
6. Georg Solti
Decca 14 CD 455 555-2
1965
7. Wolfgang Sawallisch
EMI 14 CD 5 72731 2
1989
8. Bernard Haitink
EMI 14 CD 5 19479 2
1987