La vie, l’amour, la nature

Célébré avec faste en Angleterre, le 150e anniversaire de la naissance de Delius passe presque inaperçu chez nous. Le compositeur a pourtant vécu plus de quarante ans en France et il est, avec Ravel et Debussy, l'incarnation de l'Impressionnisme en musique.

La France tout autant que l’Angleterre peuvent revendiquer Delius, dont de nombreuses pages reflètent la tranquille beauté des paysages de l’Île-de-France et à qui Paris inspira un vaste poème symphonique. D’origine allemande, il n’avait pas une goutte de sang anglais : c’est d’ailleurs l’Allemagne qui réserva à sa musique l’accueil le plus chaleureux avant 1914, puis dans les années 1920. Son œuvre la plus grandiose s’inspire de Nietzsche, son opéra le plus connu de l’écrivain suisse allemand Gottfried Keller. Il a aussi vécu en Floride et la Norvège, où il a beaucoup séjourné, était pour lui une seconde patrie. Son appartenance géographique est indéterminée : Delius est, plus que tout autre musicien, un "citoyen du monde" ; il se considérait d’ailleurs comme "européen" plus qu’anglais. Ce cosmopolitisme allait de pair avec une nature aventureuse et rebelle, méprisante des conventions et peu encline à accepter les idées reçues. En musique comme dans les autres domaines, il se forgea ses propres lois. Disciple de Nietzsche et pourvu d’une volonté inflexible, il ne retint du monde extérieur que ce qui répondait aux exigences de son monde intérieur en lui permettant de s’accomplir. Ainsi, en 1897, à son retour d’une équipée en Floride sur les traces d’une ancienne maîtresse, il s’invita chez une élève de Gauguin éperdument amoureuse de lui, Hélène (Jelka) Rosen. Le village de Grez-sur-Loing, aux confins de la forêt de Fontainebleau, où elle habitait, lui sembla le cadre le plus adapté à son travail de créateur : il s’installa chez elle, et Jelka, bientôt devenue madame Delius, renonça à sa carrière de peintre pour se vouer entièrement à son mari et à sa musique. Après une jeunesse tumultueuse, "l’ermite de Grez-sur-Loing" s’isola définitivement dans une méditation au sein de la nature. Plus que tout autre musicien, il est le peintre de la nature, et la richesse des expériences accumulées au cours de ses pérégrinations se reflète dans l’extrême variété de ses vastes fresques évocatrices : douceur de l’Île-de-France (In a Summer Garden), forêt tropicale de Floride (Appalachia), grèves battues par les vents (Sea Drift), intimidante grandeur des montagnes (A Village Romeo and Juliet, The Song of the High Hills), prés et collines de la "verte Angleterre" (Brigg Fair)… Le cycle des heures et des saisons est aussi une constante de son inspiration. Le Requiem célèbre le retour du printemps dans un hymne à la vie dont la splendeur résume la philosophie aristocratique de cet homme étrange.
Fixer l’instant
Il y a un contraste apparent entre l’homme et l’œuvre. Le dandy de belle apparence, avide de plaisirs, qui hantait vers 1900 les milieux artistes parisiens et occupait le cœur de plus d’une jeune femme possédait un esprit voltairien, brillant, espiègle et enclin à la provocation. Cet homme sûr de lui et dominateur exerçait un fort ascendant sur ceux qui l’approchaient et suscita d’ailleurs des exemples de dévouement extrême : le musicien Eric Fenby sacrifia trois années de sa jeunesse pour permettre à Delius, aveugle et paralysé, de lui dicter ses dernières œuvres. La philosophie de Nietzsche est venue renforcer une nature orgueilleuse et volontaire héritée de son père. Ces traits s’accordent mal avec la sérénité, la suavité, la tendresse et la douceur enveloppante de sa musique. La nostalgie en est le caractère dominant. Dans sa vie, l’homme semble avoir recherché la satisfaction hédoniste de ses désirs – des plus élevés aux moins reluisants. Dans son œuvre, il s’apparente à un mystique. Cela n’est pas si contradictoire. Certains mystiques parviennent à un état d’illumination (souvent très bref) par lequel leur est révélé le mystère de l’univers. La révélation est d’une telle force qu’ils passent leur vie entière à essayer de la revivre. L’expérience fut vécue par Delius en Floride à vingt-deux ans. Un soir, sous la véranda de sa plantation d’orangers, il entendit un son venu du lointain. C’étaient les Noirs de la plantation dont les vocalises s’élevaient dans le soir. C’est ce moment d’extase qu’il a toujours cherché à revivre dans son œuvre et dans sa vie.
La fusion panthéiste avec la nature est chez lui essentielle : l’homme puise sa force dans la contemplation de la nature. C’est d’ailleurs une partie de l’enseignement de Zarathustra, vite devenu le livre de chevet de Delius. A Poem of Life and Love est le titre de l’un de ses plus beaux poèmes symphoniques (1918). La Nature est symbole de vie et d’amour ; pour Delius, l’amour est indissolublement lié au cadre naturel qui l’entoure et les montagnes avoisinantes sont le symbole grandiose de l’éternité de l’amour de Sali et Vreli dans A Village Romeo and Juliet (1899-1900), sans doute avec Pelléas l’un des plus poignants et des plus beaux opéras du temps. La voix venue du lointain (vox lontana) relie à cet "au-delà des collines" où règnent ce bonheur et cette plénitude qu’il nous a été donné d’entrevoir en un instant d’extase.
