La vraie vie de Bianca Castafiore !

Bianca Castafiore est la cantatrice la plus célèbre de la bande dessinée, célèbre pour sa voix qui fait défaillir Tintin et le capitaine Haddock. Mais chante-t-elle vraiment si mal ? Ne serait-elle pas victime d’un malentendu ? Dans cet épisode de Retour Vers le Classique, je vous raconte la vérité sur le Rossignol milanais et vous dévoile les secrets de la vie de la chanteuse.

L’épisode :

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La Castafiore : un personnage casse-pieds mais essentiel aux aventures de Tintin

On a l’impression qu’elle est partout, elle est en réalité absente de plus de la moitié des albums : on ne la croise physiquement que dans sept des vingt-quatre aventures du héros à la houppe. Grâce à la radio, on l’entend dans deux autres et elle parodiée par le capitaine Haddock quand il se sent enfin débarrassée d’elle, c’est à dire quand il se prépare à aller dans l’espace !

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La première rencontre entre Tintin et le Rossignol milanais a lieu sur une petite route d’un pays imaginaire des Balkans, la Syldavie. Nous sommes en 1939, c’est le Sceptre d’Ottokar, huitième album des aventures du reporter. Celui-ci se retrouve au cœur d’un complot géopolitique après avoir voulu rendre à un scientifique la sacoche qu’il avait oubliée sur un banc. Poursuivi par des comploteurs, il est recueilli dans la voiture de la cantatrice qui lui propose spontanément un récital privé. Tintin est désorienté, en sueur. Il remarque, rassuré, que les vitres sont solides. Lapins, hérisson et cerfs déguerpissent au plus vite… Et Tintin préférera terminer son trajet à pied plutôt que de subir plus longtemps le talent de la chanteuse.

 

Bianca Castafiore, comme le sparadrap du Capitaine Haddok : impossible de s’en débarrasser !

Quelques années après, la Castafiore se produit sur les planches d’un music-hall. Le capitaine Haddock se souvient d’un cyclone qui s’est un jour abattu sur son bateau et Milou se met à hurler à la mort. Elle surgit quand on l’attend le moins, elle est partout : comme le sparadrap il est impossible de s’en débarrasser. On l’entend lorsqu’on allume la radio au Khemed, pays fictif du golfe arabique inventé pour Au pays de l’or noir mais aussi sur le toit du monde, au Tibet… Et en plein milieu de l’océan, le naufragé Tintin est secouru par la diva. Ces apparitions inattendues sont parfois salvatrices comme dans L’Affaire Tournesol, où elle n’hésite pas à abriter les héros alors qu’ils sont recherchés par des militaires. La Castafiore est donc un personnage indispensable par son assistance et comique, souvent à son détriment.

 

La naissance d’un malentendu : la Castafiore chante bien mais les héros ne l’apprécient pas !

Comment la Castafiore est-elle née ? Partons d’une citation de son créateur tirée d’un long entretien publié en 1975,Tintin et moi, dans lequel Hergé répond au spécialiste de la bande-dessinée Numa Sadoul. Il confie aimer beaucoup la musique, regrette de ne pas avoir eu d’éducation musicale et reconnaît qu’en musique classique, il préfère Satie et Debussy à l’opéra :

“L’opéra m’ennuie, je l’avoue à ma grande honte. Ou alors il me fait rire, ce qui est encore pire. J’ai l’œil et l’esprit trop critiques : je vois la trop grosse dame derrière la chanteuse, même si elle a une voix admirable, le bellâtre derrière le ténor, le carton-pâte des décors, le fer-blanc des cuirasses… Mais je n’ai jamais vu d’opéra moderne. Sans doute s’est on débarrassé de toute cette pacotille, de toute cette ferblanterie. Il y a sans doute actuellement plus d’exigence… Mais la race des Castafiore n’est certainement pas éteinte !”

 

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Hergé n’arrive pas à se laisser porter par le spectacle, qu’il trouve caricatural. Avec la Castafiore, il dessine ce qu’il ressent : une grosse dame, une caricature. Mais cette caricature a sans doute une voix admirable ! Car après tout, on apprend dans les albums qu’elle vient de la fameuse Scala de Milan et qu’elle se produit dans le monde entier. Ses concerts sont appréciés, retransmis à la radio et elle les journaux parlent de son talent, citent ses tournées internationales et même une représentation “inoubliable” où elle a obtenu 15 rappels. Contrairement à ce que tout le monde pense, la Castafiore ne chante pas mal. Ce sont Tintin, Milou et le Capitaine Haddock qui comme Hergé n’arrivent pas à apprécier cette voix d’or !