Hymnes à la vie
Plus souvent que chez Debussy ou Ravel, le chœur ou le soliste vocalisent en arrière-plan et communiquent un indicible sentiment d’extase, d’éternité, d’immensité (A Mass of Life, Appalachia, Fennimore and Gerda, A Song of the High Hills). De regret également, car perce sous ces extases tout le tragique de notre condition, la conscience aiguë du caractère éphémère de toute beauté, de tout amour et de toute joie. Tel est le sens à donner à l’extrême et suave beauté de la musique de Delius : harmonie, timbre orchestral ou vocal, mélodie. Cette beauté ravit dans le même temps qu’elle se dissout instantanément dans la permanente dérive d’une harmonie ultrachromatique. La beauté se dérobe en permanence et chaque accord, se fondant dans le suivant, engendre le regret, si bien que le cœur se serre, assombri par ce qui se dessine en filigrane des apparences d’une joie trompeuse – une joie triste. Du moins la Nature proclame-t-elle le retour éternel de la vie et de la lumière (North Country Sketches, In a Summer Garden, A Song of Summer, Requiem) et nous pouvons tirer le parti maximum de ce qui nous est donné lors de notre bref passage. C’est bien un Carpe diem (païen et totalement opposé au christianisme) qui se fait jour derrière l’hédonisme des sons, doublé d’une philosophie de l’homme fort, sinon du surhomme. Compensant le constat désespérant que tout ce qui fait notre joie retourne à la poussière, elle nous conduit à la sérénité.
La nostalgie du bonheur passé (Sea Drift, Songs of Sunset, Cynara…) est ainsi contrebalancée par la force de l’élan vital. L’appel des lointains prend alors la signification d’une aspiration à un bonheur absolu et d’une invitation à boire pleinement à la coupe de la vie. Aux rêveries élégiaques font contrepoids d’exultants hymnes à la vie dédiés à l’amour et à la nature. Ces pages grandioses corrigent l’image d’Épinal d’aquarelliste et de miniaturiste dans le sillage de Grieg qu’ont accréditée auprès du grand public des miniatures orchestrales aussi raffinées que On Hearing the First Cuckoo in Spring ou Summer Night on the River. Le symbole le plus emblématique de cette dimension visionnaire et cosmique est sans doute le vaste Song of the High Hills (1911). Delius a toujours aimé la montagne et il partait, l’été, randonner sur les hauts plateaux norvégiens. Ces expériences ont inspiré une vaste fresque pour voix (ténor, soprano et chœur) et un immense orchestre. La séquence d’expériences émotionnelles et spirituelles d’une journée de trekking est indissociable de l’évocation visuelle et sonore de la haute altitude (effets d’échos, roulements de tonnerre lointains, brume…). Un motif représentant les lointains et la grande solitude s’anime peu à peu vers l’immense climax formant centre de gravité, l’un des moments les plus grandioses de toute l’histoire de la musique, sublime coucher de soleil hollywoodien sur les cimes enneigées.
Un marginal
Par son étroite intrication de l’élément humain et de l’élément naturel, cette grande partition permet de situer les fresques panthéistes de Delius par rapport à des œuvres plus exclusivement impressionnistes comme celles de Debussy. Plus objectif, l’impressionnisme debussyste propose un équivalent sonore à des phénomènes naturels. Delius traduit au contraire le sentiment et l’état d’âme engendrés par le spectacle de la nature, si bien que l’essentiel de l’évocation est réalisé par l’auditeur à la réception du message affectif véhiculé par la musique : supprimer les deux notes de clarinette du coucou, dans son œuvre la plus connue, laisserait inchangé son effet sur l’auditeur. L’impressionnisme de Delius est "indirect", il procède par le truchement du sentiment : c’est un impressionnisme romantique.
Delius "chante" d’ailleurs beaucoup plus que Debussy, et ce n’est pas un hasard si nombre de ses œuvres s’intitulent "Chant" (Song), qu’elles impliquent la voix ou se bornent à faire chanter l’orchestre (A Song of Summer, A Song before Sunrise, Songs of Sunset…). Le "sens du flux mélodique" ("sense of flow") était à ses yeux une qualité essentielle de la musique. Il explique une pâte orchestrale en général plus "grasse" que celle de Debussy. Cette matière instrumentale onctueuse et ductile permet de faire chanter les parties ; elle est dans la double filiation de Parsifal et de Peer Gynt. Merveilleux orchestrateur, il ne recherchait pas la virtuosité orchestrale per se mais était capable dans ce domaine de se montrer aussi brillant que Strauss ou Elgar, comme dans Life’s Dance (1912), page puissante et volontaire qu’il considérait comme sa meilleure œuvre orchestrale.
À l’instar de ses écrivains préférés Walt Whitman et Jens Peter Jacobsen, Delius fut un marginal, un "vagabond" sans attache réelle. Largement autodidacte, il préféra l’instinct à l’érudition et l’enseignement des nuages, des bois et des collines à celui des traités. Sa musique est aussi marginale que son auteur : elle suit ses propres voies, elle possède une science, complexe même, mais qui ne doit rien qu’à elle-même. Chargée d’émotion et de sentiment et cultivant une extrême beauté, elle va droit au cœur. Encore réservée à une minorité de fans, elle fait l’unanimité du grand public lorsqu’il est donné à celui-ci de l’entendre : l’influence considérable qu’elle a eue sur la musique de film (Delius était le compositeur préféré de Bernard Herrmann) a pour conséquence que beaucoup aiment Delius sans le savoir. Il reste à souhaiter que le 150e anniversaire fasse enfin sortir son œuvre du ghetto dans lequel l’a reléguée la vie de cet homme étrange et génial, à qui le cinéaste Ken Russell consacra le plus beau de ses films musicaux (Song of Summer).