 

Les inspirations d’Hergé pour la création de ses personnages : sa famille et l’actualité

Les deux Dupont viendraient de son père et de son oncle, qui étaient frères jumeaux. Le langage fleuri du capitaine Haddock serait lui inspiré, entre autres, par Paul Rémi, le frère militaire du dessinateur. Et la Castafiore serait sa tante Nini. Elle organisait des concerts familiaux dans lesquels elle s’accompagnait au piano. Des concerts imposés qui ont sans doute profondément marqué le jeune Hergé et influencé négativement sa vision de la musique.
Le dessinateur a sans doute aussi été inspiré par quelqu’un de plus proche de lui : son épouse. C’est Hergé lui-même qui le dit dans la version documentaire des entretiens avec Numa Sadoul. Il parle de sa première femme, Germaine, qu’il a fini par trouver envahissante et trop protectrice, des traits qui se retrouvent dans la Castafiore.

La Castafiore a aussi été inspirée par des vraies chanteuses, les grandes cantatrices de l’époque : Renata Tebaldi, et Maria Callas. L’élégance et la vie privée de la Callas seront repris par Hergé, qui pousse très loin le soucis du détail : le fameux yacht de Rastapopoulos, le Schéhérazade, sur lequel la Castafiore passe du bon temps est une copie conforme du Christina, le yacht du richissime armateur grec Aristote Onassis, grand amour de la Callas. La robe que porte le Rossignol milanais sur la couverture des Bijoux de la Castafiore semble inspirée d’une robe portée par la Callas. Et dans le parallèle entre les deux artistes, la fiction devance parfois la réalité : en 1963 le professeur Tournesol créée une variété de rose blanche qu’il baptise du nom de la chanteuse, nom qui d’ailleurs signifie en italien “blanche chaste fleur”. La Callas, elle, aura une rose à son nom deux ans après, en 1965. Elle 1963, elle enregistre le fameux air qui a rendu célèbre la Castafiore, l’Air des Bijoux :

 

 

L’Air des Bijoux : un extrait du Faust de Gounod adapté à la Castafiore

Le mythe de Faust raconte l’histoire d’un vieux savant qui vend son âme au diable pour séduire la jeune Marguerite. Après Goethe, ce mythe inspire une bonne partie des grands compositeurs au XIXème siècle : Wagner, Verdi, Schubert, Beethoven, Mendelssohn, Berlioz, Schumann, Liszt et Gounod. Ce dernier termine la version définitive de son opéra en 1869. Et c’est à l’acte III qu’on peut entendre le fameux air : Marguerite vient de trouver les bijoux laissés pour elle par le sinistre complice de Faust, Méphistophélès. Elle s’admire “Je ris de moi voir si belle en ce miroir/Est-ce toi Marguerite ? Non ce n’est plus toi, c’est la fille d’un roi/S’il était ici, il me trouverait belle comme une demoiselle.”

 

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Cet opéra de Gounod a eu un énorme succès. Au cour des années 1860, les opéras du monde entier le mettent à l’affiche et c’est l’œuvre choisie pour l’ouverture du Metropolitan Opera de New-York en 1883. Il a à son tour été repris par les artistes comme Ravel ou Tchekov, mais avec un tel succès il a aussi été parodié. C’est donc une référence que le public d’Hergé peut comprendre. Et il peut comprendre la blague d’Hergé, qui confie le rôle d’une jeune fille à une soprano dans la force de l’âge.

 

Les Bijoux de la Castafiore, un épisode à part dans l’œuvre d’Hergé

Un autre opéra a inspiré un album entier, et sa connaissance peut même en révéler la fin : c’est La Pie voleuse de Rossini, créé en 1817.

L’opéra raconte l’histoire de Ninetta, une servante condamnée à mort parce qu’elle est soupçonnée d’avoir volé des couverts en argent. In extremis, on découvre la véritable coupable : une pie attirée par les objets brillants. Une intrigue qui inspire celle de l’album d’Hergé : la chanteuse envahit Moulinsart avec Irma, sa femme de chambre et son pianiste Wagner. Son émeraude disparaît et tout semble accuser les tziganes qui se sont installés près de Moulinsart… Mais c’est en réalité un oiseau qui a fait le coup, Tintin s’en rend compte en lisant un article dans les journaux.

Après la Lune et le Tibet, les lecteurs se demandaient où allait repartir Tintin. Hergé était fatigué des récits d’aventure traditionnels comme il avait pu en mettre en scène, et il conçoit un épisode dans lequel tout se passe à Moulinsart, sans méchant, sans arme à feu, sans enjeu géopolitique important.

 

Augustin Lefebvre

 

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